Elle s'appelait Sarah
- Автор: де Росней Татьяна
- Язык: французский
- Переводчик: Agnes Michaux
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Elle s'appelait Sarah». Краткое содержание книги:
Après une demi-heure, il se leva en regardant sa montre, puis me lança un sourire étrange.
« Je dois vous parler, Julia, s'il vous plaît », murmura-t-il pour que Mamé ne puisse pas entendre. Il avait l'air crispé tout à coup, il remuait les pieds et son regard était impatient. J'embrassai Mamé et suivis mon beau-père jusqu'à sa voiture. Il me fit signe de monter. Il s'assit au volant, tripota les clefs mais ne mit pas le contact. J'étais surprise des mouvements nerveux de ses doigts. Le silence pesait lourd. Je m'en échappai en jetant un coup d'œil dehors, en fixant les pavés de la cour puis en suivant le ballet des infirmières qui poussaient les chaises roulantes de vieillards impotents.
Il se décida à parler.
« Comment allez-vous ? me demanda-t-il avec un sourire toujours forcé.
— Très bien. Et vous ?
— Je vais bien. Colette aussi. »
Le silence revint.
« J'ai parlé à Zoë hier. Vous étiez sortie », dit-il sans me regarder.
Je ne voyais que son profil, son nez impérial, son menton aristocratique.
« Et alors ? dis-je prudemment.
— Elle m'a dit que vous faisiez des recherches… »
Il s'arrêta. Les clefs faisaient un bruit métallique entre ses doigts.
« Des recherches sur l'appartement, dit-il en se tournant finalement vers moi.
— Oui, je connais maintenant le nom de la famille qui y vivait avant vous. Zoë vous l'a probablement dit. »
Il soupira, le menton sur la poitrine, sa peau se plissant sur son col.
« Julia, je vous avais prévenue, vous vous souvenez ? »
Mon sang se mit à battre plus fort.
« Vous m'avez demandé de ne plus poser de questions à Mamé, dis-je d'une voix blanche. C'est ce que j'ai fait.
— Alors pourquoi avez-vous continué de farfouiller dans le passé ? »
Il était livide et peinait à respirer.
Tout était clair à présent. Je savais enfin pourquoi il avait souhaité me parler aujourd'hui.
« J'ai trouvé qui habitait cet appartement, continuai-je en m'emportant, c'est tout. J'avais besoin de savoir qui étaient ces gens. Je ne sais rien d'autre. Je ne sais pas ce que votre famille a à voir là-dedans…
— Rien ! m'interrompit-il en criant presque. Nous ne sommes pour rien dans leur arrestation. »
Je le fixai en silence. Il tremblait, mais je ne savais dire si c'était de colère ou autre chose.
« Nous ne sommes pour rien dans leur arrestation, répéta-t-il avec insistance. Ils ont été emmenés pendant la rafle du Vél d'Hiv. Nous ne les avons pas dénoncés, nous n'avons rien fait de ce genre. Vous comprenez ? »
J'étais choquée.
« Édouard, je n'ai jamais imaginé une chose pareille. Jamais ! »
Il tentait de retrouver son calme en passant une main nerveuse sur son front.
« Vous avez posé beaucoup de questions, Julia. Vous vous êtes montrée très curieuse. Laissez-moi vous dire comment tout s'est passé. Écoutez-moi bien. Il y avait cette concierge, Mme Royer. Elle connaissait la nôtre, celle de la rue de Turenne, pas très loin de la rue de Saintonge. Mme Royer aimait beaucoup Mamé. Mamé était gentille avec elle. C'est elle qui a prévenu mes parents que l'appartement était libre. Le loyer était bon marché et c'était plus grand que là où nous habitions rue de Turenne. Voilà comment ça s'est passé. C'est de cette façon que nous avons déménagé. Voilà tout ! »
Je le fixais toujours. Il continuait à trembler. Je ne l'avais jamais vu si égaré, si perdu. Je posai timidement la main sur sa manche.
« Êtes-vous sûr que ça va, Édouard ? »
Je sentais son corps frémir sous mes doigts. Il était peut-être malade.
« Oui, ça va », répondit-il. Mais sa voix se brisait. Je ne comprenais pas pourquoi il était si agité et si blême.
« Mamé ne sait pas, poursuivit-il en baissant la voix. Personne ne sait. Vous comprenez ? Elle ne doit pas savoir. Elle ne doit jamais savoir. »
J'étais très intriguée.
« Savoir quoi ? demandai-je. De quoi parlez-vous Édouard ?
— Julia, dit-il en plongeant son regard dans le mien, vous savez qu'elle était cette famille, vous avez vu leur nom.
— Je ne comprends pas, murmurai-je.
— Vous avez vu leur nom, oui ou non ? aboya-t-il, ce qui me fit sursauter. Vous savez ce qui est arrivé, c'est ça ? »
Je devais avoir l'air totalement abasourdie car il soupira en se cachant le visage dans les mains.
Je restais assise sans rien dire. De quoi diable voulait-il parler ? Qu'est-ce qui était arrivé et à qui ?
« La petite fille… » dit-il enfin en relevant la tête. Il parlait si bas que j'entendais à peine. « Que savez-vous sur la petite fille ?
— C'est-à-dire ? » demandai-je, pétrifiée. Quelque chose dans ses yeux et dans sa voix me glaçait d'effroi.
« La petite fille, répéta-t-il, d'une voix étrange et étouffée, elle est revenue. Quelques semaines après notre emménagement. Elle est revenue rue de Saintonge. J'avais douze ans. Je n'oublierai jamais. Je n'oublierai jamais Sarah Starzynski. »
Je le regardai se décomposer, avec horreur. Des larmes se mirent à couler sur ses joues. J'étais incapable de parler. Je ne pouvais qu'attendre et l'écouter. Le beau-père arrogant avait disparu.
J'avais quelqu'un d'autre devant moi. Quelqu'un qui portait un secret depuis bien des années. Depuis soixante ans.
Le trajet en métro jusqu'à la rue de Saintonge avait été bref. Seulement quelques stations et un changement à Bastille. Quand ils prirent la rue de Bretagne, Sarah sentit son cœur battre plus fort. Elle rentrait chez elle. Dans quelques minutes, elle serait dans sa maison. Peut-être, pendant son absence, son père ou sa mère étaient-ils rentrés et peut-être la famille au complet attendait-elle son retour dans l'appartement. Michel, Papa, Maman. Était-ce une pensée folle ? Délirait-elle ? N'avait-elle pas le droit d'espérer ? N'était-ce pas permis ? Elle n'avait que dix ans et elle voulait espérer, y croire, plus que tout, plus qu'à la vie elle-même.
Elle tirait sur la main de Jules. Elle voulait marcher plus vite. Elle sentait l'espoir grandir à chaque pas, comme une plante folle impossible à maîtriser. En elle, une petite voix grave lui disait : « Sarah, n'espère pas, n'y crois pas, prépare-toi, imagine que personne ne t'attende, imagine que Papa et Maman ne soient pas là, que l'appartement soit tout poussiéreux et sale, et que Michel… Michel… »
Le numéro 26 apparut devant eux. Rien n'avait changé dans la rue. C'était la même petite rue calme et étroite qu'elle avait toujours connue. Comment se pouvait-il que des existences changent si radicalement, soient détruites et que les rues et les immeubles restent les mêmes ?
Jules poussa la lourde porte. La cour n'avait pas changé non plus, toujours verte, avec ce parfum de renfermé, de poussière, d'humidité. Comme ils traversaient la cour, Mme Royer ouvrit la porte de sa loge et sortit la tête. Sarah lâcha la main de Jules et partit en courant dans l'escalier. Faire vite, elle devait faire vite. Elle était rentrée chez elle, il n'y avait pas une minute à perdre.
Elle entendit la concierge demander d'un air inquisiteur : « Vous cherchez quelqu'un ? » Elle était déjà au premier étage et à bout de souffle. Elle continua à monter au son de la voix de Jules : « Nous cherchons la famille Starzynski. » Sarah entendit le rire de Mme Royer, dérangeant, qui l'écorchait presque : « Partis, monsieur ! Envolés ! Vous n'les trouverez pas ici, ça, c'est sûr. »
Sarah fit une pause au deuxième étage et jeta un coup d'œil dans la cour. Elle vit Mme Royer avec son tablier bleu pas très net, la petite Suzanne jetée sur l'épaule. Partis… Envolés… Que voulait-elle dire ? Partis où ? Quand ?