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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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— On ne pourra même pas en faire un rideau.

Monique ne répond pas. Le nez en l'air, un doigt dans l'oreille, elle ne rêve pas : elle suppute.

— C'est suffisant, dit-elle enfin, pour faire un voile de nouveau-né.

Aïe ! Mon sourcil déteste le genre tout-chose, mon sourcil proteste. A tort, du reste, car Monique récupère posément son tulle, le plie en trois, le glisse dans la valise qui lui servira provisoirement de commode. Elle n'a pas rougi, pas cillé ; elle ne fait pas du tout une tête d'Annonciation. Elle ferme sa valise, se relève et s'étire. Ce sourcil, dont elle ignore les fantaisies, voilà qu'elle le pince entre deux doigts et tire dessus, en plaisantant :

— De quoi se plaint-il, celui-là ?

Elle ne dira rien d'autre, ne m'interrogera plus qu'avec ses prunelles, dont le gris se métallise et qui, trouées par la pupille, ressemblent aux pièces d'un sou. Petit sou de ma chance ! Je vous annonce, Bb, que vous êtes un âne. Ni ange ni bête, votre femme, mais simple au possible et pourtant résolue ! La bête, c'est vous. Quant à l'ange, j'en connais un noir qui n'a rien à faire ici, qui secoue ses ailes et fout le camp.

XXVII

Miel. Certes, les abeilles qui me le livraient ne manquaient pas d'aiguillons. Le plus grand amoureux, assure la sagesse hindoue, déteste sa femme au moins huit heures par jour. Je ne détestais pas Monique, mais nous nous chamaillions avec entrain. D'abord il fallait bien rester en forme. Ensuite les réconciliations de la minute suivante avaient cette saveur aigrelette dont raffole ma gencive depuis qu'elle est privée d'acide. Enfin, il faut bien le dire : il y a Monique et Monique, la primesautière et la convenable. La première m'offrait de zéro à vingt-quatre heures ses petites manies, ses péchés véniels, ses quarts de silence, ses moues tirées de biais, ses talonnades, son déshabillage-éclair et ce petit sein dur… La seconde m'accablait de perfections domestiques, dont le pire était un consentement universel donné à tout ce qui se fait, se dit, se croit ou se pense. Cette consentante-là m'épinglait partout le mot « bien », sans savoir qu'il signifiait « rien » (comme il appert dans les expressions bien-pensant et je t'aime bien) et ses consentements, cela va de soi, se rebellaient contre mes refus (car tel est le seul genre de rébellion dont les soumis soient capables). Monique consentait de la tête aux pieds. Quand elle consentait avec certaines parties de son corps, nous ne nous en plaignions guère. L'ennuyeux, c'est qu'elle consentait aussi avec le crâne, qui avait des idées comme il avait des cheveux : vaporeux en apparence, mais enracinés jusqu'à la pie-mère. Et ne me parlez pas de sa docilité envers les références ! Elles dictaient ses lectures (Me Gand), ses dévotions (la sœur supérieure), sa technique du rouge à lèvres (Gabrielle), ses recettes culinaires (Mlle Arbin). Ma tante par-ci, ma tante par-là. L'octave de notre mariage n'était pas encore fêtée que je commençais à trouver la tante encombrante. Maintenant, dès que j'entendais Monique casser son premier œuf sur l'angle du réchaud à gaz, je ne manquais pas de claironner :

— Omelette aux champignons Catherine Arbin !

Généralement, Monique se contentait de lancer la coquille dans la poubelle, avec vivacité. Une fois, tout de même, elle osa riposter :

— Aujourd'hui, omelette Rezeau. Tu prends de fausses oronges, tu les pèles, tu les fais revenir, tu sales à l'arsenic, tu bats trois œufs, de préférence pourris, tu…

Le reste se perdit dans un grand bruit de fourchette fouettant rageusement une nappe d'or visqueux. Je ne devais pas d'ailleurs en être quitte pour si peu. Le soir même, comme je lui expliquais, à propos de je ne sais plus quel ami de ma mère rencontré dans la journée, que je m'étais « naturellement » refusé à saluer cet individu puisqu'il avait droit aux politesses familiales, elle se récria :

— En somme, toi aussi, tu as tes références, mais tu les appliques à l'envers.

Avantage partout ! Rien n'est plus désagréable que de découvrir en soi les défauts que nous reprochons à autrui. Quand, soulevée par la paille, la poutre nous tombe dessus, nous restons écrasés. Pourtant le pire n'était point qu'elle eût raison. En fait, j'obéissais depuis longtemps à deux sortes de critères : les uns anciens, venus de ma famille et qui réclamaient leur contradiction ; les autres, plus récents, fournis par les Ladourd, Paule, Monique et valables comme tels. Or ce pour et ce contre se chevauchaient et leur enchevêtrement me laissait perplexe : c'est le sort de tous les gens qui misent sur des personnes, qui font de leur jugement une annexe de leur humeur. Ma mère était bien pensante. Comment la première pouvait-elle avoir tort, parce qu'elle était ma mère, si la seconde avait raison parce qu'elle était ma femme ? Même si je décrétais, pour m'en tirer, que les opinions de ma mère trouvaient leur source dans l'intérêt et celles de Monique dans une généreuse naïveté, il n'en restait pas moins qu'elles se rencontraient. Promiscuité scandaleuse ! Il était déjà déplorable que ma femme fût du même sexe que ma mère. Cela suffisait ! Ceux que j'aime et ceux que je déteste ne doivent pas avoir de points communs. Il me faudra encore des années pour perdre cette mentalité de partisan. Paule l'avait déjà dénoncée en me jetant un jour :

— Quel sectaire ! Tu ferais un merveilleux politicien.

Ce devait être, sous une autre forme, l'exclamation de Monique, à qui je faisais remarquer qu'elle se couchait bien tôt, à cette même heure où Mme Rezeau nous expédiait dans nos chambres.

— Je ne peux tout de même pas refuser de faire tout ce que l'on faisait chez toi. On y mangeait, je pense ? Alors, tant pis, car il m'arrive aussi d'avoir faim !

Ces frictions n'étaient pas les seules. Notre intimité — qui tournait rond — avait besoin de se roder. L'axe (l'axe, c'est moi, évidemment) serrait sa roue de trop près. Pour une femme, l'avidité est toujours un hommage, et je ne sache pas qu'elle s'en lasse. Mais je n'en connaissais point l'art, qui doit savoir se reposer, donner du champ, éviter la présence perpétuelle, les « Où vas-tu ? », le couvage, l'esclavage de l'œil. On dit que les hommes sont jaloux du passé, alors que les femmes le seraient du présent (et il est certain qu'un homme préfère être le premier amour d'une femme parce que sa jalousie procède de l'esprit de création, tandis qu'une femme préfère être le dernier amour d'un homme parce que sa jalousie procède de l'esprit de compétition). Moi, je n'étais pas plus précisément jaloux du passé (inexistant), ou du présent (occupé par moi), ou de l'avenir de Monique ; je n'étais pas jaloux d'un de ses temps, j'étais jaloux de son espace. Je devais suffire pour le meubler. Tu sors, je sors, nous sortons : ambo.

— J'inviterais bien Gabrielle, m'avait proposé Monique, un dimanche.

— Pourquoi ? Je t'ennuie ?

— Ne confonds pas tout. C'est une amie.

Une amie ! Pourquoi faire ? Avais-je des amis, moi ? Avait-elle des amis, cette femme dévouée, si exclusivement occupée des habitants de La Belle Angerie ? On n'est bien, on n'a chaud — ou froid — qu'entre soi. Pas d'étrangers, pas de tièdes. Voici que de ma bouche, où la langue n'avait pas tourné sept fois, tombait cette ahurissante profession de foi :

— Moi, tu sais, je ne suis à l'aise qu'en famille.

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