Aventures périlleuses de trois Français au Pays des Diamants
- Автор: Буссенар Луи Анри
- Язык: французский
- Год: Marpon & Flammarion
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Aventures périlleuses de trois Français au Pays des Diamants». Краткое содержание книги:
Mais, se voir impuissant, désarmé, attaché par les jambes à la croupe d’une bête épuisée ; avoir passé les trois quarts d’une journée sans nourriture, fourni une course désordonnée sous un soleil torride qui brûle les yeux et calcine la face et être le point où convergent de hideuses mâchoires auxquelles il est impossible de se soustraire, on conviendra qu’il y ait là de quoi émouvoir l’homme le mieux trempé.
Puis, le lion, l’éléphant, le tigre lui-même, éprouvent parfois, à la vue de l’homme, certaine hésitation grâce à laquelle le chasseur peut se tirer d’une situation désespérée. Mais le crocodile, qui réalise l’implacable et gloutonne férocité, dont l’unique préoccupation est d’avaler sa proie, quelle qu’elle soit, ignore de semblables impressions. C’est la brute inepte, farouche, vorace.
Le malheureux, qui est happé par l’ignoble bête, sent d’implacables cisailles tenailler sa chair, ronger ses os, avaler ses viscères, et perçoit, au moment suprême, l’horrible sensation d’engloutissement dans cette gueule énorme qui le pétrit et le broie tout vif.
Alexandre n’a pas d’arme. Rien, pas même un couteau pour trancher les liens qui garrottent encore ses jambes. Et les monstres approchent toujours en faisant claquer leurs mâchoires, en heurtant avec un bruit sec leurs carapaces rugueuses, en étendant leurs immenses pattes de lézards géants.
– Et dire, murmura éperdu le malheureux, que je ne possède même pas le moyen d’abréger mon supplice ! Je vais être dans un moment une bouillie informe, et je ne puis rien !... rien !...
» Et bien, soit. Je vais périr victime d’une bonne action. Je ne la regrette pas. J’ai rendu la liberté à des créatures humaines. Les pauvres Bushmen aimeront les blancs... J’aurai ainsi apporté ma pierre à l’édifice de la civilisation...
» Albert... Ma pauvre mère... Adieu !
» Ah !
Un monstrueux crocodile émergeait en même temps jusqu’à mi-corps et allait engloutir un de ses bras. Le cheval, par bonheur, n’avait plus d’eau que jusqu’au ventre. Le cri d’Alexandre fut si terrible, que le noble animal fit un bond énorme, lança une ruade désespérée, et tint, pour un moment, en respect la troupe des sauriens. Ce brusque mouvement déplaça le faisceau d’épines dont les pointes trouèrent de nouveau sa chair, et le rendirent furieux.
Une inspiration soudaine surgit comme un éclair dans l’esprit d’Alexandre.
– Ma trousse... J’ai encore ma trousse.
Fouiller dans sa poche, tirer l’enveloppe de chevreau, en arracher un bistouri et trancher les liens qui ensanglantaient ses chevilles fut pour lui l’affaire d’un moment.
Un soupir de soulagement dégonfla sa poitrine.
– Je vais donc pouvoir lutter... fût-ce à coups de pieds, à coups de poing... Puis, qui sait ! Si ce damné cheval a encore un peu d’énergie, peut-être pourrai-je m’en tirer.
La rive se rapprochait insensiblement, et les crocodiles, dont quelques-uns avaient peut-être senti les atteintes des sabots de l’animal, se tenaient à deux ou trois mètres, effrayés ou tout au moins intimidés par cette avalanche de ruades.
Un seul, celui-là même qui avait failli happer déjà le cavalier, s’obstinait dans de nouvelles tentatives.
Avec la mobilité de son intrépide caractère gaulois, Alexandre entrevoyant une lueur d’espérance, avait reconquis une partie de sa bonne humeur.
– Une idée... dit-il joyeusement. Puisque me voici à cheval comme une personne naturelle, je ne vois pas pourquoi je ne jouerais pas un bon tour à ce gredin qui veut absolument goûter à ma chair.
» Voyons, le temps presse. Commençons par retirer de l’eau ce joli fagot d’épines, qui a été placé là par ces crocodiles à deux pattes auquel je revaudrai plus tard, je l’espère, leur mauvaise plaisanterie.
» Là... Voilà qui est fait.
» Il faut maintenant me résoudre au sacrifice de ma veste. Ma foi, tant pis. Mieux vaut abandonner le contenant pour sauver, si faire se peut, le contenu.
Tout en remontant prudemment ses jambes, de façon à se trouver presque à genoux sur les reins de l’animal, Alexandre, appréhendant avec raison un coup de crocs qui eût pu le priver séance tenante d’un de ses organes de locomotion, retira sa veste, habilla fort proprement le paquet d’Attends-un-peu, et resta un moment immobile.
Ah ! pardieu ! ce ne fut pas long. L’enragé goulu renouvela sa tentative et ouvrit une gueule fantastique dans laquelle le facétieux pourvoyeur jeta posément le ballot.
Clac !... Il y eut un bruit analogue à celui que produit un couvercle de malle brusquement fermé, puis une série de cabrioles et de plongeons invraisemblables.
– Tiens ! donc, vorace, fit Alexandre sans pouvoir s’empêcher de rire, en dépit de l’horreur de sa position.
Le saurien avait avalé de confiance, trompé par l’enveloppe, le redoutable faisceau de pointes qui lui déchiraient le palais et la gorge. Il ne pouvait plus fermer entièrement la gueule, et tout en battant l’eau de furieux coups de queue, il sortait son corps hideux pour éviter une asphyxie imminente.
Sans s’arrêter plus longtemps à la contemplation de ce spectacle réjouissant, le jeune homme piqua de deux ou trois coups la croupe du cheval, qui bondit dans les terres d’alluvion formant la berge, s’enfonça, s’arracha, trébucha et finit par arriver sur le sol ferme, souillé de vase et de sang.
– Ouf !... je l’échappe belle. Sacrebleu ! je me rappellerai d’avoir ainsi représenté au naturel les Mazeppa, dans l’Afrique Australe.
» Encore, l’hetman des cosaques de l’Ukraine n’eut-il affaire qu’à des loups !...
» Tandis que moi, avec ma meute de crocodiles !...
» Brrr... J’en aurai longtemps le cauchemar.
» Voyons, examinons un peu la position. Elle est loin d’être folâtre, la position. Où diable puis-je bien être ? Cet enragé cheval a couru... tant et si bien couru, qu’il est aux trois quarts fourbu, et que je dois me trouver à plus de quinze lieues du kraal. Mon pauvre Albert !... Mon brave Joseph !... quelle doit être leur inquiétude !
» Il est urgent de laisser souffler ce pauvre animal. Après l’avoir toutefois entravé avec une bonne liane, au cas où il lui prendrait fantaisie de me laisser là. Il va manger un peu d’herbe, et moi, je vais dîner par cœur.
» Sacrebleu ! je suis épuisé.
» Tiens ! une idée. Si je ne trouve pas la moindre racine, je verrai à mettre en pratique ce procédé très élémentaire, familier aux noirs de la région, et dont les hommes civilisés se servent à l’occasion. Avec cette différence, toutefois, que les Africains se serrent le ventre et l’estomac avec une liane au point de s’étouffer, tandis que ceux qui, dans notre Europe, dînent par cœur, se contentent de reculer la boucle de leur ceinture.
Alexandre, fort heureusement, ne fut pas réduit à cette cruelle extrémité. Familiarisé déjà avec les exigences parfois rigoureuses de la vie sauvage, il avait su profiter des leçons trop souvent offertes par l’adversité, et tirer parti des exemples donnés par ses noirs compagnons. Il remarqua au milieu des végétaux de toute nature, dont il ignorait d’ailleurs le nom et les propriétés, de gros grillons verdâtres évoluant lentement à travers des feuilles épaisses et charnues dont l’aspect le frappa.
– Tiens ! je connais cela. Notre ami Zouga ne manquait pas, quand il apercevait ces espèces de criquets, de fouiller au pied des feuilles sur lesquelles ils se tiennent et généralement, il trouvait quelque chose.