Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Le prix de l’adaptation, de la modernisation, est toujours plus élevé. Prix social en licenciements ; mais aussi prix financier pour l’État qui se ruine en « plans sidérurgiques ». La valse des millions d’argent public donne le tournis. Des usines ultramodernes se révèlent des éléphants blancs. Des sommes énormes disparaissent pour des aciéries à oxygène qu’on ne verra jamais, des installations d’enrichissement du minerai qui demeureront à l’état de projet. Les maîtres des forges prennent la poudre d’escampette. Ils investissent dans des secteurs plus porteurs, le nucléaire ou la banque. Des décennies plus tard, on retrouva les Wendel gérants de fonds d’investissement. La finance a remplacé l’industrie !
À la même époque, le PDG de Lip démissionnait et déclarait désabusé : « Jusqu’à Lip, nous étions dans un capitalisme où l’entreprise était au cœur de l’économie. Après, nous nous sommes trouvés dans un capitalisme où la finance et l’intérêt de l’argent ont remplacé l’entreprise. »
L’optimisme scientiste et industrialiste des technocrates français et européens se fracasse contre l’évolution du capitalisme que la vieille sidérurgie annonçait malgré elle. Ce ne sont plus les ressources du sous-sol qui déterminent désormais l’allocation des richesses, mais les flux de marchandises et de capitaux. Les pays noirs sont trop loin des ports et des grandes villes, qui deviendront bientôt des métropoles. L’État français, et sa volontariste politique d’aménagement du territoire, sera rendu impuissant par les injonctions libérales européennes et la globalisation. L’avènement des pays émergents ramènera le capitalisme à son stade originel, celui des prédateurs sans complexes, des ouvriers traités comme des esclaves ou des chiffres dans un bilan ; retour à ce capitalisme du XIXe siècle de Dickens et de Zola qu’avait inauguré la sidérurgie. Comme si tout devait (re)commencer et finir par le fer et l’acier. Mais, à l’époque, les maîtres des forges détenaient tout, le sol et le sous-sol, les mines et les usines. Les églises et les stades de football. Les corps et les âmes. Ils s’en vont sans une larme et laissent une terre désolée, ruinée, exsangue, après un siècle de bons et loyaux services.
La classe ouvrière n’est que la première victime. La classe moyenne, gavée par les Trente Glorieuses, détourne la tête, avec un brin de mauvaise conscience. Elle n’a pas alors compris que la fête est finie. Son tour viendra, mais plus tard.
Elle versera des larmes de crocodile en faisant quelques années après un triomphe à la chanson nostalgique de Pierre Bachelet, « Les corons », ode à une classe ouvrière défunte, ou à l’évocation poignante par Daniel Guichard de « Mon père », un ouvrier mutique et désabusé. Mais, au fond, cette France qui n’a jamais aimé l’industrie, et s’apprête à passer d’un monde rural préindustriel à un univers postindustriel, ne regrette pas le temps de Germinal.
En 1978, Eddy Mitchell a chanté « Il ne rentrera pas ce soir », plongée talentueuse dans le désespoir d’un cadre dont la société a été rachetée par une multinationale, qui n’ose pas rentrer chez lui de peur d’annoncer à sa femme qu’il ne pourra plus payer l’école privée des enfants. Ainsi s’annonce le blues du cadre pour qui « le chômage est pire qu’un mari trompé ». La classe ouvrière ne mourra pas seule.
26 juin 1979
Les petits camarades goûtent à l’Élysée
Les flashs des appareils photographiques ne crépitaient que pour lui ; les caméras ne filmaient que lui ; les journalistes ne tendaient leurs micros qu’à lui. Le soir, aux journaux télévisés, on ne verrait que lui. Sartre sur le perron de l’Élysée. Sartre de sa démarche hésitante d’aveugle. Sartre au bras d’André Glucksman et de Raymond Aron. Sartre accueilli dans l’ancien bureau du général de Gaulle par un Giscard révérencieux et intimidé : « Bonjour, maître. »
Mais, derrière la consécration, l’admiration, l’émotion, se dissimulait la jouissance malsaine et souvent inconsciente de voir le grand homme trébucher, non seulement parce qu’il est devenu aveugle, mais aussi, mais surtout, comme si la symbolique rejoignait la physique, parce que cette audience à l’Élysée consacrait la défaite implacable, le reniement absolu de toute une vie intellectuelle et politique. À l’hôtel Lutetia, quelques jours plus tôt, lors de la conférence de presse organisée pour obtenir ces précieux visas pour les boat-people vietnamiens fuyant la tyrannie communiste, Sartre, la voix à peine ralentie, plus sourde aussi, avait prononcé ces mots : « Des hommes vont mourir et il s’agit de les sauver… une exigence de pure morale… il faut sauver les corps » ; ces mêmes mots qu’il avait tant reprochés à Camus des années plus tôt, raillé, ostracisé, méprisé, invectivé, condamné pour son humanisme bêlant et sa sensiblerie féminine, à propos des crimes de Staline ou du FLN. Sartre – et avec lui Simone de Beauvoir qui devait le raconter dans son roman Les Mandarins – ne trahirait pas l’enseignement indépassable de Karl Marx sur « la violence accoucheuse de l’histoire ». Il avait soutenu jusqu’au bout le FLN et ses porteurs de valises contre l’armée française ; les vietminhs contre les GI’s ; et voilà que le même homme s’efforçait de sauver des fuyards, anciens cadres d’un régime corrompu qu’il qualifiait naguère avec mépris de « fantoche de l’Amérique ».
Cet homme avait affecté une inflexibilité et une insensibilité ostensibles, avec d’autant plus d’acharnement sans doute qu’il n’avait pas montré pendant la guerre de ce courage physique ni même intellectuel qui fit les héros et les résistants, flirtant avec une collaboration au moins passive, au cours de cette Occupation où, si on l’en croyait, « on n’avait jamais été aussi libre » ; libre de découvrir les plaisirs défendus de l’« embarquement pour Cythère ».
On ne sait ce qui se passa dans cette tête chenue et minée par les ravages de l’âge et de la maladie. Simone de Beauvoir accusa son secrétaire Benny Lévy de « détournement de vieillard ». La preuve éclatante, selon l’accusation, vint quelques mois plus tard, dans cette interview au Nouvel Observateur, sous forme de dialogue entre les deux protagonistes, au cours de laquelle le vieil homme sembla renier aussi le flamboyant existentialisme de sa jeunesse athée, pour s’approcher à pas humbles et comptés des rivages d’une pensée monothéiste juive que Benny Lévy était en train de redécouvrir ; comme si l’ancien Pierre Victor, garde rouge maoïste de la gauche prolétarienne – qui, accomplissant le chemin inouï de Mao à Moïse, rejoindrait bientôt Jérusalem pour y étudier la loi de ses pères et y mourir –, reprenait le rôle des prêtres qui harcelèrent Voltaire pour tenter de lui faire renier sur son lit de mort ses coupables errements contre l’Église.
Le soir de la conférence de presse au Lutetia, à sa femme Suzanne qui lui glissait, revancharde : « Raymond, quelle victoire pour toi ! », Aron rétorqua, magnanime et agacé : « Suzanne, ne sois pas mesquine. » Aron moqué par Sartre, dédaigné pendant des années, insulté même pendant Mai 68 (« Les étudiants ont vu Aron tout nu », écrivait Sartre), ignoré depuis, tenait sa revanche. L’homme de la raison l’emportait sur le chantre de la révolution ; l’occidentaliste sur l’internationaliste rouge. Il prenait la place de Camus dans la grande querelle du siècle autour du communisme et de la révolution. Dans la salle du Lutetia, on avait pu reconnaître la fille de l’écrivain pied-noir, aux côtés de Michel Foucault qui avait, avec son compère Glucksman, convié leurs deux aînés à se rassembler derrière cette cause humanitaire. Et pourtant Aron ne put savourer pleinement sa revanche sur « son petit camarade », qu’il avait tenu à saluer ainsi en souvenir de leurs jeunes années de normaliens complices. Aron n’a pas pu ne pas remarquer que Sartre ne lui avait alors pas répondu, et que le vieil aveugle rancunier avait détaché son bras qu’Aron lui tenait affectueusement sur le perron de l’Élysée pour l’aider à marcher. Sartre n’avait rien oublié ni rien pardonné. Sartre avait perdu, Sartre s’était renié, mais Aron aussi. Cela s’était moins vu, mais la défaite intellectuelle et historique était au moins aussi cruelle pour lui. L’ami de Kissinger et lecteur de Clausewitz, le grand esprit qui reprochait à Giscard d’ignorer que « l’Histoire est tragique », « le journaliste à la Sorbonne et l’universitaire au Figaro » – comme l’avait drôlement raillé de Gaulle – qui tançait jusqu’au Général lui-même pour son irréalisme coupable, lorsque l’homme du 18 Juin s’éloignait de l’alliance américaine au nom d’une politique d’indépendance nationale qu’Aron jugeait illusoire au temps des blocs-empires, cet homme-là tombait à son tour dans les affres du sentimentalisme médiatique. Une grande défaite de l’intelligence et de la raison – d’une pensée qui se voulait jusque-là dénuée de pathos, d’affect, qui parvenait à se détacher si bien de ses passions, lorsqu’il réfléchissait sur le destin de la France ou sur celui du peuple juif, notion en laquelle d’ailleurs il ne croyait guère.