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Elle s'appelait Sarah

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Elle s'appelait Sarah
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L'appartement de la rue de Saintonge devait être prêt pour le début du mois de septembre, selon Bertrand et Antoine. Bertrand et son équipe avaient fait du bon travail. Mais je ne m'imaginais pas habiter là-bas. Pas en sachant ce qui s'était passé. Le mur avait été abattu, mais cela n'effaçait pas pour moi le souvenir du placard secret. Le placard où le petit Michel avait attendu le retour de sa sœur. En vain.

Cette histoire me hantait, sans répit. Je devais admettre que je n'étais pas impatiente d'emménager dans cet appartement. Je redoutais d'y passer mes nuits. Je redoutais de penser sans cesse à la mémoire de ces murs, et ne savais pas comment m'en empêcher.

Ne pas pouvoir en discuter avec Bertrand était difficile. J'aurais aimé entendre son approche terre à terre, qu'il me dise que, malgré l'horreur, nous pourrions vivre là. Mais lui parler était impossible. J'avais promis à son père. Je me demandais pourtant ce que Bertrand penserait de toute cette histoire. Et ses sœurs ? J'essayais d'imaginer leur réaction. Et celle de Mamé… Je n'y parvenais pas. Les Français étaient fermés comme des huîtres. Il ne fallait rien montrer. Rien révéler. Tout devait rester lisse et étale. C'était comme ça. Cela avait toujours été comme ça. Et je trouvais cette façon d'être compliquée à vivre.

Zoë partie pour l'Amérique, la maison restait vide. Je passais du temps au bureau, travaillant sur un article ardu pour le numéro de septembre qui traitait des jeunes écrivains français et de la scène littéraire parisienne. Intéressant, mais prenant. Le soir, je trouvais de plus en plus difficile de quitter le bureau, rebutée par la perspective de me retrouver seule dans un appartement silencieux. Je prenais toujours le chemin le plus long pour rentrer, appréciant ce que Zoë avait l'habitude d'appeler « les longs raccourcis de Maman », me gorgeant de la beauté flamboyante de Paris au coucher du soleil. La capitale commençait à sentir l'abandon, ce qui se confirmerait vers le 14 juillet, et c'était délicieux. Les magasins baissaient leurs rideaux de fer et accrochaient des « Fermé pour les vacances – réouverture le 1er septembre ». C'était l'époque où il fallait chercher longtemps pour trouver une pharmacie ouverte, un épicier, une boulangerie ou un blanchisseur. Les Parisiens partaient ailleurs célébrer l'été, abandonnant leur ville à d'infatigables touristes. Et quand je rentrais chez moi par ces douces soirées de juillet, traçant droit des Champs Elysées à Montparnasse, je me disais que ce Paris sans Parisiens m'appartenait enfin.

Oui, j'aimais Paris, je l'avais toujours aimé, mais alors que je traversais le pont Alexandre III au coucher du soleil, face au dôme des Invalides qui étincelait comme un joyau démesuré, les États-Unis me manquèrent si puissamment que la douleur me brûla les entrailles. J'avais le mal du pays – de ce qui était encore mon pays, même si j'avais passé plus de la moitié de ma vie en France. Tant de choses me manquaient – la simplicité, la liberté, l'espace, le naturel, la langue, la facilité à dire tu à tout le monde. Je n'avais jamais maîtrisé la différence entre vous et tu et cela continuait de me déconcerter. Je devais bien l'admettre, ma sœur et mes parents me manquaient, l'Amérique me manquait. Comme jamais.

Tandis que j'approchais du quartier où nous habitions, signalé par la sévère tour Montparnasse (que les Parisiens adoraient détester et que j'aimais parce qu'elle me permettait de retrouver mon chemin où que je me trouve dans Paris), je me demandai soudain à quoi Paris avait bien pu ressembler sous l'Occupation. Le Paris de Sarah. Uniformes vert-de-gris et casques ronds. Couvre-feux et Ausweis. Pancartes en allemand et en lettres gothiques. Croix gammées géantes recouvrant les nobles bâtiments de pierre.

Et des enfants portant une étoile jaune.

La clinique était du genre chic et douillet, avec des infirmières tout sourire, des réceptionnistes obséquieuses et des arrangements floraux soignés. L'avortement devait avoir lieu le lendemain matin, à sept heures. On m'avait demandé de rentrer la veille au soir, le 15 juillet. Bertrand était à Bruxelles, pour finaliser un gros contrat. Je n'avais pas insisté pour qu'il soit là. D'une certaine façon, je me sentais mieux sans lui. Il était plus facile de m'installer dans la chambre à la délicate couleur abricot en étant seule. À un autre moment, je me serais sans doute posé la question de savoir pourquoi la présence de mon mari me semblait à ce point superflue. J'en aurais été étonnée. N'était-il pas, après tout, une part de ma vie, une présence de chaque jour ? J'étais seule dans cette clinique, à traverser la plus sévère crise de ma vie et pourtant, soulagée de le savoir absent.

J'avais des gestes mécaniques. Je pliai mes vêtements, rangeai ma brosse à dents sur l'étagère au-dessus de l'évier, regardai par la fenêtre les façades bourgeoises de cette rue tranquille. Une voix intérieure me murmurait quelque chose que j'avais tenté d'ignorer pendant toute cette journée. Qu'est-ce que je foutais là ? N'étais-je pas folle de subir tout ça ? Je n'avais mis personne dans la confidence. Personne, sauf Bertrand. Je ne voulais surtout pas repenser à son sourire enchanté quand je lui avais annoncé que j'acceptais d'avorter, et cette façon qu'il avait eue de me prendre dans ses bras et de m'embrasser le dessus de la tête avec une ferveur sans retenue.

Je m'assis sur le lit étroit et sortis le dossier « Sarah » de mon sac. Sarah était la seule personne à laquelle je supportais de penser à présent. La retrouver tenait pour moi de la mission sacrée, c'était l'unique façon de pouvoir marcher la tête haute, de dissiper la tristesse dans laquelle ma vie était plongée. La retrouver, oui, mais comment ? Je n'avais trouvé ni Sarah Dufaure ni Sarah Starzynski dans l'annuaire. Cela aurait été trop facile. L'adresse inscrite sur les lettres de Jules n'existait plus. Alors, j'avais décidé de partir à la recherche des fils ou des petits-fils, les garçons qui se trouvaient avec Sarah sur la photo de Trouville : Gaspard et Nicolas Dufaure, qui devaient avoir maintenant entre soixante et soixante-dix ans.

Malheureusement Dufaure était un nom de famille assez répandu. Rien que dans la région d'Orléans, il y en avait des centaines. Et il faudrait les appeler un par un ! Je m'étais attelée à la tâche la semaine précédente, avais surfé des heures sur Internet, plongée dans les annuaires, n'arrêtant pas de passer des coups de fil pour n'aboutir qu'à des résultats décevants.

Mais ce matin, j'avais parlé à une certaine Nathalie Dufaure dont le numéro figurait dans l'annuaire parisien. Une voix jeune et gaie m'avait répondu. Je répétai pour la énième fois mon petit discours : « Mon nom est Julia Jarmond, je suis journaliste et je suis à la recherche d'une certaine Sarah Dufaure, née en 1932. Les seuls noms que j'ai pu trouver sont Gaspard et Nicolas Dufaure… » Elle m'avait interrompue : oui, Gaspard Dufaure était son grand-père. Il vivait à Aschères-le-Marché, tout près d'Orléans. Il était sur liste rouge. J'étais accrochée au combiné. Je retenais mon souffle. Je lui demandai alors si le nom de Sarah Dufaure lui disait quelque chose. La jeune fille se mit à rire. C'était un bon rire. Elle m'expliqua qu'étant née en 1982, elle ne savait pas grand-chose de l'enfance de son grand-père, et non, elle n'avait pas entendu parler de Sarah Dufaure. En tout cas, ça ne lui disait rien. Elle avait proposé d'appeler son grand-père si je le désirais, me prévenant que c'était un ours qui n'aimait guère le téléphone, mais qu'elle était prête à m'aider et à me rappeler quand elle l'aurait eu. Elle m'avait demandé mon téléphone. Puis avait dit : « Vous êtes américaine ? J'adore votre accent. »

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