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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Il n’y eut pas longtemps à attendre. Nous avions presque atteint l’extrémité du plateau et le Mur se dressait devant nous, gigantesque masse s’élevant vers les cieux. Nous étions maintenant tout près de la cuvette où les eaux noires et les eaux blanches des deux rivières se rencontraient. En débouchant d’un groupe de petites collines aux sommets arrondis comme des seins pour descendre vers le confluent des deux cours d’eau, nous découvrîmes un rassemblement d’êtres à l’allure grotesque qui nous y attendaient – des centaines, des milliers d’individus, une foule grouillante qui s’était massée là. Certains se trouvaient sur notre rive, d’autres se tenaient au milieu de l’eau et le reste, la majorité, s’était déployé sur la rive opposée s’élevant en pente douce, une multitude confuse dont les derniers rangs se perdaient dans les lointains brumeux.

Ils étaient contrefaits au-delà de toute expression. Il n’y avait pas deux de ces silhouettes cauchemardesques qui fussent semblables. Tout ce que l’esprit pouvait imaginer, je le vis sur ces rives. Certains étaient petits et trapus comme des gnomes, d’autres, à la taille de géant, étaient si filiformes qu’un seul regard hostile les eût brisés en deux. Il y en avait un avec un œil unique et démesuré qui occupait la majeure partie de son visage, alors que son voisin avait une rangée de petits yeux noirs étincelants, disposés autour de sa tête comme un collier de perles, et qu’un autre, dépourvu d’yeux mais aussi de narines, ne montrait qu’un demi-dôme luisant allant de la bouche au front.

Je vis des oreilles longues comme des bras, des lèvres comme des plats et des mains pendant jusqu’au sol. L’un d’eux n’avait pas de jambes, mais quatre bras sur lesquels il tournait comme une roue. Sur les joues d’un autre poussaient deux ailes charnues qui pendaient le long de son corps comme des rideaux. J’en vis un avec des mains comme des pelles gigantesques tendues devant lui ; un autre au membre viril de la taille d’un rondin, dressé comme s’il était en Changement perpétuel ; et encore un autre dont les deux queues, l’une devant, l’autre derrière, claquaient furieusement comme des fouets. L’un était tordu comme un vieil arbre noueux de dix milliers d’années ; un autre, dépourvu de traits, présentait une face parfaitement lisse et vide ; un autre, qui semblait ne pas avoir d’os, se déplaçait en se tortillant comme un rouleau de corde.

J’en vis d’autres, beaucoup d’autres. Des petits qui avançaient en traînant les pieds, des maigres à la démarche disloquée, des grands au corps sphérique. Certains hérissés de piquants, d’autres couverts d’une écorce rugueuse, ou encore d’écailles luisantes comme celles d’un poisson. Je vis des peaux herbues, des peaux velues, d’autres si transparentes que l’on voyait leurs organes battre et palpiter, et leur colonne vertébrale traversant leur torse comme un mât blanc.

Un flot de questions m’assaillaient. Pourquoi toutes ces créatures étaient-elles rassemblées là, en ce lieu sinistre et désolé ? D’où venaient-elles ? Pourquoi présentaient-elles une si grande variété de formes, toutes différentes les unes des autres, toutes plus hideuses les unes que les autres ?

— Les dieux ont dû manger du poisson pourri le jour où ils ont créé ces monstres, dis-je d’un ton horrifié à Traiben qui se tenait à mes côtés. Existe-t-il au monde quelque chose de plus abominable ? Quelle raison peut-il y avoir pour donner naissance à de tels monstres ?

— La même raison, répondit-il, que celle pour laquelle toi et moi avons été créés.

— Je ne te suis pas.

— Ce sont des êtres humains, dit-il. Des gens qui nous ressemblent beaucoup malgré leurs difformités.

— Non ! m’écriai-je, consterné par cette idée. Impossible ! Comment ces êtres pourraient-ils être nos semblables ?

— Regarde-les attentivement, insista-t-il. Essaie de voir la forme sous-jacente à la forme.

Je m’efforçai de faire ce qu’il me disait : oublier les manifestations superficielles d’étrangeté, regarder sous la disparité de l’apparence pour rechercher non ce qui faisait d’eux des êtres si bizarres, mais les aspects de la structure corporelle qu’ils pouvaient avoir en commun les uns avec les autres et avec nous. Et je constatai, tandis que mes yeux ébahis parcouraient leurs rangs hétéroclites, que la structure fondamentale de leur corps ne différait guère de celle du nôtre ; qu’ils avaient, dans leur grande majorité, deux bras, deux jambes et une tête fixés sur un torse. Ceux qui étaient pourvus de mains avaient dans l’ensemble six doigts à chacune, exactement comme nous. Quand ils avaient des yeux, ils étaient en général au nombre de deux. Et ainsi de suite. Partout où se portait mon regard, je voyais des aberrations par rapport à la norme, mais il y avait à l’évidence une norme, un type très proche du nôtre.

— Alors ? fit Traiben.

— Ils sont un peu comme nous à certains égards, concédai-je avec embarras. Mais c’est une coïncidence, rien d’autre. Certaines formes corporelles sont universelles, voilà tout… Il existe certaines formes pour certaines catégories d’êtres. De telles similarités ne prouvent aucunement que…

— Que dis-tu de celui-ci ? demanda Traiben en pointant le doigt. Et de celui-là ? Ou de cet autre ?

Je suivis son doigt. Ceux qu’il me montrait, noyés dans la multitude cauchemardesque, auraient presque pu passer, avec une lumière assez faible, pour certains de nos semblables. Leur forme ne différait de la nôtre que par deux ou trois détails insignifiants. C’est ce que je dis à Traiben qui approuva d’un geste de la tête.

— En effet, fit-il. Les transformations n’ont pas été aussi importantes chez eux que chez les autres.

— Serais-tu en train de me dire que toutes ces créatures ont commencé par nous ressembler et qu’elles ont ensuite été remodelées pour prendre cette nouvelle forme ?

— En effet. Les êtres que nous avons devant les yeux doivent être ces Fondus dont Naxa nous a parlé.

Bien sûr ! Comment de telles formes auraient-elles pu être créées autrement ? Ils donnaient l’impression d’avoir été jetés dans un creuset, puis chauffés jusqu’à ce qu’ils soient devenus mous, sortis pendant qu’ils étaient encore malléables et modelés au petit bonheur en une infinité de formes plus bizarres et extravagantes les unes que les autres. Je me dis que, s’il en était bien ainsi, ceux qui avaient avec nous une certaine ressemblance devaient avoir été incomplètement fondus, que le processus ne devait pas avoir été poussé chez eux jusqu’à son plus haut degré.

La transformation corporelle n’a pourtant rien d’extraordinaire. Est-il besoin de rappeler que nous-mêmes sommes capables de transformer notre corps de différentes manières assez insolites ? Mais il s’agissait là d’un changement de forme dépassant les limites du rationnel et du possible. Aucun des Changements que nous accomplissons ne provoque des transformations aussi grotesques que celles que nous avions devant les yeux, dans la foule rassemblée au confluent des deux cours d’eau, et il va sans dire que nous avons toujours soin de reprendre notre forme naturelle dès que le moment des Changements est passé. Alors que, là, c’était toute la population qui avait subi les Changements les plus radicaux que l’on pût imaginer et qui était restée dans cet état, figée à jamais dans ces formes d’une effrayante étrangeté. Mais pourquoi ? Pourquoi ? Et comment ?

Les premiers récits inquiétants ayant trait au feu du changement, cette force qui provient des entrailles de la montagne et engendre de si étranges transformations, remontaient à notre période de formation et nous n’y avions qu’à moitié ajouté foi. Nous étions maintenant convaincus de leur véracité. Les fantômes rencontrés au commencement de l’ascension avaient dû en éprouver les effets, mais ce que nous avions devant les yeux allait bien au-delà. J’étais plongé dans une profonde confusion, à la fois parce que je craignais que nous ne soyons nous-mêmes en danger, mais aussi parce que je ne pouvais imaginer quels desseins poursuivaient les dieux pour permettre la création de tels monstres. Cela dépassait l’entendement.

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