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Les Essais – Livre III

Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-m?me la mati?re de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivit? qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la litt?rature fran?aise, quoique l'un des plus anciens. ? la mort de son ami La Bo?tie, Montaigne d?cide en effet de prendre la plume pour perp?tuer leurs discussions si f?condes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abord?s, de l'amiti? ? l'?ducation, de la philosophie ? la lecture, de la religion ? la mort des hommes. En s'observant lui-m?me, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une r?flexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pens?e humaine.
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Au pis aller, courez tousjours par retranchement de despence, devant la pauvreté. C'est à quoy je m'attends, et de me reformer, avant qu'elle m'y force. J'ay estably au demeurant, en mon ame, assez de degrez, à me passer de moins, que ce que j'ay. Je dis, passer avec contentement. Non æstimatione census, verùm victu atque cultu, terminatur pecuniæ modus. Mon vray besoing n'occupe pas si justement tout mon avoir, que sans venir au vif, fortune n'ait où mordre sur moy.

Ma presence, toute ignorante et desdaigneuse qu'elle est, preste grande espaule à mes affaires domestiques: Je m'y employe, mais despiteusement: Joinct que j'ay cela chez moy, que pour brusler à part, la chandelle par mon bout, l'autre bout ne s'espargne de rien.

Les voyages ne me blessent que par la despence, qui est grande, et outre mes forces: ayant accoustumé d'y estre avec equippage non necessaire seulement, mais aussi honneste: Il me les en faut faire d'autant plus courts, et moins frequents: et n'y employe que l'escume, et mareserve, temporisant et differant, selon qu'elle vient. Je ne veux pas, que le plaisir de me promener, corrompe le plaisir de me retirer. Au rebours, j'entens qu'ils se nourrissent, et favorisent l'un l'autre. La fortune m'a aydé en cecy: que puis que ma principale profession en cette vie, estoit de la vivre mollement, et plustost laschement qu'affaireusement; elle m'a osté le besoing de multiplier en richesses, pour pourvoir à la multitude de mes heritiers. Pour un, s'il n'a assez de ce, dequoy j'ay eu si plantureusement assez, à son dam. Son imprudence ne meritera pas, que je luy en desire d'avantage. Et chascun, selon l'exemple de Phocion, pourvoid suffisamment à ses enfants, qui leur pourvoid, entant qu'ils ne luy sont dissemblables. Nullement seroy-je d'advis du faict de Crates. Il laissa son argent chez un banquier, avec cette condition: Si ses enfants estoient des sots, qu'il le leur donnast; s'ils estoient habiles, qu'il le distribuast aux plus sots du peuple. Comme si les sots, pour estre moins capables de s'en passer, estoient plus capables d'user des richesses.

Tant y a, que le dommage qui vient de mon absence, ne me semble point meriter, pendant que j'auray dequoy le porter, que je refuse d'accepter les occasions qui se presentent, de me distraire de cette assistance penible. Il y a tousjours quelque piece qui va de travers. Les negoces, tantost d'une maison, tantost d'une autre, vous tirassent. Vous esclairez toutes choses de trop pres: Vostre perspicacité vous nuit icy, comme si fait elle assez ailleurs. Je me desrobe aux occasions de me fascher: et me destourne de la cognoissance des choses, qui vont maclass="underline" Et si ne puis tant faire, qu'à toute heure je ne heurte chez moy, en quelque rencontre, qui me desplaise. Et les fripponneries, qu'on me cache le plus, sont celles que je sçay le mieux. Il en est que pour faire moins mal, il faut ayder soy mesme à cacher. Vaines pointures: vaines par fois, mais tousjours pointures. Les plus menus et graisles empeschemens, sont les plus persans. Et comme les petites lettres lassent plus les yeux, aussi nous piquent plus les petits affaires: la tourbe des menus maux, offence plus, que la violence d'un, pour grand qu'il soit. A mesure que ces espines domestiques sont drues et desliees, elles nous mordent plus aigu, et sans menace, nous surprenant facilement à l'impourveu.

Je ne suis pas philosophe. Les maux me foullent selon qu'ils poisent: et poisent selon la forme, comme selon la matiere: et souvent plus. J'y ay plus de perspicacité que le vulgaire, si j'y ay plus de patience. En fin s'ils ne me blessent, ils me poisent. C'est chose tendre que la vie, et aysee à troubler. Depuis que j'ay le visage tourné vers le chagrin, nemo enim resistit sibi cùm ceperit impelli, pour sotte cause qui m'y ayt porté: j'irrite l'humeur de ce costé là: qui se nourrit apres, et s'exaspere, de son propre branle, attirant et ammoncellant une matiere sur autre, dequoy se paistre.

Stillicidii casus lapidem cavat :

Ces ordinaires goutieres me mangent, et m'ulcerent. Les inconvenients ordinaires ne sont jamais legers. Ils sont continuels et irreparables, quand ils naissent des membres du mesnage, continuels et inseparables.

Quand je considere mes affaires de loing, et en gros: je trouve, soit pour n'en avoir la memoire gueres exacte, qu'ils sont allez jusques à cette heure, en prosperant, outre mes contes et mes raisons. J'en retire ce me semble plus, qu'il n'y en a: leur bon heur me trahit. Mais suis-je au dedans de la besongne, voy-je marcher toutes ces parcelles?

Tum veró in curas animum diducimus omnes :

mille choses m'y donnent à desirer et craindre. De les abandonner du tout, il m'est tres-facile: de m'y prendre sans m'en peiner, tresdifficile. C'est pitié, d'estre en lieu où tout ce que vous voyez, vous embesongne, et vous concerne. Et me semble jouyr plus gayement les plaisirs d'une maison estrangere, et y apporter le goust plus libre et pur. Diogenes respondit selon moy, à celuy qui luy demanda quelle sorte de vin il trouvoit le meilleur: L'estranger, feit il.

Mon pere aymoit à bastir Montaigne, où il estoit nay: et en toute cette police d'affaires domestiques, j'ayme à me servir de son exemple, et de ses reigles; et y attacheray mes successeurs autant que je pourray. Si je pouvois mieux pour luy, je le feroys. Je me glorifie que sa volonté s'exerce encores, et agisse par moy. Ja Dieu ne permette que je laisse faillir entre mes mains, aucune image de vie, que je puisse rendre à un si bon pere. Ce que je me suis meslé d'achever quelque vieux pan de mur, et de renger quelque piece de bastiment mal dolé, ç'a esté certes, regardant plus à son intention, qu'à mon contentement. Et accuse ma faineance, de n'avoir passé outre, à parfaire les commencements qu'il a laissez en sa maison: d'autant plus, que je suis en grands termes d'en estre le dernier possesseur de ma race, et d'y porter la derniere main. Car quant à mon application particuliere, ny ce plaisir de bastir, qu'on dit estre si attrayant, ny la chasse, ny les jardins, ny ces autres plaisirs de la vie retiree, ne me peuvent beaucoup amuser. C'est chose dequoy je me veux mal, comme de toutes autres opinions qui me sont incommodes. Je ne me soucie pas tant de les avoir vigoureuses et doctes, comme je me soucie de les avoir aisees et commodes à la vie. Elles sont bien assez vrayes et saines, si elles sont utiles et aggreables.

Ceux qui m'oyans dire mon insuffisance aux occupations du mesnage, me viennent souffler aux oreilles que c'est desdaing, et que je laisse de sçavoir les instrumens du labourage, ses saisons, son ordre, comment on fait mes vins, comme on ente, et de sçavoir le nom et la forme des herbes et des fruicts, et l'apprest des viandes, dequoy je vis: le nom et prix des estoffes, de quoy je m'abille, pour avoir à coeur quelque plus haute science, ils me font mourir. Cela, c'est sottise: et plustost bestise, que gloire: Je m'aymerois mieux bon escuyer, que bon logicien.

Quin tu aliquid saltem potius quorum indiget usus,

Viminibus mollique paras detexere junco?

Nous empeschons noz pensees du general, et des causes et conduittes universelles: qui se conduisent tresbien sans nous: et laissons en arriere nostre faict: et Michel, qui nous touche encore de plus pres que l'homme. Or j'arreste bien chez moy le plus ordinairement: mais je voudrois m'y plaire plus qu'ailleurs.

Sit meæ sedes utinam senectæ,

Sit modus lasso maris, et viarum,

Militiæque.

Je ne sçay si j'en viendray à bout. Je voudrois qu'au lieu de quelque autre piece de sa succession, m'on pere m'eust resigné cette passionnee amour, qu'en ses vieux ans il portoit à son mesnage. Il estoit bien heureux, de ramener ses desirs, à sa fortune, et de se sçavoir plaire de ce qu'il avoit. La philosophie politique aura bel accuser la bassesse et sterilité de mon occupation, si j'en puis une fois prendre le goust, comme luy. Je suis de cet avis, que la plus honorable vacation, est de servir au publiq, et estre utile à beaucoup. Fructus enim ingenii et virtutis, omnisque præstantiæ tum maximus accipitur, quum in proximum quemque confertur. Pour mon regard je m'en despars: Partie par conscience: (car par où je vois le poix qui touche telles vacations, je vois aussi le peu de moyen que j'ay d'y fournir: et Platon maistre ouvrier en tout gouvernement politique, ne laissa de s'en abstenir) partie par poltronerie. Je me contente de jouïr le monde, sans m'en empresser: de vivre une vie, seulement excusable: et qui seulement ne poise, ny à moy, ny à autruy.

Jamais homme ne se laissa aller plus plainement et plus laschement, au soing et gouvernement d'un tiers, que je ferois, si j'avois à qui. L'un de mes souhaits pour cette heure, ce seroit de trouver un gendre, qui sçeust appaster commodément mes vieux ans, et les endormir: entre les mains de qui je deposasse en toute souveraineté, la conduite et usage de mes biens: qu'il en fist ce que j'en fais, et gaignast sur moy ce que j'y gaigne: pourveu qu'il y apportast un courage vrayement recognoissant, et amy. Mais quoy? nous vivons en un monde, où la loyauté des propres enfans est incognue.

Qui a la garde de ma bourse en voyage, il l'a pure et sans contreroolle: aussi bien me tromperoit il en comptant. Et si ce n'est un diable, je l'oblige à bien faire, par une si abandonnee confiance. Multi fallere docuerunt, dum timent falli, et aliis jus peccandi suspicando fecerunt. La plus commune seureté, que je prens de mes gens, c'est la mescognoissance: Je ne presume les vices qu'apres que je les ay veuz: et m'en fie plus aux jeunes, que j'estime moins gastez par mauvais exemple. J'oy plus volontiers dire, au bout de deux mois, que j'ay despandu quatre cens escus, que d'avoir les oreilles battues tous les soirs, de trois, cinq, sept. Si ay-je esté desrobé aussi peu qu'un autre de cette sorte de larrecin: Il est vray, que je preste la main à l'ignorance: Je nourris à escient, aucunement trouble et incertaine la science de mon argent: Jusques à certaine mesure, je suis content, d'en pouvoir doubter. Il faut laisser un peu de place à la desloyauté, ou imprudence de vostre valet: S'il nous en reste en gros, dequoy faire nostre effect, cet excez de la liberalité de la fortune, laissons le un peu plus courre à sa mercy: La portion du glanneur. Apres tout, je ne prise pas tant la foy de mes gents, comme je mesprise leur injure. O le vilain et sot estude, d'estudier son argent, se plaire à le manier et recomter! c'est par là, que l'avarice faict ses approches.

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