Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1993
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-07450-5
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entreprennent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescendus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affronter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
— Regarde là-bas ! s’écria Traiben. Regarde les Neuf Grands qui règnent sur cette race misérable !
Au fond de la grotte, là où la lumière verte était la plus forte, la partie supérieure de la paroi était creusée et renflée pour former un groupe d’arches naturelles aux contours très nets, dont la naissance se trouvait juste au-dessus du puits ardent. Chacune formait une sorte de perchoir aux arêtes vives. Sur chacun de ces perchoirs, un animal de grande taille, ressemblant à un oiseau, était suspendu la tête en bas, plongé dans ses rêves, ses énormes ailes velues enroulées autour du corps. Leur sommeil était si profond que l’approche des intrus ne les dérangea pas le moins du monde. Au-dessous d’eux, une douzaine de Fondus étaient agenouillés dans une attitude de prière, un regard empreint de dévotion levé vers les dormeurs suspendus.
— Les démons volants ! murmura Min. Les suceurs de sang !
— Oui, dit Traiben. Mais c’est l’heure du repos pour les démons.
Comme ils semblaient paisibles, baignant dans la chaleur qui montait vers eux ! Mais je voyais leur tête affreuse aux narines dilatées et leurs longues dents jaunes recourbées. Ils étaient solidement retenus à leur perchoir de pierre par les serres crochues qu’ils plantaient dans les épaules des victimes dont ils allaient ouvrir la gorge. C’est donc ainsi qu’ils passaient leurs journées, tranquillement endormis au-dessus de la Source qui les nourrissait, avant de sortir à la nuit tombante pour aller sucer le sang de leurs fidèles disciples.
— Stum ? cria Min. Stum, où es-tu ?
Pas de réponse. Min fit un pas en avant, puis un autre, jusqu’à ce qu’elle arrive tout près de la Fosse. Une main sur le côté défiguré de son visage, comme pour le protéger de la force venue des profondeurs de la terre qui en avait déjà altéré la forme, elle se pencha pour regarder par-dessus le bord du trou.
Elle poussa un cri aigu, aussitôt suivi d’un gémissement, et je crus qu’elle allait se précipiter dans le puits. Je l’agrippai vivement par le poignet et la tirai en arrière. Puis Kilarion la prit par la main, l’attira contre sa large poitrine et referma les bras sur elle. Je m’avançai vers le bord et regardai dans la Fosse.
Je vis un long passage étroit descendant à une profondeur impossible à évaluer. Tout au fond se trouvait quelque chose qui pouvait être un autel de pierre, sur lequel était posée une forme sombre et ramassée ressemblant à une idole. Une lumière éclatante irradiant de l’autel se réfléchissait sur les parois du puits et sa force aveuglante brouillait ma vue. Et je compris que les récits que nous avions entendus sur le feu du changement étaient vrais, que nous devions nous trouver dans l’un des endroits où irradie des profondeurs de la montagne cette force terrifiante dont nous étions protégés dans notre petit village niché au pied du Mur, si loin de sa source. Je perçus la chaleur intense de cette lumière qui venait lécher ma joue ; je sentis mon pouvoir de Changement s’éveiller et se préparer à opérer ; un frisson de terreur parcourut mon âme.
Avant de m’écarter de l’abîme horrifiant, j’eus le temps de voir, étalée au pied de l’autel, une masse informe, hideusement malaxée, qui devait avoir été un être vivant.
— Poilar ? demanda Kilarion. Qu’est-ce que tu vois en bas ?
— Tu n’as pas besoin de le savoir.
— C’est Stum ? Elle est morte ?
— Oui, répondis-je. Tout au fond. Ils ont dû la pousser là-dedans. En route, il ne faut pas rester ici.
À ces mots, Min poussa un hurlement perçant et rageur d’une telle violence que Kilarion, surpris, la lâcha. Je crus que son intention était de se jeter dans la Fosse pour rejoindre Stum et me disposai à lui barrer la route. Mais, au lieu de cela, elle contourna l’excavation, arrachant au passage le gourdin des mains de Traiben, et grimpa sur un ressaut de la paroi, d’où elle pouvait atteindre les Neuf Grands endormis. D’un mouvement preste et impétueux, elle frappa le plus proche qui dégringola de son perchoir. Il s’écrasa sur le sol avec un bruit mat et resta étendu sur la pierre, le corps agité de petits soubresauts. Min prit son élan et abattit son gourdin au milieu du dos du démon dont elle poussa du pied le corps inerte dans le vide. Avec un cri de joie, Kilarion le prit par une des jambes à la peau squameuse et le jeta par-dessus le bord.
Pendant ce temps, Min avait fait tomber un deuxième démon, puis un troisième. Ils s’agitèrent faiblement sur le sol, à peine réveillés, ne comprenant rien à ce qui se passait, et elle les acheva à coups de gourdin. Les Fondus que nous avions trouvés en prière sous les dormeurs semblaient pétrifiés, paralysés par la violence de l’attaque de Min. Ils se serrèrent les uns contre les autres en tremblant et en gémissant. Aux côtés de Min, Kilarion faisait tournoyer son gourdin avec enthousiasme. La fièvre me gagna à mon tour ; je décrochai l’un des Grands à mains nues et lui brisait les ailes d’un seul coup de gourdin avant de le jeter dans la Fosse. Attirés par le vacarme, Ghibbilau et Galli arrivèrent en courant, Narril sur leurs talons, et se joignirent à nous. Seul Traiben resta à l’écart, observant la scène avec stupeur.
Six, sept, huit, neuf… le dernier des oiseaux maléfiques bascula dans la Fosse. Pour faire bonne mesure, Kilarion entoura de ses grands bras une demi-douzaine de Fondus bêlants et gémissants, et les poussa dans le vide. Puis nous nous élançâmes au pas de course vers la sortie de l’horrible grotte, pour aller retrouver la douce lumière sacrée du jour.
13
C’est sur un affleurement rocheux dénudé, balayé par un vent aigre, à une demi-journée de marche du plateau, que nous célébrâmes un service funèbre à la mémoire de Stum. Nous étions profondément attristés de savoir qu’il ne lui serait jamais donné de voir les dieux du Sommet. Stum avait été une nature ardente, pleine de vigueur et d’entrain, qu’aucun obstacle ne faisait reculer, et elle aurait mérité un sort meilleur que celui qui avait été le sien.
Je demandai à Min et à Malti de lire pour elle les prières du Livre de la Mort, comme elles l’avaient fait pour Stapp, mais Min, trop affligée par la perte de son amie, en était incapable et Grycindil la remplaça. Comme pour Stapp, Jaif chanta, accompagné par Tenilda ; puis nous élevâmes un tumulus pour Stum et lui fîmes nos adieux avant de reprendre notre route vers les hauteurs du Mur. La vie est courte et le monde recèle maints périls, mais le Pèlerin doit toujours aller de l’avant.
C’était un bonheur de recommencer à grimper après une si longue traversée en pays plat, et nous étions ravis de quitter le morne plateau et de laisser derrière nous le sinistre Royaume des Fondus. Notre pas avait retrouvé son élasticité et nous gravissions les pentes de Kosa Saag à une allure rapide et régulière.
Vue de loin, cette partie du Mur nous avait semblé être un infranchissable rideau de pierre vertical, s’élevant d’un seul jet vers les portes du Ciel. Mais ce n’était qu’une illusion visuelle. Nous découvrîmes en l’atteignant qu’elle n’était pas aussi verticale qu’elle le paraissait depuis l’autre côté du plateau immense, mais montait en réalité de manière progressive, s’élevant au gré des ondulations et des ruptures de pente. Il y avait des prises en quantité pour le grimpeur et, sur de nombreuses portions, la pente était véritablement faible. À cet égard, la paroi intérieure du Mur ne différait guère du versant extérieur sur lequel nous avions commencé notre ascension. Et nous progressâmes rapidement, très rapidement pendant les premiers jours qui suivirent notre départ du plateau.
Pour nous donner du courage après la perte de Stum, nous nous répétâmes que l’ascension allait désormais être facile et que nous ne tarderions pas à nous trouver devant la demeure des dieux. C’est le genre de chose que Stum aurait dite.