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Les Essais – Livre III

Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-m?me la mati?re de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivit? qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la litt?rature fran?aise, quoique l'un des plus anciens. ? la mort de son ami La Bo?tie, Montaigne d?cide en effet de prendre la plume pour perp?tuer leurs discussions si f?condes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abord?s, de l'amiti? ? l'?ducation, de la philosophie ? la lecture, de la religion ? la mort des hommes. En s'observant lui-m?me, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une r?flexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pens?e humaine.
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Dépuis dix-huict ans, que je gouverne des biens, je n'ay sçeu gaigner sur moy, de voir, ny tiltres, ny mes principaux affaires, qui ont necessairement à passer par ma science, et par mon soing. Ce n'est pas un mespris philosophique, des choses transitoires et mondaines: je n'ay pas le goust si espuré, et les prise pour le moins ce qu'elles valent: mais certes c'est paresse et negligence inexcusable et puerile. Que ne feroy je plustost que de lire un contract? Et plustost, que d'aller secoüant ces paperasses poudreuses, serf de mes negoces? ou encore pis, de ceux d'autruy, comme font tant de gents à prix d'argent. Je n'ay rien cher que le soucy et la peine: et ne cherche qu'à m'anonchalir et avachir.

J'estoy, ce croi-je, plus propre, à vivre de la fortune d'autruy, s'il se pouvoit, sans obligation et sans servitude. Et si ne sçay, à l'examiner de pres; si selon mon humeur et mon sort, ce que 'iay à souffrir des affaires, et des serviteurs, et des domestiques, n'a point plus d'abjection, d'importunité, et d'aigreur, que n'auroit la suitte d'un homme, nay plus grand que moy, qui me guidast un peu à mon aise. Servitus obedientia est fracti animi et abjecti, arbitrio carentis suo : Crates fit pis, qui se jetta en la franchise de la pauvreté, pour se deffaire des indignitez et cures de la maison. Cela ne ferois-je pas: Je hay la pauvreté à pair de la douleur: mais ouy bien, changer cette sorte de vie, à une autre moins brave, et moins affaireuse.

Absent, je me despouille de tous tels pensemens: et sentirois moins lors la ruyne d'une tour, que je ne fais present, la cheute d'une ardoyse. Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence, elle souffre, comme celle d'un vigneron. Une rene de travers à mon cheval, un bout d'estriviere qui batte ma jambe, me tiendront tout un jour en eschec. J'esleve assez mon courage à l'encontre des inconveniens, les yeux, je ne puis.

Sensus ô superi sensus!

Je suis chez moy, respondant de tout ce qui va mal. Peu de maistres, je parle de ceux de moyenne condition, comme est la mienne: et s'il en est, ils sont plus heureux: se peuvent tant reposer, sur un second, qu'il ne leur reste bonne part de la charge. Cela oste volontiers quelque chose de ma façon, au traittement des survenants: et en ay peu arrester quelcun par adventure plus par ma cuisine, que par ma grace: comme font les fascheux: et oste beaucoup du plaisir que je devrois prendre chez moy, de la visitation et assemblees de mes amys. La plus sotte contenance d'un gentil-homme en sa maison, c'est de le voir empesché du train de sa police; parler à l'oreille d'un valet, en menacer un autre des yeux. Elle doit couler insensiblement, et representer un cours ordinaire. Et treuve laid, qu'on entretienne ses hostes, du traictement qu'on leur fait, autant à l'excuser qu'à le vanter. J'ayme l'ordre et la netteté,

et cantharus et lanx,

Ostendunt mihi me,

au prix de l'abondance: et regarde chez moy exactement à la necessité, peu à la parade. Si un valet se bat chez autruy, si un plat se verse, vous n'en faites que rire: vous dormez ce pendant que monsieur renge avec son maistre d'hostel, son faict, pour vostre traictement du lendemain.

J'en parle selon moy: Ne laissant pas en general d'estimer, combien c'est un doux amusement à certaines natures, qu'un mesnage paisible, prospere, conduict par un ordre reglé. Et ne voulant attacher à la chose, mes propres erreurs et inconvenients. Ny desdire Platon, qui estime la plus heureuse occupation à chascun, faire ses particuliers affaires sans injustice.

Quand je voyage, je n'ay à penser qu'à moy, et à l'emploicte de mon argent: cela se dispose d'un seul precepte. Il est requis trop de parties à amasser: je n'y entens rien: A despendre, je m'y entens un peu, et à donner jour à ma despence: qui est de vray son principal usage. Mais je m'y attens trop ambitieusement; qui la rend inegalle et difforme: et en outre immoderee en l'un et l'autre visage. Si elle paroist, si elle sert, je m'y laisse indiscretement aller: et me resserre autant indiscretement, si elle ne luyt, et si elle ne me rit.

Qui que ce soit, ou art, ou nature, qui nous imprime cette condition de vivre, par la relation à autruy, nous fait beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous defraudons de nos propres utilitez, pour former les apparences à l'opinion commune. Il ne nous chaut pas tant, quel soit nostre estre, en nous, et en effect, comme quel il soit, en la cognoissance publique. Les biens mesmes de l'esprit, et la sagesse, nous semblent sans fruict, si elle n'est jouye que de nous: si elle ne se produict à la veuë et approbation estrangere. Il y en a, de qui l'or coulle à gros bouillons, par des lieux sousterreins, imperceptiblement: d'autres l'estendent tout en lames et en feuilles: Si qu'aux uns les liars valent escuz, aux autres le contraire: le monde estimant l'emploite et la valeur, selon la montre. Tout soing curieux autour des richesses sent à l'avarice: Leur dispensation mesme, et la liberalité trop ordonnee et artificielle: elles ne valent pas une advertance et sollicitude penible. Qui veut faire sa despense juste, la fait estroitte et contrainte. La garde, ou l'emploitte, sont de soy choses indifferentes, et ne prennent couleur de bien ou de mal, que selon l'application de nostre volonté.

L'autre cause qui me convie à ses promenades, c'est la disconvënance aux moeurs presentes de nostre estat: je me consolerois aysement de cette corruption, pour le regard de l'interest public:

pejoraque sæcula ferri

Temporibus, quorum sceleri non invenit ipsa

Nomen, et à nullo posuit natura metallo:

mais pour le mien, non. J'en suis en particulier trop pressé. Car en mon voisinage, nous sommes tantost par la longue licence de ces guerres civiles, envieillis en une forme d'estat si desbordee,

Quippe ubi fas versum atque nefas:

qu'à la verité, c'est merveille qu'elle se puisse maintenir.

Armati terram exercent, sempérque recentes

Convectare juvat prædas, et vivere rapto.

En fin je vois par nostre exemple, que la societé des hommes se tient et se coust, à quelque prix que ce soit: En quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent, et se rengent, en se remuant et s'entassant: comme des corps mal unis qu'on empoche sans ordre, trouvent d'eux mesmes la façon de se joindre, et s'emplacer, les uns parmy les autres: souvent mieux, que l'art ne les eust sçeu disposer. Le Roy Philippus fit un amas, des plus meschans hommes et incorrigibles qu'il peut trouver, et les logea tous en une ville, qu'il leur fit bastir, qui en portoit le nom. J'estime qu'ils dresserent des vices mesme, une contexture politique entre eux, et une commode et juste societé.

Je vois, non une action, ou trois, ou cent, mais des moeurs, en usage commun et reçeu, si farouches, en inhumanité sur tout et desloyauté, qui est pour moy la pire espece des vices, que je n'ay point le courage de les concevoir sans horreur: Et les admire, quasi autant que je les deteste. L'exercice de ces meschancetez insignes, porte marque de vigueur et force d'ame, autant que d'erreur et desreglement. La necessité compose les hommes et les assemble. Cette cousture fortuite se forme apres en loix. Car il en a esté d'aussi sauvages qu'aucune opinion humaine puisse enfanter, qui toutesfois ont maintenu leurs corps, avec autant de santé et longueur de vie, que celles de Platon et Aristote sçauroient faire.

Et certes toutes ces descriptions de police, feintes par art, se trouvent ridicules, et ineptes à mettre en practique. Ces grandes et longues altercations, de la meilleure forme de societé: et des reigles plus commodes à nous attacher, sont altercations propres seulement à l'exercice de nostre esprit: Comme il se trouve és arts, plusieurs subjects qui ont leur essence en l'agitation et en la dispute, et n'ont aucune vie hors de là. Telle peinture de police, seroit de mise, en un nouveau monde: mais nous prenons un monde desja faict et formé à certaines coustumes. Nous ne l'engendrons pas comme Pyrrha, ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loy de le redresser, et renger de nouveau, nous ne pouvons gueres le tordre de son accoustumé ply, que nous ne rompions tout. On demandoit à Solon, s'il avoit estably les meilleures loyx qu'il avoit peu aux Atheniens: Ouy bien, respondit-il, de celles qu'ils eussent reçeuës.

Varro s'excuse de pareil air: Que s'il avoit tout de nouveau à escrire de la religion, il diroit ce, qu'il en croid. Mais, estant desja receuë, il en dira selon l'usage, plus que selon nature.

Non par opinion, mais en verité, l'excellente et meilleure police, est à chacune nation, celle soubs laquelle elle s'est maintenuë. Sa forme et commodité essentielle despend de l'usage. Nous nous desplaisons volontiers de la condition presente: Mais je tiens pourtant, que d'aller desirant le commandement de peu, en un estat populaire: ou en la monarchie, une autre espece de gouvernement, c'est vice et folie.

Ayme l'estat tel que tu le vois estre,

S'il est royal, ayme la royauté,

S'il est de peu, ou bien communauté,

Ayme l'aussi, car Dieu t'y a faict naistre.

Ainsi en parloit le bon monsieur de Pibrac, que nous venons de perdre: un esprit si gentil, les opinions si saines, les moeurs si douces. Cette perte, et celle qu'en mesme temps nous avons faicte de monsieur de Foix, sont pertes importantes à nostre couronne. Je ne sçay s'il reste à la France dequoy substituer une autre coupple, pareille à ces deux Gascons, en syncerité, et en suffisance, pour le conseil de nos Roys. C'estoyent ames diversement belles, et certes selon le siecle, rares et belles, chacune en sa forme. Mais qui les avoit logees en cet aage, si desconvenables et si disproportionnees à nostre corruption, et à nos tempestes?

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