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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Au bout d’un certain temps, je me tournai vers Traiben et vis qu’il regardait en l’air, plus fasciné qu’horrifié, semblait-il. Ses lèvres remuaient et je l’entendis compter à mi-voix.

— Sept… huit… neuf. Un… deux… trois…

— Qu’est-ce que tu fais, Traiben ?

— À ton avis, Poilar, combien de démons y a-t-il ?

— Je dirais une douzaine. Mais je ne vois pas quelle importance cela peut…

— Compte-les.

— Pourquoi ?

— Compte-les, Poilar.

Je me pliai à son caprice. Mais il était difficile de faire le compte des démons qui étaient constamment en mouvement, se posaient, se nourrissaient et reprenaient sans trêve leur vol. Il semblait en permanence y en avoir quatre ou cinq en train de se nourrir et autant qui tournoyaient dans le ciel nocturne, mais, pendant que je les dénombrais, l’un s’abattait sur une proie et un autre prenait son essor, de sorte que j’avais de la peine à savoir où j’en étais.

— J’en ai compté à peu près neuf ou dix, fis-je avec agacement.

— Je dirais neuf.

— Va pour neuf. Leur nombre exact ne me semble vraiment pas avoir d’importance.

— Et s’il s’agissait des Neuf Grands, Poilar, suggéra doucement Traiben.

— Quoi ?

J’ouvris de grands yeux. L’idée de Traiben m’avait totalement pris par surprise.

— Imaginons que ce soient les rois des Fondus, poursuivit-il. Peut-être créés par la force inconnue qui a donné la vie à leurs sujets. Et qui règnent sur eux par la force de leur volonté ou bien par un pouvoir magique quelconque. Qui les élèvent peut-être même pour leur servir de nourriture.

Je réprimai un frisson. Je refis le compte des démons, plus soigneusement cette fois, suivant attentivement du regard les formes ailées dans l’obscurité. Il semblait effectivement y en avoir neuf. Oui, neuf. Qui évoluaient à leur gré parmi ces misérables créatures et s’en nourrissaient à leur guise. Les Neuf Grands ? Ces répugnants suceurs de sang ? Oui. Oui. Traiben avait sûrement raison. Les oiseaux-démons étaient les maîtres de ce Royaume.

— Et c’est à eux que nous sommes censés demander l’autorisation de traverser ce territoire ?

— Ils sont neuf, répondit Traiben avec un petit haussement d’épaules. Qui pourraient-ils être d’autre que les Neuf Grands qui règnent sur ces terres ?

Je dormis très peu cette nuit-là. Les démons volants restèrent bien après minuit, poursuivant inlassablement leur festin, et je demeurai éveillé, la main serrée sur mon gourdin, redoutant qu’ils ne nous attaquent quand ils se seraient lassés du sang des Fondus. Mais ils se contentèrent de leurs sujets. Ils s’éloignèrent enfin vers l’orient dans un grand bruit d’ailes et les lunes disparurent peu après derrière la masse gigantesque du Mur, de sorte que nous fûmes plongés dans l’obscurité. Ce n’est qu’à ce moment-là que je m’endormis, mais mon sommeil fut court et agité, et je rêvai d’ailes velues enroulées autour de mon corps et de crocs luisants s’approchant de ma gorge.

Ce sommeil, aussi médiocre fût-il, fut interrompu par un cri angoissé. Je m’éveillai instantanément et reconnus la voix gémissante de Thissa.

— Thissa ? Que se passe-t-il ?

— La mort ! lança-t-elle d’une voix rauque. Je sens la mort !

— Où ? demandai-je en allant vers elle. Qui ?

— La mort, Poilar.

Elle tremblait de tout son corps. Des mots prononcés dans une langue inconnue jaillissaient de ses lèvres. Une langue inconnaissable qui devait être celle des santha-nillas ; paroles magiques, voix qui monte du puits des mystères. Je la serrai contre moi et elle s’endormit dans mes bras en articulant dans un dernier murmure :

— La mort… La mort…

Je ne pouvais rien faire dans l’obscurité. Je restai assis en la tenant jusqu’à ce qu’Ekmelios franchisse la ligne de l’horizon et que la lumière éclatante du matin baigne le plateau.

Des Fondus vidés de leur sang étaient étendus par dizaines sur le sol, éparpillés comme des branches brisées après le passage du vent furieux dans la forêt dévastée. Ils semblaient morts ; ils l’étaient très probablement. Les autres, le reste de la horde immense, étaient assis en groupes compacts et nous regardaient d’un air morne. Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’il fallait faire. Les Fondus nous avaient permis d’avancer jusqu’où nous étions, mais il paraissait évident qu’ils ne nous laisseraient pas aller plus loin si nous n’entrions pas en contact avec eux – mais de quelles manières ? –, et, si nous tentions de poursuivre notre marche sans avoir reçu la bénédiction des Neuf Grands, ils s’y opposeraient, du moins je le supposais, et nous succomberions sous le nombre. Je ne voyais aucun autre moyen d’atteindre le Mur que de traverser leur Royaume. Mais comment parlementer avec ces suceurs de sang ailés ? Nous étions dans une impasse. C’était la première épreuve d’importance depuis que j’avais pris le commandement de notre groupe, et elle risquait de se solder par un échec.

Tandis que je flottais dans l’indécision, je vis Grycindil s’approcher en courant et l’entendis crier que Min et Stum avaient disparu.

Elle expliqua qu’un petit groupe de femmes s’étaient rendues à l’aube au bord de la rivière pour prendre un bain. Min et Stum n’en faisaient pas partie, ce que Grycindil avait trouvé bizarre, car Min était assurément la plus difficile de toutes en matière d’hygiène et son amie Stum ne la quittait jamais d’une semelle. Après le bain, les femmes avaient rempli une bouteille et, croyant qu’elles dormaient encore, étaient parties voir Min et Stum pour leur faire une farce et les asperger d’eau froide. Mais Grycindil nous affirma que personne ne les avait trouvées. Elle avait cherché dans tout le campement avec l’aide de Marsiel, de Tenilda et de Tull.

— Elles sont peut-être parties se promener toutes les deux, dis-je, mais mon idée était si stupide que les mots s’étouffèrent dans ma gorge au moment même où je les prononçais.

Je rassemblai tout le monde pour leur annoncer la double disparition. La nouvelle jeta la consternation dans notre groupe. J’allai voir Thissa qui restait hébétée, tremblante, et lui demandai de jeter un charme pour les retrouver.

— Oui, murmura-t-elle. Oui, je vais le faire.

Elle ramassa quelques brindilles, prononça les formules magiques et lança les brindilles. Elle le fit à plusieurs reprises, mais, chaque fois, elle secouait la tête et ramassait ses brindilles en disant que cela ne servait à rien, qu’il y avait trop de bruit et de mouvement autour d’elle. Même en traçant sur le sol des lignes magiques, en s’agenouillant pour murmurer les noms divins et en laissant tomber les brindilles à l’intérieur de ces lignes, elle n’apprit rien d’utile. La tension était terrible : ses yeux s’agrandissaient et devenaient très brillants, les muscles de son visage se contractaient.

— Sont-elles encore en vie ? demandai-je. Peux-tu au moins nous le dire ?

— Je t’en prie, fit-elle, laisse-moi me reposer. Je ne comprends rien à tout cela, Poilar.

Elle éclata en sanglots et se mit à trembler comme si elle avait la fièvre. Je demandai à Kreod le Guérisseur de s’occuper d’elle.

Nous nous divisâmes en six groupes qui partirent dans toutes les directions ; l’un d’eux, sous la conduite de Kilarion, traversa la rivière pour refaire en sens inverse le chemin que nous avions déjà parcouru. Accompagné de Seppil, Dorn et Thuiman, je me dirigeai vers la masse des Fondus, fouillant du regard la multitude pour essayer d’y apercevoir Min et Stum. Mais je ne vis rien. Aucun de nous ne vit rien. Personne ne recueillit le plus petit indice. Le sol boueux était couvert de traces, mais comment savoir ce qu’elles signifiaient ?

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