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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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— Ce serait un beau cadeau de Noël, ajouta Joséphine en scrutant le ciel.

Mais les étoiles ne répondirent pas.

Joséphine se releva, ajusta l’édredon sur ses épaules, rentra dans l’appartement, passa la tête dans la chambre de Zoé, la regarda, endormie avec la jambe de Nestor, son doudou, dans la bouche… À quinze ans, Nestor l’apaisait encore.

Elle regagna sa chambre, étala l’édredon sur son lit. Ordonna à Du Guesclin de s’enrouler sur le tapis. Se faufila sous l’épaisseur chaude et ferma les yeux en ânonnant, le cahier de Zoé, le cahier de Zoé, le cahier de Zoé… quand une évidence la frappa : les poubelles ! Zoé avait raison, et si Iphigénie qui ne tolérait pas le moindre désordre l’avait jeté dans les poubelles ?

Elle se leva d’un bond, remplie d’une certitude joyeuse.

Les poubelles ! Les poubelles !

Elle enfila un jean, un gros pull, des bottes, tira ses cheveux en arrière, prit une paire de gants en caoutchouc, une lampe de poche, siffla Du Guesclin et descendit dans la cour de l’immeuble.

Elle entra dans le local où pendaient, accrochés comme des pièces de viande dans la chambre froide d’un boucher, une dizaine de vélos, deux tricycles, avisa les quatre bacs à ordures, noirs, imposants, remplis de détritus jusqu’à en déborder. Renifla l’odeur de moisi humide. Fronça le nez. Pensa à Zoé et plongea deux bras décidés dans la première poubelle.

Elle ouvrit chaque sac plastique, empoigna du visqueux, du mou, du pointu, des épluchures, des os d’osso bucco, des vieilles éponges, des cartonnages, des bouteilles – ils ne font pas le tri dans cet immeuble, maugréa-t-elle –, à la recherche d’un objet lisse et cartonné.

Ses doigts déchiffraient les ordures avec l’application d’une aveugle.

Elle faillit s’arrêter plusieurs fois, le cœur soulevé par l’odeur âcre, entêtante.

Elle détournait la tête, préférant ne pas voir ce qu’elle triturait et laisser à ses mains le soin de reconnaître le précieux cahier. Elle écartait, elle triait, elle s’attardait parfois sur un rectangle qui ressemblait à un carnet, le ramenait à la lueur de sa torche : c’était un couvercle de boîte à chaussures ou de calissons d’Aix-en-Provence, elle replongeait alors dans les immondices, tournait la tête sur le côté pour happer de l’air moins fétide, repartait à l’assaut…

Au troisième bac, elle faillit renoncer. Le sol était glissant et elle manqua perdre l’équilibre.

Elle retira ses mains et souffla, découragée.

Pourquoi Iphigénie aurait-elle jeté ce cahier ?

Elle vénérait l’école et trompettait que c’était le seul espoir des pauvres gens. C’est par l’éducation qu’on se hausse, madame Cortès, regardez-moi, je n’ai pas fait d’études et je m’en mords les doigts… À chaque rentrée, elle recouvrait avec soin les livres scolaires, posait de belles étiquettes, calligraphiait le nom de ses enfants en s’appliquant, tirait la langue, terminait son ouvrage en déposant une petite gommette de couleur différente selon qu’il s’agissait d’un livre de français, de maths ou de géographie. Elle n’aurait jamais jeté un carnet de notes manuscrites ! Jamais ! Elle l’aurait ouvert, l’aurait étudié en posant ses deux coudes de chaque côté…

Mais le chagrin de Zoé, sa tempête de larmes, sa bouche renversée de désespoir l’empêchèrent de renoncer.

Elle reprit courage. Serra ses coudes contre sa taille pour se donner de l’élan. Souleva un couvercle, trouva un os de gigot qu’elle tendit à Du Guesclin et repartit forer.

Enfin, sa main gantée de caoutchouc tomba sur une forme rectangulaire et dure. Un cahier ! Le cahier !

Elle l’exhiba, heureuse et fière.

L’examina à la lueur de la lampe de poche.

C’était bien un carnet, un carnet noir, mais ce n’était pas le cahier de Zoé.

Sur la couverture, on n’apercevait ni photos ni dessins ni pastilles de couleur. Un très vieux carnet dont la reliure ne tenait que parce qu’une main habile y avait apposé des couches de Scotch successives.

Joséphine ôta ses gants, ouvrit le carnet noir à la première page et lut à l’aide de sa lampe de poche.

« Aujourd’hui, 17 novembre 1962, c’est mon premier jour de travail, le premier jour du tournage. J’ai été engagé comme tout petit assistant sur le tournage du film Charade de Stanley Donen à Paris. Je porte les cafés, je vais acheter des paquets de cigarettes, je donne des coups de téléphone. C’est un ami de mon père qui m’a trouvé ça pour me récompenser d’avoir eu mon bac avec mention Très Bien. Je suis sur le tournage que le vendredi soir et les week-ends parce que je prépare le concours d’entrée à Polytechnique. Je veux pas faire Polytechnique…

Aujourd’hui, ma vie va changer. Je mets le pied dans un monde nouveau, un monde enivrant, le monde du cinéma. J’étouffe chez moi. J’étouffe. J’ai l’impression que je sais déjà ce que va être ma vie. Que mes parents ont tout décidé pour moi. Ce que je vais faire, qui je vais épouser, combien j’aurai d’enfants, où j’habiterai, ce que je mangerai le dimanche… J’ai pas envie d’avoir des enfants, j’ai pas envie d’avoir une femme, j’ai pas envie de faire une grande école. J’ai envie d’autre chose, mais je ne sais pas quoi… Qui sait ce que m’apportera cette aventure ? Un métier, un amour, des joies, des déconvenues ? Je ne sais pas. Mais je sais qu’à dix-sept ans on peut tout espérer, alors j’espère tout et plus encore. »

L’écriture était droite, haute. Avec des fins de mots qui se recroquevillaient parfois comme des pattes mutilées. Cela faisait comme des moignons. C’était presque douloureux à lire. Le papier était jauni, taché. L’encre sur certains mots avait déteint, rendant le déchiffrage difficile. Des pages entières, vers le milieu du livre, s’étaient solidifiées en un bloc compact qu’on ne pouvait ouvrir sans avoir peur de les déchirer. Il fallait opérer avec soin et lenteur si on ne voulait pas perdre la moitié du texte.

Joséphine tourna la première page pour poursuivre sa lecture, dut forcer doucement car les pages étaient collées.

« Jusqu’ici, je n’ai pas vécu. J’ai obéi. À mes parents, à mes profs, à ce qu’il convient de faire, à ce qu’il convient de penser. Jusqu’à maintenant, j’ai été un reflet muet, bien élevé dans la glace. Jamais moi. D’ailleurs, je ne sais pas qui est “moi”. C’est comme si j’étais né avec un habit tout prêt à enfiler… Grâce à ce petit boulot, je vais peut-être enfin découvrir qui je suis et ce que j’attends de la vie. Je vais savoir de quoi je suis capable quand je suis libre. J’ai dix-sept ans. Alors je m’en fiche pas mal qu’on ne me paie pas. Vive la vie ! Vive moi ! Pour la première fois, se lève en moi un vent d’espoir… et c’est drôlement bon, le vent d’espoir… »

C’était un journal intime.

Que faisait-il dans une poubelle ? À qui appartenait-il ? À quelqu’un de l’immeuble, sinon il ne se serait pas retrouvé là. Et pourquoi l’avait-on jeté ?

Joséphine alluma la minuterie du local, s’assit par terre. Sa main glissa sur une épluchure de pomme de terre qui resta collée à sa paume. Elle la retira avec un haut-le-cœur, s’essuya sur son jean et reprit la lecture, adossée contre une grosse poubelle.

« 28 novembre 1962. Je l’ai enfin rencontré. Cary Grant. La vedette du film avec Audrey Hepburn. Il est beau ! et drôle, et puis si abordable. Il entre dans une pièce et il la remplit complètement. On ne voit plus rien autour. Je venais d’apporter un café au chef éclairagiste qui ne m’a même pas dit merci et je regardais la scène en train de se tourner. Ils ne tournent pas dans l’ordre de l’histoire au cinéma. Et puis ils tournent qu’une ou deux minutes et le metteur en scène dit coupez ! Ils discutent d’un truc, d’un tout petit détail et ils recommencent la même scène plusieurs fois de suite. Je ne sais pas comment font les acteurs pour s’y retrouver… Il leur faut changer tout le temps d’émotions ou alors répéter les mêmes différemment. Et, en plus avoir, l’air naturel ! Cary Grant était contrarié parce qu’il trouvait que la lumière en contre-jour lui faisait de grandes oreilles rouges ! Ils ont dû lui mettre du Scotch opaque derrière les oreilles et qui a dû trouver du scotch opaque en un clin d’œil ? Moi. Et quand j’ai brandi le rouleau, tout fier de l’avoir trouvé si vite, il m’a dit merci et il a ajouté qui penserait que mon personnage est séduisant si on lui colle de grandes oreilles rouges, hein, my boy ?

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