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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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— Même si je le voulais, lui répondis-je avec plus de douceur que je n’en avais usé avec Thissa, je ne pourrais rien faire. Nous sommes maintenant séparés de Naxa par toute une matinée de marche. Où qu’il soit, nous n’avons pas le temps de revenir sur nos pas pour le chercher. Il est livré à lui-même. Il sera obligé de se débrouiller seul et nous ne pouvons rien faire.

— Il n’est pas si loin que ça ! lança Grycindil en riant.

— Quoi ?

— Il nous a suivis de loin toute la matinée en prenant bien soin de ne pas se faire remarquer, expliqua-t-elle avec un sourire malicieux. Nous l’avons vu, Hendy et moi, il y a peu de temps. Il est caché là-bas, derrière ces buttes.

— Quoi ? m’écriai-je de nouveau en levant mon gourdin avec fureur. Où est-il ? Où ?

Mais Grycindil posa la main sur le gourdin pour m’empêcher de m’élancer à sa recherche. C’était la voie de la sagesse, car, si je m’étais trouvé en présence de Naxa à ce moment-là, je l’aurais fait passer de vie à trépas.

— Naxa est un imbécile, fit-elle. Tu m’as entendu le lui dire hier. Mais les imbéciles aussi ont le droit de vivre. Si tu le mets au ban de notre groupe, il ne pourra pas survivre sur ce plateau aride. Et il est des nôtres, Poilar. Veux-tu avoir sur la conscience la mort d’un des Pèlerins. Car il ne fait aucun doute que les dieux t’imputeront sa mort quand nous atteindrons le Sommet.

— Qui sait comment fonctionne l’esprit des dieux ? rétorquai-je, encore tremblant de rage. Si Naxa a un peu de bon sens, il ne s’approchera pas de moi. Je ne veux plus jamais voir son visage. Dites-le-lui de ma part.

— Sois indulgent, Poilar, dit Grycindil.

— Laisse-moi tranquille.

— Poilar, nous te supplions… fit Hendy d’une voix douce.

Cette prière me fit légèrement fléchir. Mais je lui tournai le dos.

— Laisse-moi tranquille, répétai-je.

— Je vais exercer un charme sur lui, glissa Thissa, pour l’empêcher désormais de raconter des bêtises.

— Non. Non. Non. Non… Je ne veux plus le voir.

La fureur que Naxa avait fait naître en moi fut longue à se dissiper. Mais elles finirent pas me faire céder, Thissa grâce à son pouvoir visionnaire, Hendy par sa compassion pour le banni et Grycindil par son empressement à pardonner à un homme qui l’avait grossièrement offensée la veille. Je leur donnai ma parole et elles partirent le chercher. Peu après, Naxa nous rejoignit, la tête basse, partagé entre la honte et la peur. De ce jour, plus personne ne l’entendit se plaindre.

11

Le plateau demeurait aussi peu accueillant et nous n’avions toujours aucun plaisir à le traverser. Mais j’allais d’un bon pas, tout le monde suivait et nous avancions insensiblement vers notre but dans ce paysage monotone et désolé.

J’avais l’impression que le temps était comme suspendu et n’éprouvais plus ni l’impatience ni la désespérance qu’il m’avait fallu surmonter dans les premiers temps de la traversée de cet endroit sinistre. Je n’avais plus qu’une idée en tête, reprendre l’ascension, et rien n’aurait pu m’en détourner. Quand, parfois, je sentais de nouveau l’impatience me gagner, je me mettais à scruter l’horizon pour y déceler des indications de notre progression, vérifiant par exemple si telle proéminence à l’aspect marquant, tel escarpement ou tel pli de terrain changeait de position par rapport à l’énorme et lointaine masse montagneuse qui formait le niveau suivant du Mur. Et il y avait des changements, bien entendu. Même si nous n’en avions pas l’impression, notre progression était régulière. Le plateau était encore plus étendu que nous ne l’avions imaginé, mais la traversée touchait indiscutablement à son terme. La montagne qu’il soutenait se dressait maintenant au-dessus de nous. Ce n’était plus seulement une lueur d’un rouge pâle à l’horizon.

Et il y avait de nouveaux signes, des signes de vie devant nous.

C’est Thissa qui le perçut la première.

— Cet endroit est habité, dit-elle soudain, au milieu d’un paysage aride, escarpé, où s’élevaient une quantité de mamelons rocheux surplombant les alentours.

— Où ? Par qui ?

— Je ne sais pas. Mais je sens des présences.

Elle hésita un moment, puis tendit la main vers un endroit en contrebas, assez proche, semblait-il, de la base de la montagne. Les eaux noires d’une rivière venant de l’est confluaient dans une gorge aux flancs encaissés avec les eaux blanches d’une rivière au débit rapide pour former un nouveau cours d’eau impétueux.

— Là, annonça-t-elle. Juste là, près des deux cours d’eau.

— Quel genre de présences ? demandai-je. Dangereuses ?

— Je n’en sais rien. C’est possible.

— Il vaudrait mieux contourner cet endroit, fit Jaif. Nous avons intérêt à éviter ceux qui vivent ici.

Mais il était trop tard. Notre arrivée n’était pas passée inaperçue. Nous venions de pénétrer à notre insu dans le premier des Royaumes du Mur et ses habitants savaient déjà que nous traversions leur territoire. Ils n’allaient pas tarder à nous en faire subir les conséquences.

Cette nuit-là, le ciel se peupla de démons volants, des créatures qu’aucun de nous n’avait jamais vues. Gazin le Jongleur affirma qu’il s’agissait de génies du vent, que j’avais toujours considérés comme des êtres mythiques et légendaires. Mais le Mur est un lieu où mythes et légendes deviennent réalité. Et pourtant, je sais que Gazin se trompait. Ce n’étaient pas des génies, mais des démons.

Nous avions installé notre campement dans une cuvette venteuse entourée d’horribles buissons hérissés d’épines rouges qui émettaient une sinistre lueur phosphorescente. L’endroit était lugubre et affreux, mais il y avait une source fraîche et limpide au centre de la cuvette, et nous n’avions pas d’autre solution que de bivouaquer à proximité de l’eau.

Nous vîmes pendant une partie de la soirée de grands oiseaux décrire des cercles au-dessus de notre campement, des formes noires aux contours indécis évoluant lentement sur le fond sombre du ciel. En tout cas, nous les prîmes pour des oiseaux. Mais quand des lunes commencèrent à apparaître au-dessus de l’horizon, d’abord la brillante Sentibos, suivie de près par la petite Malibos, leur clarté froide et vive nous permit de découvrir que les créatures volantes n’étaient pas des oiseaux, mais une autre sorte d’êtres ailés.

Leur corps ne différait guère du nôtre, mais il était beaucoup plus frêle et plus petit, comme celui d’un enfant, tendre et flasque, avec des bras fluets et des jambes rabougries. Ces êtres eussent paru chétifs et pitoyables s’ils avaient été obligés de vivre au niveau du sol. Mais leur petit corps triste était suspendu à d’énormes ailes velues d’une envergure considérable et d’une grande puissance qui leur permettaient de se mouvoir infatigablement en une manière de lent vol plané. C’est à ce moment-là que Gazin le Jongleur nous dit que ces êtres étaient des génies du vent et, comme la danse du génie du vent est l’apanage de la Maison des Jongleurs, nous pouvions raisonnablement supposer qu’il savait à quoi ils devaient ressembler.

Et pourtant, Gazin se trompait. Il essayait simplement de se donner de l’importance, comme les Jongleurs aiment à le faire, mais il n’avait jamais vu un génie du vent, ces êtres qui n’avaient existé que dans des temps reculés. Les génies du vent des vieilles légendes étaient toujours présentés comme des êtres surnaturels, délicats comme des elfes, ce qui n’était vraiment pas le cas. Malgré la petitesse de leur corps, ils étaient poilus comme des animaux, couverts d’une épaisse et répugnante fourrure gris-bleu qui leur donnait un aspect ignoble et maléfique. Le lent mouvement de leurs grandes ailes était sinistre et menaçant. Quand ils fondaient sur nous en passant assez près pour qu’il nous soit possible de distinguer leur tête, nous voyions qu’ils étaient d’une incroyable laideur, avec un nez noir et écrasé, des narines béantes, des yeux verts et ardents, et de longues oreilles terminées par d’épaisses touffes de poils. Ils avaient quatre grandes dents jaunes, deux au-dessus et deux au-dessous, qui saillaient loin au-delà des lèvres et se croisaient comme des poignards incurvés. Les mains rachitiques se terminaient par des griffes acérées. Pouvait-il exister des êtres plus laids, évoquant aussi peu des génies ?

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