Elle s'appelait Sarah
- Автор: де Росней Татьяна
- Язык: французский
- Переводчик: Agnes Michaux
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Elle s'appelait Sarah». Краткое содержание книги:
Je pensais à tout ce que Sarah avait enduré. Le Vél d'Hiv, Beaune-la-Rolande, ses parents, son frère. Bien plus qu'il n'est supportable pour un enfant.
J'étais tellement prise dans l'histoire de Sarah que je ne sentis pas la main de Zoë sur mon épaule. « Maman, qui est cette fille ? » Je cachai rapidement les photos avec l'enveloppe, en marmonnant je ne sais quoi à propos d'un bouclage imminent.
« Alors, c'est qui ?
— Personne que tu connais, ma chérie », dis-je comme si j'étais pressée, en faisant semblant de ranger mon bureau.
Elle soupira, puis me dit d'une voix mature et sèche :
« Tu es bizarre en ce moment, Maman. Tu crois que je ne vois rien. Eh bien, je vois tout. »
Elle me tourna le dos et s'en alla. La culpabilité m'envahit tout à coup. Je décidai d'aller la voir dans sa chambre.
« Tu as raison, Zoë, je suis bizarre en ce moment. Je suis désolée. Tu ne mérites pas ça. »
Je m'assis sur son lit, incapable de regarder en face ses yeux calmes et sages.
« Maman, pourquoi tu ne me dis pas tout simplement ce qui se passe ? Dis-moi ce qui ne va pas. »
Je sentis monter un mal de tête, qui promettait d'être gratiné.
« Tu crois que je ne comprendrais pas parce que je n'ai que onze ans, c'est ça ? »
Je fis oui de la tête.
« Tu ne me fais donc pas confiance ? dit-elle en haussant les épaules.
— Bien sûr que je te fais confiance, mais il y a des choses que je ne peux pas te dire parce qu'elles sont trop tristes, trop difficiles. Je ne veux pas que ces choses te fassent souffrir comme elles me font souffrir. »
Elle me caressa la joue gentiment. Ses yeux brillaient.
« Je n'ai pas envie d'avoir mal. Tu as raison. Ne me dis rien. J'aurais peur de ne plus pouvoir dormir. Mais promets-moi d'aller mieux très bientôt. »
Je la pris dans mes bras et la serrai fort. Ma jolie et courageuse petite fille. Ma belle enfant. J'avais tant de chance de l'avoir. Tant de chance. Malgré les coups de boutoir de mon mal de tête, le bébé revint dans mes pensées. Le frère ou la sœur de Zoë. Elle ne savait rien. Elle ignorait ce que je traversais. Je me mordis les lèvres pour empêcher mes larmes de couler. Après un moment, elle me repoussa doucement et leva les yeux vers moi.
« Dis-moi qui est cette fille. Celle des photos en noir et blanc que tu essayais de me cacher.
— D'accord, dis-je. Mais c'est un secret, il ne faut le dire à personne. Promis ?
— Promis. Promis, craché, juré !
— Tu te souviens que je t'ai dit que j'avais trouvé qui habitait rue de Saintonge avant que Mamé ne s'y installe ?
— Tu as parlé d'une famille polonaise et d'une fille de mon âge.
— Son nom était Sarah Starzynski. C'est elle sur les photos. »
Zoë plissa les yeux.
« Mais pourquoi est-ce un secret ? Je ne pige pas.
— C'est un secret de famille. Quelque chose de triste est arrivé. Ton grand-père ne veut pas en parler, et ton père ne sait rien.
— Quelque chose de triste est arrivé à Sarah ? demanda-t-elle prudemment.
— Oui, répondis-je doucement. Quelque chose de très triste.
— Tu vas essayer de la retrouver ? demanda-t-elle, troublée par le ton de ma voix.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Je veux lui dire que notre famille n'est pas celle qu'elle pense. Je veux lui expliquer ce qui s'est passé. Je crois qu'elle ne sait pas ce que ton arrière-grand-père a fait pour l'aider, pendant dix ans.
— Et qu'est-ce qu'il a fait ?
— Il lui a envoyé de l'argent tous les mois. Mais il avait demandé à ce qu'elle ne soit pas au courant. »
Zoë ne dit rien pendant un moment.
« Comment vas-tu faire pour la retrouver ? »
Je soupirai.
« Je ne sais pas, ma chérie. Mais j'espère réussir. Je perds sa trace après 1952. Il n'y a plus de lettres, plus de photos. Pas d'adresse. »
Zoë s'assit sur mes genoux et se laissa aller contre moi. Je respirai le parfum si familier, si « Zoë », de ses cheveux épais et brillants, qui me ramenait au temps où elle n'était qu'un bébé, et lissai quelques mèches rebelles de la paume de la main.
Je pensai à Sarah Starzynski qui avait son âge quand l'horreur avait fait irruption dans sa vie.
Je fermai les yeux. Mais l'image était toujours là. Les policiers arrachaient les enfants à leur mère, à Beaune-la-Rolande. Je ne parvenais pas à chasser cette scène de mon esprit.
Je serrai Zoë contre moi, si fort qu'elle manqua d'air.
C'est étrange, parfois, les dates. Presque ironique. Jeudi 16 juillet 2002. Le jour de la commémoration de la rafle du Vél d'Hiv. La date de mon avortement. Il devait avoir lieu dans une clinique que je ne connaissais pas, dans le 17e arrondissement, près de la maison de retraite de Mamé. J'avais demandé une autre date – le 16 juillet était trop chargé de sens pour moi –, mais cela n'avait pas été possible.
L'année scolaire de Zoë venait de s'achever et elle partait bientôt pour Long Island avec sa marraine, Alison, une de mes vieilles copines de Boston, qui faisait souvent la navette entre Manhattan et Paris. Je devais rejoindre ma fille chez ma sœur Charla le 27. Bertrand ne prenait ses vacances qu'en août. Nous passions habituellement quinze jours en Bourgogne, dans la maison de famille des Tézac. Je ne m'y suis jamais plu. Mes beaux-parents ignoraient ce que le mot détente signifiait. Les repas se prenaient à heures fixes, les conversations étaient assommantes de banalité, on voulait bien voir les enfants mais pas les entendre. Je ne comprenais pas pourquoi Bertrand tenait tant à venir dans cette maison quand nous aurions pu partir en vacances tous les trois ailleurs. Heureusement, Zoë s'entendait bien avec les fils de Laure et Cécile, et Bertrand jouait match sur match de tennis avec ses deux beaux-frères. Je me sentais délaissée, comme toujours. Laure et Cécile étaient de plus en plus distantes, avec le temps. Elles invitaient leurs amies divorcées et bronzaient consciencieusement près de la piscine pendant des heures. Il fallait avoir les seins bronzés. Même après vingt-cinq ans en France, je ne m'y faisais pas. Je ne mettais jamais les miens au soleil, et je sentais bien qu'on se moquait de moi dans mon dos, qu'on me traitait d'Américaine puritaine. Alors, je préférais passer mes journées à marcher en forêt avec Zoë, à faire de longues et épuisantes randonnées à vélo, jusqu'à connaître le moindre sentier par cœur ou faire la démonstration de mon impeccable nage papillon tandis que les autres femmes fumaient avec langueur dans leurs minuscules maillots Erès qui n'avaient jamais connu l'eau.
« Des peaux de vache et des jalouses, ces Françaises ! Tu es sublime en bikini », me taquinait Christophe à chaque fois que je me plaignais de la pesanteur de ces étés. « Elles t'adresseraient la parole si tu étais pleine de cellulite et de varices ! » J'éclatais de rire sans le croire tout à fait cependant. Pourtant, j'aimais la beauté de l'endroit, la vieille maison tranquille et toujours fraîche – même pendant les étés les plus brûlants –, le grand jardin touffu planté de chênes centenaires et la vue sur le cours sinueux de l'Yonne. J'aimais aussi la forêt voisine, où Zoë et moi nous promenions de longues heures et où, lorsqu'elle n'était encore qu'un bébé, le gazouillis d'un oiseau, la forme étrange d'une branche, l'éclat inattendu d'une mare l'enchantaient.