Aventures périlleuses de trois Français au Pays des Diamants
- Автор: Буссенар Луи Анри
- Язык: французский
- Год: Marpon & Flammarion
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Aventures périlleuses de trois Français au Pays des Diamants». Краткое содержание книги:
Lardé par les épines dont les pointes déchiraient sa chair à chaque bond, le cheval qui emportait Alexandre, s’est follement élancé dans la direction du Nord. C’est un vaillant animal, à l’encolure vigoureuse, à la croupe arrondie, au poitrail un peu busqué des bêtes rapides, aux jarrets d’antilope, aux sabots aussi durs que le marbre. Il va, fuyant comme un météore, les crins au vent, les yeux ouverts, en dilatant convulsivement ses naseaux de buveur d’air.
Son galop désordonné, trouble seul la solitude désolée. De temps en temps, un vol de gelinottes surprises par son passage, s’enlèvent avec un sourd ronflement d’ailes, et quelques antilopes, échappées au piège indigène, s’enfuient effarées à son aspect. Alexandre, dont la tête affreusement contusionnée, lourde, douloureuse, ballotte de droite et de gauche, peut à peine se rendre compte de sa position. Des pulsations aiguës luttent à ses tempes, ses yeux, fixés sur le ciel dont ils ne peuvent se détacher, sont aveuglés par les rayons fulgurants du soleil. C’est en vain qu’il abaisse ses paupières. De rouges lueurs traversent, quoi qu’il fasse, la membrane protectrice, et endolorissent le globe oculaire que remplissent les impalpables atomes soulevés par les pieds du cheval. Ses tempes battent, le vertige le saisit et une douloureuse sensation de nausée secoue convulsivement ses viscères.
Le souvenir n’est pas encore aboli pourtant. Car les épisodes qui ont précédé et accompagné la catastrophe dont il vient d’être victime, se pressent, se heurtent dans son cerveau malade, se mêlent avec la pensée des êtres aimés, et défilent devant ses yeux sans regard, comme les phases lugubres d’un épouvantable cauchemar. Telle est pourtant la prodigieuse vigueur de son organisme et l’énergie de sa volonté, qu’il tente un dernier et terrible effort pour rompre les liens qui écrasent ses jambes et ses poignets. Il se tord convulsivement sur la puissante échine de l’animal emporté et s’arc-boute, sans autre point d’appui que sur sa propre chair saignante et tuméfiée. Le cheval, enserré comme avec un câble tordu par un cabestan, pousse un hennissement de douleur, bronche et manque de s’abattre.
Mais, hélas ! cette suprême et impuissante révolte a totalement épuisé Alexandre qui s’évanouit de nouveau.
Comme la première fois, après sa lutte avec le crocodile, une brusque impression de froid le rappelle à la vie et aussi à la douleur. Il perçoit nettement la sensation d’une complète immersion, ouvre les yeux et ne sent qu’une masse glauque, sous laquelle il suffoque. Un sourd bourdonnement emplit ses oreilles et une toux spasmodique secoue sa poitrine. Mais l’eau qui baigne largement ses yeux, les débarrasse des sables et la gorgée qu’il peut happer au passage, rafraîchit sa bouche corrodée. Ses idées lui reviennent avec le sang-froid et il se trouve au milieu d’un lac dont il ne peut apercevoir les rives, étant donnée la position qu’il occupe. Le cheval nage vigoureusement et s’enfonce à chaque effort, de façon à couvrir entièrement la tête de l’homme, qui ne peut se soustraire à ces immersions réitérées. Entre chaque soubresaut de la bête, il peut pourtant faire sa provision d’air sans trop risquer d’être étouffé.
Est-ce une illusion, il lui semble que les entraves de ses poignets se détendent peu à peu. C’est vrai. Il se rappelle que les mulâtres lui ont attaché les bras avec le lasso qui a failli l’étrangler. Le cuir s’allonge au contact prolongé de l’eau. Dans quelques minutes ses mains seront libres.
Le cheval suit toujours une ligne directe coupant en biais le lac. Il perd pied de temps en temps, nage un moment, plonge avec son fardeau vivant et retrouve peu après le fond. Ce bain prolongé qui calme sa fureur première, lui donne aussi une nouvelle énergie. Alexandre, pressentant une nouvelle course après sa sortie de l’eau, veut mettre à profit ce temps de répit qui peut être très court. Tout à l’heure, le soleil sèchera le cuir et le prisonnier verra s’envoler tout espoir de délivrance. Sans perdre un moment, il opère de nouvelles tractions en tous sens, mais assez lentes et continues afin de ne pas épuiser ses forces.
Enfin, l’anse formée par la lanière se détend de plus en plus, ses mains excoriées, tuméfiées, glissent, puis s’échappent brusquement. Les bras sont dégagés. Il peut s’étendre sur le col de la bête, s’allonger à demi, et quitter cette position ramassée, si atrocement douloureuse. Quelque minime que soit le résultat obtenu après de pareilles souffrances et d’aussi vaillants efforts, l’intrépide chasseur pousse un long soupir de soulagement et sent renaître son robuste espoir. Espoir, hélas ! bien court, car ses bras affreusement comprimés et trop longtemps immobilisés, pendent engourdis et lui refusent tout service. Il semble que le sang refuse de circuler sous les ongles bleuis, et que les veines des mains, gonflées à éclater, ne puissent plus récupérer leur volume primitif. Se souvenant alors de la terrible traction qu’il a opérée au moment où il perdit connaissance, il craint que ses poignets ne soient cassés ou tout au moins luxés. Ses angoisses, un moment apaisées, reviennent l’étreindre, plus horribles que jamais.
En outre, le quadrupède un moment calmé, manifeste un effarement subit et inexplicable. Il s’ébroue violemment, se cabre dès qu’il a pied, essaie de bondir en avant et pousse des ruades désespérées. C’est en vain que le jeune homme tente de le modérer par ces mots familiers à tous les cavaliers. Sa terreur augmente de plus en plus. Enfin, Alexandre sent son engourdissement cesser peu à peu. Il remue les doigts, le sang circule, ses bras agissent. Il prend de chaque main une poignée de crins et se bisse sur le garrot du cheval. Il inventorie anxieusement l’horizon restreint que sa position lui permet à peine d’entrevoir. La rive n’est pas très éloignée. Les roseaux qui la bordent sont à cinquante mètres à peine. Les hérons bleus, les grues cendrées s’élèvent en un nuage bruyant, au milieu duquel rutilent, comme des pièces d’artifice, quelques flamants rouges. Ces inoffensifs échassiers ne sauraient ainsi émouvoir un cheval de la colonie, familiarisé avec la vue de tous les gibiers, quelque brusque que soit leur coup d’aile, quelque discordants que soient leurs cris.
Cependant de longues rides angulaires, au sommet aigu, à la base assez large, plissent au loin la surface tranquille des eaux. Ces sillons mouvants s’avancent en rayonnant de tous côtés et dans un ordre parfait. Il n’y a plus d’illusion possible, le centre de ces rayons inscrits sur cette circonférence mobile est occupé par le cheval et le cavalier. On dirait une flottille de bateaux sous-marins se ruant à l’attaque d’un navire enfermé par une habile manœuvre dans un infranchissable cercle.
L’animal, pétrifié par la peur, ne cherche plus, comme jadis, à mordre son fardeau vivant. Il tourne vers l’homme qu’il sent à moitié libre son œil intelligent, pousse un hennissement désespéré comme pour lui dire : « Sauve-moi ! »
Des bulles d’air crèvent la masse liquide au-dessus de laquelle tourbillonnent les oiseaux aquatiques en poussant leurs cris aigus. Quelques points noirs, rugueux, émergent doucement pour disparaître aussitôt.
Alexandre comprend l’horreur de sa situation, et un frisson d’épouvante le glace jusqu’aux moelles. Cette flottille hideuse, qui s’avance comme si un infaillible manœuvrier avait donné l’impulsion à chacun de ses organismes, est une bande de crocodiles.
Être déchiré par la formidable griffe du lion, broyé par la trompe de l’éléphant, ou éventré par la corne du bison, c’est là une alternative terrible sans doute et à laquelle le plus brave ne peut penser sans terreur. Mais, en somme, il n’est aucun de ces intrépides chasseurs, dont les exploits excitent notre admiration, qui ne se soit volontairement, et de gaieté de cœur, résolu à la subir, chaque fois qu’il se mesure avec les grands fauves des régions inconnues. Mais encore le chasseur possède-t-il des armes qui non seulement égalisent les chances de la lutte, mais encore lui donnent l’avantage, pourvu qu’il commande à ses nerfs et conserve tout son sang-froid.