Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
L’argent affluait à Geoffroy-Guichard ; les politiques aussi. On vit dans les tribunes Georges Marchais et François Mitterrand ; le communiste, farceur truculent, prétendit que la présence du socialiste attirait la défaite ; il n’ajouta pas « comme le capitalisme provoque la guerre », mais le pensait sans doute. La droite giscardienne se découvrit à son tour une passion pour le football.
Cette fortune – et gloire – accumulée brûlait les doigts et tournait les têtes. Des joueurs prestigieux, Michel Platini ou le Hollandais Johnny Rep – qui sortait tout droit de la forge de demi-dieux de l’Ajax d’Amsterdam ! –, vinrent en renfort. Le jeu des Verts se fit plus brillant, plus offensif, plus spectaculaire : il fallait séduire ce nouveau public bourgeois qui descendait de Paris – ou de Lyon – pour admirer les « Verts ». Les résultats de l’équipe devinrent plus chaotiques, alternant victoires enthousiasmantes et défaites déroutantes. Les Verts n’atteignirent plus jamais la finale de la coupe d’Europe.
On découvrit que la comptabilité du club n’était pas exempte de reproches ; une « caisse noire » étalait ses mystères à la une des journaux ; on apprit que cet argent occulte servait à rémunérer les nouvelles vedettes de l’équipe. Les humbles valeurs de la citadelle ouvrière avaient laissé la place aux petites combines des flamboyants faiseurs de fric. La « religion laïque du prolétariat », chère à l’historien britannique Eric Hobsbawm, avait été pervertie par les « marchands du temple ». Tout ce beau monde s’égailla au plus vite lorsque les Verts redevinrent l’obscure ASSE courant vainement après un ballon, dans un stade à moitié vide.
Bientôt, le président du club, Jean Rocher, meurtri et abandonné, en casserait la célèbre pipe qu’il arborait aux heures de gloire.
La fête virait au drame. Les anges verts furent chassés du Paradis comme de vulgaires humains. D’autres prendraient leur place, moins sincères, moins ingénus, plus cyniques et calculateurs. Devenu président de la République, François Mitterrand ne remit jamais les pieds à Geoffroy-Guichard.
Décembre 1976
Haby soit qui mal y pense
Les mots n’ont pas pris une ride. Ils servent encore aujourd’hui, près de quarante ans après, identiques, tellement usés qu’on voit à travers : Démocratisation… Égalité des chances tout en maintenant le plus haut niveau de formation… La puissance d’un pays moderne est directement fonction de son capital intellectuel… Refus de la sélection… Refus d’une orientation trop précoce… Longue concertation…
La loi Haby sur le collège unique est une référence indépassable, une matrice, une borne. Un symbole. Le ministre giscardien a alors signé l’acte de reddition définitive de la droite devant l’idéologie scolaire de la gauche républicaine ; a étanché la soif des républicains – pour la première fois depuis un siècle – d’unifier, de rassembler tous les enfants de France sous l’enseigne publique, pour les arracher au magistère « réactionnaire » de l’Église. Au fil du temps, s’y était ajouté le mépris des socialistes et des humanistes pour l’enseignement professionnel, par détestation de l’entreprise capitaliste comme lieu d’asservissement et d’aliénation – l’usine, c’est sale – au profit du vieux rêve des Lumières d’émancipation par le savoir. Longtemps la droite avait résisté, au nom de la vieille alliance du trône et de l’autel, puis des nécessités de l’industrialisation du pays et du transfert des petits paysans dans les usines. Mais la République – ses partis, ses loges, ses syndicats – ne s’y était jamais résignée. Elle avait dissimulé avec soin que le travail d’alphabétisation (des garçons en tout cas) avait été achevé avant son arrivée par l’Église honnie, pour mieux s’en approprier l’exclusif mérite ; elle était parvenue à arracher les plus doués à l’usine (et à l’industrie) pour en faire des professeurs.
C’est le général de Gaulle qui à la Libération, enferré dans son alliance forcée avec les communistes pour éviter la guerre civile et se dégager d’une tutelle américaine arrogante, avait donné à la gauche tous les pouvoirs sur l’Éducation nationale. Les communistes signèrent avec le fameux rapport Langevin-Wallon la feuille de route que la droite revenue aux affaires appliquera sans barguigner. Seul le général de Gaulle, avec son conseiller Jacques Narbonne, exhorta le ministre de l’Éducation, à coups de notes et de réunions interministérielles, à ne pas sacrifier la qualité de l’enseignement à la nécessaire « démocratisation ». Agacé par la soumission de Joseph Fontanet aux desiderata syndicaux – et par l’indolence libérale du Premier ministre Georges Pompidou –, le général de Gaulle installa rue de Grenelle son ancien ministre de l’Information, Alain Peyreffite. Mais la première réunion interministérielle organisée par le nouveau ministre eut lieu le 3 mars 1968…
Il n’est pas sûr d’ailleurs que le général de Gaulle ait eu la main heureuse. Alain Peyreffite était certes un brillant normalien, un des derniers intellectuels du gaullisme au pouvoir ; mais il se piquait de modernité en matière de pédagogie. Il était tout disposé à abandonner les habitudes autoritaires et hiérarchiques qu’il trouvait raides et dépassées. Il s’était entiché de méthodes nouvelles, venues d’outre-Atlantique, qui privilégiaient la spontanéité, la créativité des enfants sur la mécanique, qu’il jugeait sommaire, de la mémorisation et de la répétition. Dans son livre, Le Mal français, qui parut aussi en 1976 1, Peyreffite intègre ce modernisme pédagogique dans une critique globale de la France traditionnelle, catholique, rigide, hiérarchisée. Il dénonce la société bloquée et rêve de la transformer, de l’américaniser, de la protestantiser.
Cette concomitance fut la première malédiction de la loi Haby. Au départ, cette législation n’était que le toit sur la maison, la poursuite au collège de l’effort séculaire d’éducation entrepris dans le primaire. Mais la toiture est posée au moment même où on sape les fondations de la maison. Le culte de l’enfant, de sa spontanéité, le passage de la transmission du savoir détenu par le maître à une pédagogie active qui fait de l’enfant « l’acteur de la construction de ses savoirs » détruiront l’école primaire française qui s’enorgueillissait à juste titre d’être la « meilleure du monde ».
Avec le recul que donnent les quarante années de folle expérimentation, Marcel Gauchet compara cette révolution à un « saut dans le vide sans parachute ».
Le mépris de la mémorisation, de la répétition, de l’effort, du travail, servi par le jargon moliéresque des maîtres des sciences de l’éducation, les sinistres « pédagogistes », ruina l’ambitieux programme.
L’école était comme toujours l’otage des affrontements idéologiques et politiques. À droite, les rapports de forces évoluaient au profit des libéraux américanophiles, au détriment des nationalistes colbertistes. À gauche, les révolutionnaires, trotskistes, maoïstes ou libertaires, prenaient le pas sur les communistes staliniens qui, dans leurs mairies comme rue de Grenelle, avaient loyalement poursuivi l’œuvre séculaire d’émancipation populaire par le savoir et la culture. Les libéraux avaient découvert Friedrich Hayek et Milton Friedman, tenaient le marché, voire l’argent, comme seul critère de réussite et d’utilité sociale ; ils méprisaient les profs sous-payés et leur culture collectiviste de « gôche ». Les « gauchistes » ne juraient que par leurs deux maîtres à penser, Michel Foucault et Pierre Bourdieu. Foucault avait délégitimé la nécessaire discipline en enseignant que l’ordre républicain n’était que l’habillage d’un pouvoir répressif, quasi fasciste. Bourdieu avait, lui, répété depuis son fameux livre de 1970, La Reproduction 2, que la bourgeoisie avait érigé la culture classique et le diplôme pour légitimer par le mérite le fait qu’elle ait accaparé les meilleures places sociales, et dissimuler ainsi qu’elle ne tenait sa domination que par la naissance et l’héritage. Cette alliance improvisée – et souvent générationnelle – entre libéraux de droite et libertaires d’extrême gauche pour détruire la culture classique, les uns parce qu’elle refrénait les pulsions du consommateur, les autres pour abattre la culture bourgeoise, accoucherait d’une déculturation inouïe, couverte et occultée par les oriflammes médiatiques du « niveau monte ».