Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
La vieille alliance scellée entre Roosevelt et Ibn Saoud en 1945 reprenait du service actif. Les Américains choisissaient une fois encore l’islam sunnite le plus rétrograde, tandis qu’ils prenaient conscience que leur lâche abandon du shah n’avait nullement désarmé la haine des mollahs à leur égard. En voulant venger leur défaite au Vietnam, ils enfantèrent et armèrent un certain Oussama ben Laden.
À partir du 11 septembre 2001, Al-Qaïda remplaça, dans l’imaginaire assiégé des foules occidentales et des discours guerriers de leurs dirigeants, la bande à Baader et les Brigades rouges. Avec les mêmes arrière-pensées politiciennes et les mêmes barbouzeries manipulatrices.
À gauche, parmi les élites politiques et intellectuelles françaises, la révolution islamiste provoqua un schisme, même s’il ne fut pas d’une ampleur comparable à celui causé par la « grande lueur à l’Est ». Ceux qui, tels les sociaux-démocrates allemands ou les amis de Léon Blum en France, rejetèrent la fascination révolutionnaire au nom de leurs idéaux démocratiques, furent condamnés à s’aligner sur les positions américaines (et israéliennes), et à dissoudre leurs anciens engagements progressistes dans un droit-de-l’hommisme occidentaliste, sirupeux et embourgeoisé. Leurs anciens camarades leur reprochèrent de trahir les déshérités et de suivre les faucons de la droite américaine (et israélienne) dans leur guerre aux pauvres musulmans entreprise sous couvert de lutte contre le terrorisme. Ceux-là trahissaient leur solidarité avec des damnés de la terre, tandis que ceux-ci abandonnaient une fois encore leur idéal de liberté pour ne pas désespérer Barbès-Rochechouart.
L’islam était la révolution qu’ils attendaient, qu’ils espéraient. Mais elle se révéla un mouvement viril, brutal, impérieux aux antipodes de leurs discours émollients. Implacable. L’Histoire repassait les plats. La prise de la Bastille conduisait à Robespierre, comme la prise du palais d’Hiver à Staline. Ce n’était pas la première fois que certains de nos intellectuels se comportaient en femelles fascinées par la force brutale et virile : dans les années 1930, on se souvient dans quelles transes les voyages initiatiques à Moscou, Rome ou Berlin mirent les Gide, Romain Rolland, Drieu La Rochelle, etc.
À l’instar des anciens patrons du communisme, les docteurs de la foi islamique étaient sincèrement convaincus que leur sainte loi régénérerait une société occidentale décadente. Lacan avait prévenu les étudiants qu’il recevait pendant les « événements » de Mai 68 : « Vous attendez un maître. Vous l’aurez. »
23 mars 1979
La sidérurgie tombe la première
Ce n’était certes pas la Commune, mais il y avait longtemps qu’une telle violence ouvrière n’avait pas déferlé sur la capitale ; depuis 1947 sans doute, et les grèves insurrectionnelles de la CGT matées par les CRS du socialiste Jules Moch. Mais, à l’époque, le syndicat communiste est au sommet de sa puissance et de la terreur qu’il inspire ; la bourgeoisie tremble et voit – à tort – la France comme le prochain pays envahi par les chars russes. Trente ans plus tard, la peur a changé de camp. La lutte des classes existe, Karl Marx avait raison ; mais la classe ouvrière ne la gagnera pas. Elle le pressent. En 1979, les sidérurgistes sont les premiers à monter sur l’échafaud. Des semaines avant leur grand défilé du 23 mars à Paris, ces gens du Nord et de Lorraine, d’habitude si calmes, si mesurés, devenus fous de colère, ont cassé des vitrines, attaqué des commissariats, saccagé des bureaux d’administration, occupé des stations de radio, bloqué des trains et des routes. Ils ont promis d’ameuter la France entière. L’État n’est pas sourd. Le président Giscard d’Estaing et son Premier ministre, Raymond Barre, sont des technocrates libéraux mais imprégnés de tradition colbertiste. Tout mouvement social d’envergure réveille dans leurs mémoires le souvenir traumatique, voire obsessionnel, de Mai 68.
Les deux plus hauts représentants de la droite française n’ont pas hésité un an plus tôt à nationaliser les deux grands groupes Usinor et Sacilor pour les sauver d’une faillite programmée. Ils croient encore aux principes gaullistes qui lient depuis 1945 l’État, la modernisation d’une industrie nationale, et le progrès social. Ils sont convaincus que l’État peut, comme d’habitude, compenser la tradition d’un capitalisme français sans capitaux pour faire les investissements massifs qu’exige le progrès technique. Ils ont connu les temps glorieux de la planification, lorsque dans le cadre des Ve et VIe plans, on organisa au cours des années 1960 le redéploiement de la sidérurgie française vers les sites neufs, Dunkerque dans le Nord, Fos-sur-Mer dans les Bouches-du-Rhône. Ils ont lu les innombrables notes pondues par les technocrates du ministère de l’Industrie, qui rappellent l’histoire mouvementée de la sidérurgie, pionnière de l’industrialisation française dès le XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe, autour des petites mines de fer et au charbon de bois fourni par les forêts du Périgord, de Bourgogne, d’Ardèche ou de Champagne. Et puis, la seconde industrialisation, de la fin du XIXe siècle, celle de l’acier, qui fait de la Lorraine – avec ses énormes mines de fer et de charbon – et du Nord charbonnier des « pays noirs » immortalisés par Zola. C’est le temps des énormes usines, des cathédrales industrielles, l’âge d’or de la sidérurgie ; le temps où on fait la guerre pour elle en France, en Allemagne, en Belgique ; où on organise l’exode rural à son profit ; où les grandes dynasties de maîtres des forges – Schneider, Wendel – deviennent les archétypes des grands capitalistes, symboles honnis des deux cents familles.
Pour Giscard et Barre, le temps, comme d’habitude, arrangera tout. Il faut s’adapter, et encore s’adapter. Se moderniser, encore se moderniser. Ils sont tous deux des Européens convaincus et sincères, et ne se plaignent pas, au contraire du général de Gaulle naguère, que le traité de la CECA ait permis à l’Allemagne de recouvrer à moindres frais une sidérurgie qu’on avait tenté à deux reprises, en 1923 (occupation de la Ruhr) et en 1945, de lui arracher en vain. Dans les années 1960, la CECA a fourni des aides aux investissements qui ont modernisé et concentré la filière, afin de lui permettre de résister à la concurrence américaine et anglaise.
Mais le credo de Giscard et Barre est sérieusement écorné par la fermeture inattendue, en 1977, de l’usine ultramoderne de Louvroil dans le Nord par Usinor.
Entre avril 1979 et décembre 1980, 21 000 ouvriers sont licenciés à Denain (Nord) et à Longwy (Meurthe-et-Moselle). L’État indemnise généreusement et achète la paix sociale. La gauche promet monts et merveilles, mais, après son arrivée au pouvoir en 1981, n’agira pas différemment de ses prédécesseurs. Elle fusionnera les deux groupes que l’État giscardien avait nationalisés. C’est la fuite en avant par le poids et la taille – toujours plus gros ! – pour régler les besoins d’investissements toujours plus importants et réduire l’endettement. Alors, quand il n’y aura plus qu’un seul groupe français, on le fusionnera au luxembourgeois, pour faire un groupe européen, Arcelor. Cette course au gros finira dans les années 2000 dans la gueule d’un prédateur encore plus puissant, l’Indien Mittal, méprisé par l’aristocratie européenne de l’acier, mais qui a ressuscité avec sa structure familiale et ses financements opaques le capitalisme du XIXe siècle.