La Paysanne Pervertie ou Les Dangers De La Ville
- Автор: Bretonne Nicolas-Edme Retif de la
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Paysanne Pervertie ou Les Dangers De La Ville». Краткое содержание книги:
Nous sommes assez bien, M. Parangon et moi, depuis quelque temps; je le seconde de tout mon pouvoir, et nous travaillons tous deux, comme pour éviter que le diable ne nous tente. J’ai fait une Annonciation pour un maître-autel, et j’ai cherché partout une figure de vierge bien agréable et bien angélique: j’en aurais bien pris une qui est toute céleste, ou celle de Mlle Fanchette, ou la tienne: mais cela aurait pu faire un mauvais effet sur M. Parangon; j’ai pris celle d’Edmée; et il faut avouer que c’est peut-être le minois qui convenait le mieux au sujet: car la beauté que j’avais d’abord en vue est trop voluptueuse, et on aurait été tenté au lieu de prier, je serais ainsi tombé dans le même inconvénient que Rubens dans son Annonciation que M. le prince de Conti vient de faire acheter, et où la Vierge est en petit nez retroussé des plus coquets; quant à Mlle Fanchette, elle est trop jeune, et elle a déjà trop de cette aimable langueur qui la rendra si dangereuse un jour. Pour toi, je ne sais, mais ta figure vaudrait mieux en Madeleine encore un peu galante. Ma foi, il me fallait Edmée, et je l’ai trouvée là fort à propos! M. Parangon, qui ne la connaît pas, a trouvé la tête admirable! Il en a fait honneur à mon imagination, et il m’assure que j’ai dans l’esprit les belles formes de la nature. Pour lui, qui s’était réservé un Saint-Joseph, pour mettre à la chapelle qui fait le pendant de celle de l’Annonciation, il a jugé à propos de se peindre trait pour trait, je ne sais à quelle intention. Dans un autre tableau à nous deux, où nous avions Psyché, poursuivie par Vénus déguisée en Furie, il a donné à la Furie les traits de Mme Canon, au plus naturel; moi, j’ai fait Psyché sous ceux d’une femme que nous adorons: mais ici M. Parangon m’avait dit de prendre le grand portrait de la chambre à coucher, pour modèle. On me flatte que je l’ai surpassé, quoique M. Parangon regarde ce portrait comme son chef-d’œuvre. C’est que j’avais bien mieux dans le cœur les traits que je devais rendre sur la toile, que lui dans les yeux, et que c’est le cœur, plus que l’œil, qui conduit la main. Voilà toutes les nouvelles que je te puis donner, chère bonne amie. Offre mon hommage à Mme Parangon et à Mlle Fanchette.
P.-S. – Vous ne voyez pas M. Gaudet? Nous sommes fort bien ensemble: c’est un bon ami. S’il veut te parler en particulier, ma foi, il faut t’y prêter, et n’en rien dire. Quant à Laure, je sais que vous vous voyez assez souvent, et qu’il te donne ses avis par elle, comme nous en étions convenus dès ici; tu ne saurais mieux faire que de les suivre à la lettre. Il serait heureux qu’elle fût admise chez vous.
Lettre 21. Fanchon, à Ursule.
[Ma femme lui parle de notre sœur Brigitte, et d’un bruit fâcheux au sujet d’Edmond.].
28 avril.
Si j’ai si longtemps différé à vous répondre, très chère sœur, ce n’est ni par indifférence, ni que je me sois mal portée: au contraire, ma santé ne fût meilleure en aucun temps. Mais c’est que j’attendais que mon mari eût des nouvelles de son frère. Et justement il en a eu ces jours ici, ainsi que des vôtres, très chère sœur, car le cher frère Edmond nous a transcrit votre lettre: ce qui me fait croire qu’il pourrait y avoir quelque petit retentum, comme dit notre père, de sa, part, ou de la vôtre. Quoi qu’il en soit, ma chère Ursule, j’attendrai là-dessus ce qu’il vous plaira de me marquer; et quant à moi, je vais vous dire les nouvelles d’ici: car bien qu’elles ne soient pas aussi brillantes que celles que vous me donnez, si est-ce pourtant qu’elles ne laisseront pas de vous intéresser, par la bonté que vous avez de bien interpréter ce que j’écris, et aussi par les choses en elles-mêmes: c’est qu’il s’agit de notre sœur Brigitte, qui est recherchée en mariage par un bon et honnête garçon, J. Marsigni, que vous connaissez. Mais je vous avouerai, ma chère sœur, que malgré la mode du pays, qui n’est pas galante, je n’ai jamais vu de pareilles amours; et votre frère aîné en rit quelquefois lui-même. Brigitte est bonne, simple, n’entendant finesse à rien, prenant tout à la lettre. Marsigni est de même; ils ne sont pas plus faiseurs de compliments ni de caresses l’un que l’autre, pourtant ils ont envie de se plaire, mais je m’imagine que c’est d’après ce qu’ils veulent être l’un envers l’autre par la suite: Marsigni ne recherche pas Brigitte parce qu’elle est assez gentille, mais parce que c’est une bonne ménagère; et il plaît à sa maîtresse, parce qu’il est infatigable au travail, sobre et presque avare. D’après cela, quand le garçon vient ici faire l’amour, il commence à se mettre en veste, ou en chemise, et travaille comme quatre à nous aider: l’autre jour, en moins de deux heures, il nettoya le toit aux moutons, où il y avait bien trente voitures d’engrais, et en quittant, il refusa un verre de vin, que notre bonne mère lui portait. Pendant ce temps-là, Brigitte, qui travaille toujours assez, se tuait à tout ranger; car pour donner dans la vue de son amoureux, elle ne veut pas des ouvrages tranquilles; elle fait les plus lourds des servantes ou des filles de journée; et quand l’amoureux et la maîtresse n’en peuvent plus, ils se regardent un peu en dessous, pour voir celui qui est le plus las; sans doute parce que c’est celui-là qui est le plus agréable. Voilà comme se passent toutes les visites de J. Marsigni; à sa maîtresse, pas un mot; mais à mes sœurs et à moi, c’est toujours quelques politesses à sa manière; il nous ôte tout des mains, pour nous empêcher de le porter, et nous repousse si fort, que l’autre jour Christine manqua d’en tomber, en nous disant: «Ôtez-vous de là! vous n’auriez pas seulement la force de porter une paille: voyez, moi!» Quant à sa maîtresse, il la verrait plier sous le faix qu’il n’y mettrait pas la main, et il nous dit d’un air de vanterie: «C’est que ça fait une fille vertueuse, celle-là! et non pas vous autres, qui n’êtes que des mauviettes! Notre cher père rit de le voir, mais à part; car devant nous, il tient son sérieux, ne voulant pas qu’un homme qu’il se propose de donner pour seigneur et maître à sa fille aînée, soit envisagé de ses autres enfants sous un jour qui le leur rende moins respectable. Voilà toutes nos nouvelles d’ici, chère sœur.