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Elle s'appelait Sarah

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Elle s'appelait Sarah
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— Vous a-t-elle parlé de son frère ? De ses parents ? demandai-je.

— Jamais. C'est mon père qui m'a raconté pour son frère et tout le reste, il y a quarante ans. Quand je vivais avec elle, je ne savais pas. »

La voix aiguë de Nathalie Dufaure nous interrompit.

« Qu'est-il arrivé à son frère ? »

Gaspard Dufaure jeta un regard vers sa petite-fille, qui semblait fascinée par chaque mot qu'il prononçait. Puis il regarda sa femme qui n'avait pas dit un mot de toute la conversation, mais avait écouté avec tendresse.

« Je te raconterai une autre fois, Natou. C'est une histoire très triste. »

Il y eut un long silence.

« Monsieur Dufaure, dis-je, je cherche à savoir où est Sarah Starzynski maintenant. C'est pour ça que je suis là. Pouvez-vous m'aider ? »

Gaspard Dufaure se gratta la tête et me jeta un regard interrogateur.

« Ce que moi, j'aimerais bien savoir, mademoiselle Jarmond, dit-il avec un sourire, c'est pourquoi cela est si important pour vous. »

Le téléphone sonna à nouveau. C'était Zoë. Elle appelait de Long Island. Elle s'amusait bien, il faisait beau, elle bronzait, avait eu une nouvelle bicyclette, trouvait son cousin Cooper mignon, mais je lui manquais. Je lui répondis qu'elle me manquait aussi et que je serais près d'elle dans moins de dix jours. Puis elle baissa la voix et me demanda si j'avais avancé dans mes recherches sur Sarah Starzynski. Le sérieux avec lequel elle me posa cette question m'attendrit. Je lui dis que j'avais effectivement avancé et que bientôt, je lui en parlerais.

« Oh Maman, dis-moi, qu'as-tu appris de nouveau ? Je veux savoir ! Tout de suite !

— D'accord, dis-je, en me rendant à son enthousiasme. Aujourd'hui, j'ai rencontré un homme qui l'a bien connue quand elle était jeune. Il m'a dit que Sarah avait quitté la France en 1952 pour faire la nurse à New York.

— Tu veux dire qu'elle vit aux États-Unis ?

— C'est ce qu'il semble », dis-je.

Il y eut une pause.

« Comment vas-tu la trouver ici, Maman ? me demanda-t-elle d'une voix moins joyeuse. C'est bien plus grand que la France, les États-Unis.

— Dieu seul le sait, ma chérie », soupirai-je. Je l'embrassai chaleureusement, lui envoyai des « je t'aime » et raccrochai.

Ce que, moi, j'aimerais bien savoir, mademoiselle Jarmond, c'est pourquoi cela est si important pour vous. Sur le coup, j'étais décidée à dire la vérité à Gaspard Dufaure. Comment Sarah était arrivée dans ma vie, comment j'avais découvert son horrible secret, comment elle était liée à ma belle-famille. Enfin, comment (maintenant que je savais pour l'été 1942, le Vél d'Hiv, Beaune-la-Rolande, la mort du petit Michel dans l'appartement des Tézac) retrouver Sarah était devenu mon but, ma quête, quelque chose qui monopolisait toute ma volonté.

Gaspard Dufaure avait été étonné de mon entêtement. Pourquoi la retrouver, pour quoi faire ? m'avait-il demandé, en hochant sa tête grisonnante. « Pour lui dire qu'elle compte pour nous et que nous n'avons pas oublié. » Ce fut ma réponse. Le « nous » le fit sourire. De qui s'agissait-il ? De ma belle-famille, du peuple français ? Légèrement irritée par son sourire narquois, j'avais rétorqué que c'était moi, tout simplement, moi et moi seule qui voulais lui dire à quel point j'étais désolée, que je n'avais pas oublié pour la rafle, le camp, pour Michel et le train pour Auschwitz qui avait emporté ses parents pour toujours. Comment, moi, une Américaine, pouvais-je être désolée ? Mes compatriotes n'avaient-ils pas libéré la France en juin 1944 ? Il ne comprenait pas. Il me dit en riant que je n'avais aucune raison d'être désolée.

Je le regardai droit dans les yeux.

« Oui, je suis désolée. Désolée d'avoir quarante-cinq ans et d'en savoir si peu. »

Sarah avait quitté la France à la fin de l'année 1952. Elle était partie pour l'Amérique.

« Pourquoi là-bas ? avais-je demandé.

— Elle nous a dit qu'elle voulait vivre dans un pays qui n'avait pas été directement touché par l'Holocauste, comme l'avait été la France. Cela nous a fait de la peine à tous et particulièrement à mes grands-parents. Ils l'aimaient comme leur propre fille. Mais rien ne pouvait la faire changer d'avis. Elle est donc partie. Et n'est jamais revenue. En tout cas, pas à ma connaissance.

— Et là-bas, que lui est-il arrivé ? » demandai-je avec la même ferveur et la même sincérité que Nathalie.

Gaspard Dufaure haussa les épaules et soupira profondément. Il s'était levé, suivi par son chien presque aveugle. Sa femme m'avait servi une autre tasse de café corsé. Leur petite-fille était restée muette, lovée dans le fauteuil, promenant un regard attendri sur son grand-père et moi. Je savais qu'elle se souviendrait de ce moment, qu'elle n'oublierait rien.

Gaspard Dufaure se rassit en grognant un peu et me tendit ma tasse. Il avait fait le tour de la pièce, regardé les vieilles photographies et les meubles fatigués. Il s'était gratté la tête en soupirant. J'attendais. Nathalie attendait. Enfin, il reprit la parole.

Ils n'avaient plus de nouvelles de Sarah depuis 1955.

« Elle a envoyé quelques lettres à mes grands-parents. Un an après son arrivée aux États-Unis, une carte postale nous apprit qu'elle s'était mariée. Je me souviens que mon père nous a dit qu'elle avait épousé un Yankee. » Gaspard sourit. « Nous étions très heureux pour elle. Mais après ça, plus d'appels, plus de courrier. Plus jamais. Mes grands-parents essayèrent de la localiser. Ils firent l'impossible pour la retrouver. Ils appelèrent à New York, écrivirent des lettres, envoyèrent des télégrammes. Ils essayèrent de trouver son mari. Rien. Sarah avait disparu. C'était terrible pour eux. Les années passaient et ils attendaient toujours un signe, un appel, une carte. Mais rien ne vint. Puis mon grand-père est mort dans les années soixante et quelques années plus tard, ce fut le tour de ma grand-mère. Je suis sûr qu'ils sont morts le cœur brisé.

— Vous savez que vos grands-parents ont droit au titre de Justes, lui dis-je.

— Qu'est-ce que ça veut dire ?

— L'Institut Yad Vashem de Jérusalem donne ce titre aux non-Juifs qui ont sauvé des Juifs pendant la guerre. Cette distinction s'obtient aussi à titre posthume. »

Il s'éclaircit la gorge et détourna le regard.

« Trouvez-la. Le reste n'a pas d'importance. Je vous en prie, trouvez-la, mademoiselle Jarmond. Dites-lui qu'elle me manque. Qu'elle manque à mon frère Nicolas. Dites-lui que nous l'aimons et que nous l'embrassons. »

Avant que je parte, il me tendit une lettre.

« Ma grand-mère avait écrit cette lettre à mon père, après la guerre. Peut-être souhaiterez-vous y jeter un coup d'œil. Vous la ferez passer à Nathalie quand vous l'aurez lue. »

Une fois seule à la maison, je déchiffrai l'écriture d'autrefois. Je pleurais en lisant. Je réussis finalement à me calmer, essuyai mes larmes et me mouchai. Puis j'appelai Édouard et lui lus la lettre. Je crois bien qu'il pleurait aussi, même si je sentais qu'il faisait tous les efforts possibles pour que je ne m'en rende pas compte. Il me remercia d'une voix étranglée et raccrocha.

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