Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Mais 1976 fut aussi la première année effective du regroupement familial qui amena en France un public scolaire issu – à quelques exceptions repérées et aidées – de milieux d’un médiocre niveau socioculturel, où l’école et le savoir sont rarement portés au pinacle des valeurs familiales, ne parlant pas ou peu ou mal le français.
Le regroupement familial fut au pédagogisme ce que le nitrate est à la glycérine. Se mettre à la remorque des élèves, c’était leur interdire toute acquisition du savoir si leur milieu social ne les y avait pas préparés. C’était donc accroître les inégalités sociales en se proposant de les réduire. Des enfants qui ne savent pas lire et écrire sont condamnés à être relégués dans le collège unique. Le mépris français pour l’enseignement technique se conjugua au refus de ces jeunes d’être les « esclaves des Français » comme papa, c’est-à-dire ouvriers. La machine éducative s’interdisant désormais de leur inculquer les rudiments du « roman national », leur manque identitaire les jeta dans les bras chaleureux de l’Oumma islamique et de la haine de la France. Quarante ans plus tard, 40 % des jeunes garçons issus de l’immigration étaient au chômage.
Face à leur échec de plus en plus cruel, les progressistes s’accrochèrent à un fétichisme nominaliste et un rien dédaigneux du diplôme ; l’obtention du diplôme prenait la place de l’acquisition du savoir.
Le collège unique finit par devenir le collège de personne. Les « mauvais » élèves ne peuvent jamais y entrer, car leurs insuffisances en lecture et écriture les rendent incapables de pénétrer dans les arcanes des matières qu’on leur enseigne ; s’adapter à eux (les fameux « décrocheurs »), c’est cesser d’enseigner aux autres. La violence règne dans les collèges de banlieues, et les classes favorisées se protègent dans les établissements du centre-ville ; les classes moyennes prennent d’assaut les écoles privées.
On comprend mieux la révolte populaire qui gronda contre le projet de 1984 d’intégrer de force l’école privée dans l’enseignement public. Ce n’était pourtant que la fin presque naturelle d’un processus séculaire d’unification. Mais la gauche se révélerait maladroite, arrogante. Pour servir les idéaux et les intérêts de gauche, la droite est l’instrument idéal.
1.
Op. cit.
2.
Éditions de Minuit.
1977
Juin 1977
Lily mieux que le Zizi
Il avait des années durant hésité, tergiversé, retravaillé. Cette chanson, ce n’était pas son genre ; il avait peur de se fourvoyer, de se ridiculiser.
Pierre Perret avait jusque-là connu un immense succès populaire avec des gauloiseries paillardes et innocentes à la fois : « Les jolies colonies de vacances » (1966), « Tonton Cristobal » (1967), « Le Zizi » (1974), etc. En matière de femmes, cette « Lily » était fort éloignée du « cul de Lucette » qu’il vantait il y a peu :
On la trouvait plutôt jolie, Lily
Elle arrivait des Somalies, Lily
Dans un bateau plein d’émigrés
Qui venaient tous de leur plein gré
Vider les poubelles à Paris 1
.
Un Molière qui écrirait les tragédies de Racine ; un Charlie Chaplin qui se prendrait pour Bergman. Il était si peu sûr de lui – et la maison de disques aussi – qu’il se contenta de glisser cette chanson en une discrète face B d’un 45-tours. Le succès fut pourtant éclatant. Les programmateurs de radio la plébiscitèrent ; les critiques s’enthousiasmèrent. Le public suivit, même si Perret ne retrouva pas ses ventes du « Zizi »…
La chanson avait tout pour devenir un standard de ce « politiquement correct » à la française qui s’ébauchait au cours de ces années 1970. L’immigrée était charmante et dévouée ; elle aimait la France et, dans sa lointaine Somalie, avait appris à faire rimer « tous égaux » avec Voltaire et Hugo. Elle avait voyagé, Lily, aux Etats-Unis, Lily, les bus interdits aux Noirs et Angela Davis, avant de découvrir attristée que les Français n’étaient pas plus accueillants que ces racistes d’Américains :
Elle rêvait de fraternité, Lily
Un hôtelier rue Secrétan
Lui a précisé en arrivant
Qu’on ne recevait que des Blancs
.
Des journalistes se précipitèrent dans le XIXe arrondissement de Paris pour chercher – et dénoncer – l’odieux hôtelier. Qui n’existait pas, bien entendu.
Cette chanson n’appartenait plus à son auteur.
Perret chanta cette comptine au moment même où l’immigration changeait de nature ; où on ne venait plus à Paris vider les poubelles mais rejoindre un père, un mari, ou un frère. Après avoir fait venir les immigrés au lieu d’investir dans des machines plus modernes, comme leurs homologues japonais, le patronat français acheva la destruction de la classe ouvrière nationale par le regroupement familial. L’immigration de travail était arrêtée et devenait marginale ; ce fut le moment où elle se transformait en thème de chanson ou de récit. On avait besoin de faire croire à la population que rien n’avait changé, que l’immigration était toujours utile au pays, alors que le chômage de masse avait commencé son irrésistible ascension, et qu’un nombre croissant d’immigrés le subissait ; à la même époque, Coluche plaisantait sur la fermeture des frontières : « Ne vous inquiétez pas, vous n’allez pas être obligés de travailler tout de suite. »
Un rideau de fumée idéologique avait été descendu pour dissimuler la nouvelle réalité. Une machine à culpabiliser était mise en branle pour celer la révolution démographique qui s’annonçait.
Avec « Lily », la mise en accusation du peuple français est du même ordre que celle du film Dupont Lajoie ; mais là où Yves Boisset cogne, Perret culpabilise. Boisset, c’est papa qui ordonne au petit d’aller rendre visite à grand-mère ; Perret, c’est maman qui susurre : « Si tu ne vas pas voir grand-mère, elle sera malheureuse. » L’hétérogénéité ethnique portera sur le devant de la scène les questions religieuses et culturelles au détriment des problèmes sociaux. Les années 1980, celles de l’antiracisme et du grand virage libéral concomitant, nous ouvraient les bras. Mais Pierre Perret est loin de tout cela : il parle avec son cœur ; à l’instar de la plupart des artistes, il est l’« idiot utile » du capitalisme et de l’antiracisme d’État qui se met alors en place.