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Elle s'appelait Sarah

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Elle s'appelait Sarah
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Il n'y avait pas de temps à perdre, pas de temps pour ce genre de pensées, songea-t-elle. Il restait deux étages à monter. La voix de la concierge la poursuivait dans l'escalier : « Les flics sont venus les arrêter, monsieur. Ils ont pris tous les Juifs du quartier. Les ont emmenés dans un grand bus. C'est plein de logements vides, maintenant, monsieur. Vous cherchez un endroit à louer ? L'appartement des Starzynski a trouvé preneur, mais je pourrais peut-être vous aider… Il y en a un très beau au deuxième. Si vous êtes intéressés, je peux vous le faire visiter ! »

Haletante, la fillette parvint au quatrième étage. Elle n'arrivait pas à reprendre son souffle. Elle s'adossa contre le mur et appuya sur ses côtes. Elle avait un point de côté.

Elle frappa à la porte de l'appartement de ses parents, donna des petits coups secs et rapides de la paume de la main. Pas de réponse. Elle recommença, plus fort, en frappant avec les poings.

Elle entendit alors des pas derrière la porte. On ouvrit.

Un jeune garçon de douze ou treize ans apparut.

« Oui ? »

Qui était-ce ? Que faisait-il dans sa maison ?

« Je viens chercher mon frère, bégaya-t-elle. Qui êtes-vous ? Où est Michel ?

— Votre frère ? dit lentement le garçon. Il n'y a pas de Michel ici. »

Elle le poussa brutalement pour entrer, en remarquant à peine les tableaux inconnus qui ornaient les murs de l'entrée, la nouvelle étagère, l'étrange tapis vert et rouge. Le garçon, sous le choc, se mit à crier, mais elle ne s'arrêta pas. Elle courut dans le long couloir familier, puis tourna à gauche, dans sa chambre. Elle ne remarqua pas le nouveau papier peint, le nouveau lit, les livres, toutes ces choses qui ne lui appartenaient pas.

Le garçon appela son père et des pas s'affolèrent dans la pièce d'à côté.

Sarah sortit rapidement la clef de sa poche et, d'une pression de la main, révéla la serrure dissimulée.

Elle entendit sonner, des voix basses et inquiètes se rapprochaient. La voix de Jules, de Geneviève et d'un inconnu.

Faire vite, elle devait faire vite à présent. Elle murmurait le nom de son frère sans arrêt. Michel, Michel, Michel, c'est moi, Sirka… Ses doigts tremblaient tellement qu'elle lâcha la clef

Le garçon arriva en courant. Il était essoufflé.

« Que faites-vous ? Que faites-vous dans ma chambre ? »

Elle l'ignora, ramassa la clef, l'introduisit dans la serrure. Elle était trop nerveuse, trop impatiente. Cela prit du temps. La serrure finit par céder. Et la porte du placard secret s'ouvrit.

Une odeur de pourriture la frappa comme un coup de poing. Elle s'écarta. Le garçon recula, effrayé. Sarah tomba à genoux.

Un grand homme aux cheveux poivre et sel surgit dans la pièce, suivi de Jules et Geneviève.

Sarah était incapable de dire un mot. Elle ne faisait que trembler, les mains plaquées sur les yeux et le nez pour couvrir l'odeur.

Jules s'approcha. Il mit la main sur son épaule et jeta un coup d'œil dans le placard. Puis il la prit dans ses bras et essaya de l'éloigner.

Il lui murmura à l'oreille :

« Viens, Sarah, viens avec moi… »

Elle se débattit de toutes ses forces, bec et ongles, griffant, donnant des coups de pied, et réussit à revenir devant la porte ouverte.

Au fond de la cachette, elle aperçut un petit corps immobile et recroquevillé, puis le visage chéri, bleui, méconnaissable.

Elle s'effondra en criant. Elle appela dans un hurlement de désespoir, sa mère, son père. Michel.

Édouard Tézac serra si fort le volant que ses articulations devinrent blanches. Je fixais ses mains comme hypnotisée.

« Je l'entends encore hurler, murmura-t-il. Je ne pourrai jamais oublier. Jamais. »

Ce que je venais d'apprendre m'avait mise KO. Sarah Starzynski s'était échappée de Beaune-la-Rolande. Elle était revenue rue de Saintonge. Là, elle avait fait une terrible découverte.

J'étais incapable de dire le moindre mot. Je me contentais de regarder mon beau-père, qui se remit à parler de la même voix ténue et brisée.

« Il y eut un moment atroce, quand mon père s'est penché pour regarder dans le placard. J'ai essayé de voir moi aussi, mais il m'a repoussé. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Il y avait cette odeur… Une odeur de pourriture. Puis mon père a lentement sorti le corps d'un petit garçon. Il ne devait pas avoir plus de trois ou quatre ans. Je n'avais jamais vu de cadavre de ma vie. Ce fut une vision déchirante. Le petit garçon avait des cheveux blonds et bouclés. Son corps était raide, recroquevillé. Son visage reposait sur ses mains. Il était d'une horrible couleur verdâtre. »

Les mots s'étranglaient dans sa gorge et il dut s'interrompre. Je crus qu'il allait vomir. Je posai ma main sur son bras, espérant lui transmettre ma compassion, ma chaleur. La situation était surréaliste. C'était moi qui consolais mon beau-père, cet homme fier et hautain, maintenant baigné de larmes et qui n'était plus qu'un vieil homme bouleversé et tremblant. Il s'essuya maladroitement les yeux et continua.

« Nous étions tous horrifiés. La fillette s'évanouit. Elle s'écroula littéralement sur le sol. Mon père la prit dans ses bras et la mit sur le lit. Elle revint à elle et en le voyant, eut un mouvement de recul et hurla. Je commençais à comprendre, en écoutant ce que disaient mon père et le couple qui accompagnait la fillette. L'enfant mort était son petit frère. Notre nouvel appartement avait été sa maison. Le garçonnet avait été caché dans le placard le 16 juillet, jour de la rafle du Vél d'Hiv. La fillette avait pensé qu'elle reviendrait vite le délivrer, mais elle avait été emmenée dans un camp, en dehors de Paris. »

Il fit de nouveau une pause, qui me parut interminable.

« Et alors ? Que s'est-il passé ? dis-je en retrouvant enfin la parole.

— Le couple habitait Orléans. La fillette s'était échappée d'un camp non loin de là et avait échoué chez eux. Ils avaient décidé de l'aider, de la ramener chez elle, à Paris. Mon père leur a expliqué que nous avions emménagé à la fin du mois de juillet. Il ignorait tout du placard dissimulé dans le mur de ma chambre. Personne ne savait. J'avais bien remarqué une odeur désagréable, mais mon père pensait que c'était un problème de tuyauterie et nous attendions la visite du plombier cette même semaine.

— Qu'a fait votre père du… du petit garçon ?

— Je ne sais pas. Je me rappelle qu'il voulait tout prendre en charge. Il était terriblement choqué et malheureux. Je pense que le couple a emporté le corps. Je ne suis pas sûr. Je ne me souviens plus.

— Et ensuite ? demandai-je dans un souffle.

— Et ensuite ? Et ensuite…! » Il eut un rire amer. « Julia, est-ce que vous pouvez imaginer dans quel état nous étions quand la petite fille est partie ? Elle nous a regardés d'une telle façon ! Elle nous détestait. Elle nous maudissait. Pour elle, nous étions responsables de la mort de son frère. Nous étions des criminels. Des criminels de la pire espèce. Nous avions emménagé dans sa maison. Nous avions laissé mourir son frère. Ses yeux… Tant de haine, tant de souffrance, tant de désespoir dans ses yeux ! Le regard d'une femme dans le visage d'une petite fille de dix ans. »

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