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Les Essais – Livre III

Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-m?me la mati?re de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivit? qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la litt?rature fran?aise, quoique l'un des plus anciens. ? la mort de son ami La Bo?tie, Montaigne d?cide en effet de prendre la plume pour perp?tuer leurs discussions si f?condes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abord?s, de l'amiti? ? l'?ducation, de la philosophie ? la lecture, de la religion ? la mort des hommes. En s'observant lui-m?me, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une r?flexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pens?e humaine.
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Je ne lis jamais cette histoire, que je ne m'en offence, d'un ressentiment propre et naturel. Lyncestez accusé de conjuration, contre Alexandre, le jour qu'il fut mené en la presence de l'armée, suivant la coustume, pour estre ouy en ses deffences, avoit en sa teste une harangue estudiée, de laquelle tout hesitant et begayant il prononça quelques paroles: Comme il se troubloit de plus en plus, ce pendant qu'il lucte avec sa memoire, et qu'il la retaste, le voila chargé et tué à coups de pique, par les soldats, qui luy estoyent plus voisins: le tenans pour convaincu. Son estonnement et son silence, leur servit de confession. Ayant eu en prison tant de loysir de se preparer, ce n'est à leur advis, plus la memoire qui luy manque: c'est la conscience qui luy bride la langue, et luy oste la force. Vrayement c'est bien dit. Le lieu estonne, l'assistance, l'expectation, lors mesme qu'il n'y va que de l'ambition de bien dire. Que peut-on faire, quand c'est une harangue, qui porte la vie en consequence?

Pour moy, cela mesme, que je sois lié à ce que j'ay à dire, sert à m'en desprendre. Quand je me suis commis et assigné entierement à ma memoire, je pends si fort sur elle, que je l'accable: elle s'effraye de sa charge. Autant que je m'en rapporte à elle; je me mets hors de moy: jusques à essayer ma contenance: Et me suis veu quelque jour en peine, de celer la servitude en laquelle j'estois entravé: Là où mon dessein est, de representer en parlant, une profonde nonchalance d'accent et de visage, et des mouvemens fortuites et impremeditez, comme naissans des occasions presentes: aymant aussi cher ne rien dire qui vaille, que de montrer estre venu preparé pour bien dire: Chose messeante, sur tout à gens de ma profession: et chose de trop grande obligation, à qui ne peut beaucoup tenir: L'apprest donne plus à esperer, qu'il ne porte. On se met souvent sottement en pourpoinct, pour ne sauter pas mieux qu'en saye. Nihil est his, qui placere volunt, tam adversarium, quàm expectatio.

Ils ont laissé par escrit de l'orateur Curio, que quand il proposoit la distribution des pieces de son oraison, en trois, ou en quatre; ou le nombre de ses arguments et raisons, il luy advenoit volontiers, ou d'en oublier quel-qu'un, ou d'y en adjouster un ou deux de plus. J'ay tousjours bien evité, de tomber en cet inconvenient: ayant hay ces promesses et prescriptions: Non seulement pour la deffiance de ma memoire: mais aussi pource que cette forme retire trop à l'artiste. Simpliciora militares decent. Baste, que je me suis meshuy promis, de ne prendre plus la charge de parler en lieu de respect: Car quant à parler en lisant son escript: outre ce qu'il est tresinepte, il est de grand desavantage à ceux, qui par nature pouvoient quelque chose en l'action. Et de me jetter à la mercy de mon invention presente, encore moins: Je l'ay lourde et trouble, qui ne sçauroit fournir aux soudaines necessitez, et importantes.

Laisse Lecteur courir encore ce coup d'essay, et ce troisiesme alongeail, du reste des pieces de ma peinture. J'adjouste, mais je ne corrige pas: Premierement, par ce que celuy qui a hypothequé au monde son ouvrage, je trouve apparence, qu'il n'y ayt plus de droict: Qu'il die, s'il peut, mieux ailleurs, et ne corrompe la besongne qu'il a venduë: De telles gens, il ne faudroit rien acheter qu'apres leur mort: Qu'ils y pensent bien, avant que de se produire. Qui les haste?

Mon livre est tousjours un: sauf qu'à mesure, qu'on se met à le renouveller, afin que l'achetteur ne s'en aille les mains du tout vuides, je me donne loy d'y attacher (comme ce n'estqu'une marqueterie mal jointe) quelque embleme supernumeraire. Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent point la premiere forme, mais donnent quelque prix particulier à chacune des suivantes, par une petite subtilité ambitieuse. De là toutesfois il adviendra facilement, qu'il s'y mesle quelque transposition de chronologie: mes contes prenants place selon leur opportunité, non tousjours selon leur aage.

Secondement, à cause que pour mon regard, je crains de perdre au change: Mon entendement ne va pas tousjours avant, il va à reculons aussi: Je ne me deffie gueres moins de mes fantasies, pour estre secondes ou tierces, que premieres: ou presentes, que passees. Nous nous corrigeons aussi sottement souvent, comme nous corrigeons les autres. Je suis euvieilly de nombre d'ans, depuis mes premiers publications, qui furent l'an mille cinq cens quatre vingts. Mais je fais doute que je sois assagi d'un pouce. Moy à cette heure, et moy tantost, sommes bien deux. Quand meilleur, je n'en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que vers l'amendement. C'est un mouvement d'yvroigne, titubant, vertigineux, informe: ou des jonchez, que l'air manie casuellement selon soy.

Antiochus avoit vigoureusement escript en faveur de l'Academie: il print sur ses vieux ans un autre party: lequel des deux je suyvisse, seroit ce pas tousjours suivre Antiochus? Apres avoir estably le doubte, vouloir establir la certitude des opinions humaines, estoit ce pas establir le doubte, non la certitude? et promettre, qui luy eust donné encore un aage à durer, qu'il estoit tousjours en termes de nouvelle agitation: non tant meilleure, qu'autre.

La faveur publique m'a donné un peu plus de hardiesse que je n'esperois: mais ce que je crains le plus, c'est desaouler. J'aymerois mieux poindre que lasser. Comme a faict un sçavant homme de mon temps. La louange est tousjours plaisante, de qui, et pourquoy elle vienne: Si faut-il pour s'en aggreer justement, estre informé de sa cause. Les imperfections mesme ont leur moyen de se recommander. L'estimation vulgaire et commune, se voit peu heureuse en rencontre: Et de mon temps, je suis trompé, si les pires escrits ne sont ceux qui ont gaigné le dessus du vent populaire. Certes je rends graces à des honnestes hommes, qui daignent prendre en bonne part, mes foibles efforts. Il n'est lieu où les fautes de la façon paroissent tant, qu'en une matiere qui de soy n'a point de recommandation: Ne te prens point à moy, Lecteur, de celles qui se coulent icy, par la fantasie, ou inadvertance d'autruy: chasque main, chasque ouvrier, y apporte les siennes. Je ne me mesle, ny d'orthographe (et ordonne seulement qu'ils suivent l'ancienne) ny de la punctuation: je suis peu expert en l'un et en l'autre. Où ils rompent du tout le sens, je m'en donne peu de peine, car aumoins ils me deschargent: Mais où ils en substituent un faux, comme ils font si souvent, et me destournent à leur conception, ils me ruynent. Toutesfois quand la sentence n'est forte à ma mesure, un honneste homme la doit refuser pour mienne. Qui cognoistra combien je suis peu laborieux, combien je suis faict à ma mode, croira facilement, que je redicterois plus volontiers, encore autant d'Essais, que de m'assujettir à resvivre ceux-cy, pour cette puerile correction.

Je disois donc tantost, qu'estant planté en la plus profonde miniere de ce nouveau metal, non seulement je suis privé de grande familiarité, avec gens d'autres moeurs que les miennes: et d'autres opinions, par lesquelles ils tiennent ensemble d'un noeud, qui commande tout autre noeud. Mais encore je ne suis pas sans hazard, parmy ceux, à qui tout est esgalement loisible: et desquels la plus part ne peut empirer meshuy son marché, vers nostre justice: D'ou naist l'extreme degré de licence. Comptant toutes les particulieres circonstances qui me regardent, je ne trouve homme des nostres, à qui la deffence des loix, couste, et en gain cessant, et en dommage emergeant, disent les clercs, plus qu'à moy. Et tels font bien les braves, de leur chaleur et aspreté, qui font beaucoup moins que moy, en juste balance.

Comme maison de tout temps libre, de grand abbord, et officieuse à chacun (car je ne me suis jamais laissé induire, d'en faire un outil de guerre: laquelle je vois chercher plus volontiers, où elle est le plus esloingnee de mon voisinage) ma maison a merité assez d'affection populaire: et seroit bien mal-aisé de me gourmander sur mon fumier: Et j'estime à un merveilleux chef d'oeuvre, et exemplaire, qu'elle soit encore vierge de sang, et de sac, soubs un si long orage, tant de changemens et agitations voisines. Car à dire vray, il estoit possible à un homme de ma complexion, d'eschaper à une forme constante, et continue, telle qu'elle fust: Mais les invasions et incursions contraires, et alternations et vicissitudes de la fortune, au tour de moy, ont jusqu'à cette heure plus exasperé qu'amolly l'humeur du pays: et me rechargent de dangers, et difficultez invincibles. J'eschape: Mais il me desplaist que ce soit plus par fortune: voire, et par ma prudence, que par justice: Et me desplaist d'estre hors la protection des loix, et soubs autre sauvegarde que la leur. Comme les choses sont, je vis plus qu'à demy, de la faveur d'autruy: qui est une rude obligation. Je ne veux debvoir ma seureté, ny à la bonté, et benignité des grands, qui s'aggreent de ma legalité et liberté: ny à la facilité des moeurs de mes predecesseurs, et miennes: car quoy si j'estois autre? Si mes deportemens et la franchise de ma conversation, obligent mes voisins, ou la parenté: c'est cruauté qu'ils s'en puissent acquitter, en me laissant vivre, et qu'ils puissent dire: Nous luy condonons la libre continuation du service divin, en la chapelle de sa maison, toutes les Eglises d'autour, estants par nous desertées: et luy condonons l'usage de ses biens, et sa vie, comme il conserve nos femmes, et nos boeufs au besoing. De longue main chez moy, nous avons part à la louange de Lycurgus Athenien, qui estoit general depositaire et gardien des bourses de ses concitoyens.

Or je tiens, qu'il faut vivre par droict, et par auctorité, non par recompence ny par grace. Combien de galans hommes ont mieux aymé perdre la vie, que la devoir? Je fuis à me submettre à toute sorte d'obligation. Mais sur tout, à celle qui m'attache, par devoir d'honneur. Je ne trouve rien si cher, que ce qui m'est donné: et ce pourquoy, ma volonté demeure hypothequee par tiltre d'ingratitude: Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Je croy bien: Pour ceux-cy, je ne donne que de l'argent: pour les autres, je me donne moy-mesme. Le neud, qui me tient par la loy d'honnesteté, me semble bien plus pressant et plus poisant, que n'est celuy de la contraincte civile. On me garrote plus doucement par un Notaire, que par moy. N'est-ce pas raison, que ma conscience soit beaucoup plus engagee, à ce, en quoy on s'est simplement fié d'elle? Ailleurs, ma foy ne doit rien: car on ne luy a rien presté. Qu'on s'ayde de la fiance et asseurance, qu'on a prise hors de moy. J'aymeroy bien plus cher, rompre la prison d'une muraille, et des loix, que de ma parole. Je suis delicat à l'observation de mes promesses, jusques à la superstition: et les fay en tous subjects volontiers incertaines et conditionnelles. A celles, qui sont de nul poids, je donne poids de la jalousie de ma reigle: elle me gehenne et charge de son propre interest. Ouy, és entreprinses toutes miennes et libres, si j'en dy le poinct, il me semble, que je me les prescry: et que, le donner à la science d'autruy, c'est le preordonner à soy. Il me semble que je le promets, quand je le dy. Ainsi j'evente peu mes propositions.

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