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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Je comprenais maintenant ce que Thissa redoutait.

— Courons-nous le risque d’être transformés comme le sont ces gens ? demandai-je à Traiben.

— C’est possible. Il va nous falloir agir avec beaucoup de prudence.

— Oui. C’est ce que nous allons faire.

Les trente-neuf membres de notre petit groupe étaient descendus dans la cuvette et nous étions rassemblés, bouleversés par la scène qui s’offrait à nos yeux. Les monstres les plus proches étaient alignés sur la rive, en rangs serrés, séparés de nous par une bande de terrain sablonneux, large de vingt à trente pas. Ils semblaient avoir pris position, comme la première ligne d’une armée défendant son territoire, et nous lançaient des regards ébahis en nous montrant du doigt et en criant d’une voix âpre, aux sons voilés. Même si j’avais eu quelques notions de leur langue, il eût été impossible de distinguer quoi que ce fût au milieu de ce vacarme.

— Ils parlent le Gotarza, me dit Naxa. La même langue que celle des démons. Cela, je peux l’affirmer.

— Mais comprends-tu ce qu’ils disent ?

— Un peu. Juste un peu.

Je lui demandai de me traduire leurs paroles, mais il secoua la tête avec agacement et prêta l’oreille, le front plissé, murmurant entre ses dents. J’attendis. Des mouvements commençaient à agiter les rangs des Fondus : ils grimaçaient, nous lançaient des regards mauvais et nous montraient le poing, du moins ceux qui en étaient pourvus. Ils s’apprêtaient à l’évidence à passer à l’attaque. Kilarion, qui se tenait derrière moi, se pencha pour me parler à l’oreille.

— Il vaudrait mieux placer les plus robustes devant, Poilar. Et nous préparer à l’affrontement.

— Nous n’avons aucune chance, répondis-je. Ils sont trop nombreux.

— Poilar a raison, glissa Kath. Il faut essayer de les bluffer. Avancer résolument, comme si ce territoire nous appartenait, et les forcer à nous céder le passage.

Cette solution me semblait préférable. Il n’aurait servi à rien de battre en retraite. Le Mur se dressait devant nous ; il nous fallait donc aller de l’avant. Je me disposais à donner le signal quand Naxa se tourna vers moi.

— Je crois que j’ai réussi à comprendre en partie ce qu’ils sont en train de crier. Ils disent que les Neuf Grands nous attendent.

— Qui sont ces Neuf Grands ?

— Comment veux-tu que je le sache ? Mais ils nous disent que les Neuf Grands nous attendent quelque part sur l’autre rive. À mon avis, ce sont les souverains de ce Royaume. Ou peut-être ses dieux. Ils nous demandent d’aller à leur rencontre. Nous devons solliciter l’autorisation de traverser leur territoire… C’est du moins ce que je crois avoir compris.

— Et comment allons-nous savoir qui sont ces Neuf Grands ? À quoi ressemblent-ils ? Est-ce qu’ils donnent des indications ?

— Je n’en sais rien, répondit Naxa avec un haussement d’épaules. Ils ne sont pas très clairs et, maintenant, ils crient tous en même temps. J’ai du mal à saisir les mots et il est presque impossible de comprendre le sens général de leurs paroles.

— Très bien, déclarai-je, le regard fixé sur la foule qui s’entassait sur l’autre rive, nous allons traverser et chercher les Neuf Grands. Et essayer de découvrir ce qu’ils nous veulent.

Cette fois, je donnai le signal et nous nous mîmes en mouvement. L’agitation grandissait chez les Fondus à mesure que la distance se réduisait entre leur première ligne et notre petit groupe. Ils semblaient nous attendre de pied ferme et je crus même qu’ils allaient nous encercler. Mais quand nous fûmes assez près pour les toucher avec l’extrémité de nos gourdins, ils commencèrent à reculer, restant juste hors de portée, mais conservant leur formation serrée et nous empêchant efficacement d’ouvrir une brèche dans leurs rangs.

C’est ainsi que nous atteignîmes le bord de la rivière. Nous avancions résolument et ils continuaient de reculer de mauvaise grâce. L’eau monta en tourbillonnant jusqu’à nos cuisses, puis nos hanches, mais pas plus haut. Titubant et trébuchant sur le lit pierreux du cours d’eau, résistant à la violence du courant, nous réussîmes à gagner l’autre rive sans incident.

Ils semblèrent décontenancés de voir que nous avions traversé et cédèrent du terrain plus rapidement. Ils nous permirent ainsi de prendre pied sur la rive et nous observèrent de loin avec inquiétude, en serrant les rangs pour former une énorme phalange. J’eus le sentiment que toute tentative de notre part de nous engager plus avant dans leur domaine sans avoir reçu la bénédiction de ces Neuf Grands dont nous ignorions tout se heurterait à une farouche résistance. Mais je ne vis aucun signe de la présence des Neuf Grands : il n’y avait devant nous qu’une multitude de créatures difformes et grotesques dont aucune ne semblait détenir plus d’autorité que les autres.

Comme le crépuscule était proche, je donnai l’ordre d’installer le bivouac. Nous pouvions attendre le lendemain matin pour décider de la conduite à suivre.

12

Nous observâmes à la nuit tombante les Fondus qui erraient de-ci de-là sur le sol poussiéreux, à la recherche de nourriture. Ils semblaient manger tout ce qui leur tombait sous la main – des brindilles, de la terre, jusqu’à leurs propres excréments –, et nous les regardions avec une profonde répulsion, ayant toutes les peines du monde à imaginer qu’ils puissent être autre chose que des animaux. Mais le comble de l’horreur fut atteint à la tombée de la nuit. Les démons aériens revinrent, jaillissant de l’obscurité qui enveloppait la base du Mur pour se mettre à tournoyer au-dessus de nous, à grands coups lents et réguliers de leurs ailes puissantes, leurs yeux verts flamboyant furieusement comme d’étranges disques de feu.

Ils étaient venus manger, mais nous n’étions pas les proies.

Ce fut un spectacle atroce. Les Fondus se tenaient immobiles, souriant d’un air absent, comme perdus dans un rêve, la tête levée, les bras ouverts, pour ceux qui en avaient. Et les démons fondaient sur eux avec des cris affreux pour boire leur sang. Pétrifiés, nous vîmes les êtres volants se poser sur leurs victimes, planter leurs serres dans leur chair, les envelopper dans leurs grandes ailes velues et plonger leurs crocs jaunis dans les gorges offertes. Ceux qu’ils choisissaient ne faisaient pas un geste pour fuir ni pour se défendre. Ils s’abandonnaient sans hésiter, presque avec ravissement, à leurs prédateurs.

Le repas monstrueux semblait ne jamais devoir s’achever. Pendant plusieurs minutes d’affilée, les démons restaient cramponnés à leur proie sans cesser de se nourrir, puis les ailes s’ouvraient en frémissant et les créatures volantes prenaient leur essor, tandis que les Fondus – exsangues, livides, des filets de sang coulant de leur gorge labourée et dégoulinant sur leur poitrine – demeuraient droits comme des statues pendant quelques instants avant de s’effondrer. Quand l’un d’eux tombait, il ne se relevait pas. Mais le démon qui avait bu sa vie, après avoir décrit avec une énergie farouche quelques cercles dans le ciel, lançait rapidement un nouvel assaut contre une autre victime et encore une autre…

Paralysés par l’horreur et le dégoût, nous restions quand même sur nos gardes, le gourdin à la main. Mais les démons ne s’aventurèrent pas dans notre campement. Ils avaient largement assez de proies consentantes à proximité.

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