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Elle s'appelait Sarah

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Elle s'appelait Sarah
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Le souvenir de la vieille dame de la rue Nélaton me revint soudain. Personne ne se souvient. Et pourquoi serait-ce le cas ? Ce sont les jours les plus sombres de notre histoire.

À cet instant, j'aurais voulu qu'elle soit là, qu'elle voie les centaines de visages recueillis et émus qui m'entouraient. Une belle femme d'âge mûr avec d'épais cheveux auburn chantait à la tribune. Sa voix pure couvrait le bruit de la circulation. Puis le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin prit la parole.

« Il y a soixante ans, ici même, à Paris, mais aussi sur l'ensemble du territoire national, l'épouvantable tragédie se nouait. La marche vers l'horreur s'accélérait. Déjà, l'ombre de la Shoah enveloppait les innocents parqués au vélodrome d'Hiver… Cette année, comme chaque année, nous sommes réunis en ce lieu pour nous souvenir. Pour ne rien oublier des persécutions, de la traque et du destin brisé de tant de Juifs de France. »

Sur ma gauche, un vieil homme sortit son mouchoir et se moucha. Sans faire de bruit. Mon cœur était avec lui. Qui pleurait-il ? Qui avait-il perdu ? Tandis que le Premier ministre poursuivait son discours, je parcourais la foule du regard. Y avait-il quelqu'un ici qui avait connu et se souvenait de Sarah Starzynski ? Et si elle était là ? Là, maintenant ? Était-elle accompagnée par un mari, un enfant, un petit-fils ou une petite-fille ? Était-elle derrière moi ? Devant ? Je me concentrai sur toutes les femmes de plus de soixante-dix ans, détaillant les visages dignes et ridés pour retrouver les beaux yeux en amande. Mais j'étais gênée de me conduire ainsi au milieu de cette foule recueillie. Je baissai donc le regard. La voix du Premier ministre semblait gagner en force et en clarté, résonnant en tous.

« Oui, le Vél d'Hiv, Drancy, Compiègne et tous les camps de transit, ces antichambres de la mort, ont été organisés, gérés, gardés par des Français. Oui, le premier acte de la Shoah s'est joué ici, avec la complicité de l'État français. »

La foule écoutait le discours avec sérénité. Je l'observai tandis que le ministre poursuivait de la même voix puissante. Les visages étaient calmes, mais tous portaient cependant la marque du chagrin. Un chagrin que rien ne pouvait effacer. Le discours fut longuement applaudi. Les gens pleuraient et se prenaient dans les bras.

Toujours avec Guillaume, j'allai parler à Franck Lévy qui avait sous son bras un exemplaire de Seine Scenes. Il me salua chaleureusement et nous présenta à quelques journalistes. Nous partîmes peu de temps après. Je révélai à Guillaume que j'avais retrouvé le nom des anciens locataires de l'appartement des Tézac, et que, d'une certaine façon, cela m'avait rapprochée de mon beau-père qui portait un lourd secret depuis soixante ans. Je lui dis également que j'étais à la recherche de Sarah, la petite fille qui s'était échappée de Beaune-la-Rolande.

Une demi-heure plus tard, je devais retrouver Nathalie Dufaure devant la station de métro Pasteur. Elle m'emmenait à Orléans chez son grand-père. Guillaume m'embrassa et me souhaita bonne chance.

Je traversai l'avenue animée en me caressant le ventre. Si je n'avais pas quitté la clinique ce matin, je serais à cet instant en train de reprendre doucement conscience dans une douillette chambre abricot sous la bienveillante surveillance d'une infirmière tout sourires. On m'aurait apporté un succulent petit déjeuner – croissant, confiture et café au lait –, puis je serais rentrée seule chez moi, dans l'après-midi, pas tout à fait remise, une serviette hygiénique entre les cuisses et une douleur sourde dans le bas-ventre. La tête et le cœur vides.

Je n'avais pas de nouvelles de Bertrand. Est-ce que la clinique l'avait appelé pour le mettre au courant que j'étais partie avant l'intervention ? Je l'ignorais. Il était toujours à Bruxelles et ne rentrait que ce soir.

Je ne savais pas comment j'allais lui annoncer la nouvelle ni comment il la prendrait.

En descendant l'avenue Émile-Zola, inquiète d'être en retard à mon rendez-vous avec Nathalie Dufaure, je me demandais si ce que pensait ou ressentait Bertrand m'importait encore. Cette réflexion inconfortable m'effrayait.

Je rentrai d'Orléans en début de soirée. Dans l'appartement, il faisait chaud et étouffant. J'ouvris une fenêtre et me penchai au-dessus du bruyant boulevard Montparnasse. Imaginer que nous vivrions bientôt rue de Saintonge était étrange. Nous avions passé douze ans dans cet appartement. Zoë y avait toujours vécu. Ce serait notre dernier été ici. J'aimais bien cet endroit, le soleil qui pénétrait chaque après-midi dans le grand salon blanc, le Luxembourg tout proche, en bas de la rue Vavin, le confort d'habiter dans un des plus vivants arrondissements de Paris, où on sentait battre le cœur de la ville, sa pulsation rapide et excitante.

Je me débarrassai de mes sandales et m'allongeai sur le canapé beige et mœlleux. Le poids de la journée me tomba dessus comme du plomb. Je fermai les yeux et fus immédiatement ramenée à la réalité par la sonnerie du téléphone. C'était ma sœur, qui m'appelait de son bureau dominant Central Park. Je l'imaginais travaillant, avec ses lunettes sur le bout du nez.

Je lui racontai brièvement comment je n'avais pas avorté.

« Oh, mon Dieu, soupira Charla. Tu ne l'as pas fait.

— Je n'ai pas pu. C'était tout simplement impossible. »

Je pouvais l'entendre sourire à l'autre bout du fil, de son large et irrésistible sourire.

« Merveilleuse petite fille courageuse, dit-elle. Je suis fière de toi, ma chérie.

— Bertrand n'est pas encore au courant. Il ne rentre que ce soir. Il pense que c'est fait. »

Petite pause transatlantique.

« Tu vas lui dire, n'est-ce pas ?

— Bien sûr. Il faudra bien, je n'ai pas le choix. »

Après ce coup de fil, je restai allongée sur le canapé pendant un long moment, les mains croisées sur mon ventre comme pour le protéger. Petit à petit, je sentis mon énergie revenir.

Comme souvent, je pensai à Sarah Starzynski, à ce que je savais à présent. Je n'avais pas eu besoin d'enregistrer Gaspard Dufaure. Ni de prendre des notes. Tout était inscrit en moi.

C'était une petite maison coquette en banlieue d'Orléans, avec des parterres de fleurs bien entretenus et un vieux chien placide à la vue basse. Une petite dame âgée épluchait des légumes au-dessus de l'évier et me salua quand j'entrai.

Il y eut ensuite la voix bourrue de Gaspard Dufaure. D'une main où apparaissaient des veines bleues, il caressait la tête fripée de son chien.

« Mon frère et moi savions que quelque chose de grave s'était passé pendant la guerre. Mais nous étions très jeunes à l'époque, et nous ne nous rappelions rien. Ce n'est qu'après la mort de mes grands-parents que mon père me révéla que le vrai nom de Sarah Dufaure était Starzynski et qu'elle était juive. Mes grands-parents avaient toujours caché la vérité. Il y avait quelque chose de triste en Sarah. Elle n'était jamais joyeuse ou enthousiaste. Impassible. On nous avait dit qu'elle avait été adoptée par mes grands-parents parce que ses parents étaient morts pendant la guerre. C'est tout ce que nous savions. Mais nous sentions bien qu'elle était différente. Quand elle nous accompagnait à l'église, ses lèvres restaient scellées pendant le Notre Père. Elle ne priait ni ne communiait jamais. Elle se contentait de regarder droit devant elle avec une expression figée qui me faisait peur. Mes grands-parents se tournaient alors vers nous, souriants mais fermes, en nous demandant de la laisser tranquille. Mes parents agissaient de la même façon. Petit à petit, Sarah fit partie de notre vie. C'était la grande sœur que nous n'avions jamais eue. Elle est devenue une ravissante jeune fille mélancolique. Elle était très sérieuse et très mûre pour son âge. Après la guerre, nous sommes allés quelquefois à Paris, avec mes parents, mais Sarah n'a jamais voulu nous accompagner. Elle disait qu'elle détestait Paris, qu'elle ne voulait plus y mettre les pieds.

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