Les Essais – Livre III
- Автор: Montaigne Michel de
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:
De Rome en hors, je tiens et regente ma maison, et les commoditez que j'y ay laissé: je voy croistre mes murailles, mes arbres, et mes rentes, et descroistre à deux doigts pres, comme quand j'y suis,
Ante oculos errat domus, errat forma locorum.
Si nous ne jouyssons que ce que nous touchons, adieu noz escus quand ils sont en noz coffres, et noz enfans s'ils sont à la chasse. Nous les voulons plus pres. Au jardin est-ce loing? A une demy journee? Quoy, à dix lieuës est-ce loing, ou pres? Si c'est pres: Quoy onze, douze, treze? et ainsi pas à pas. Vrayment celle qui sçaura prescripre à son mary, le quantiesme pas finit le pres, et le quantiesme pas donne commencement au loing, je suis d'advis qu'elle l'arreste entre-deux.
excludat jurgia finis:
Utor permisso, caudæque pilos ut equinæ
Paulatim vello: et demo unum, demo etiam unum
Dum cadat elusus ratione ruentis acervi.
Et qu'elles appellent hardiment la Philosophie à leur secours. A qui quelqu'un pourroit reprocher, puis qu'elle ne voit ny l'un ny l'autre bout de la jointure, entre le trop et le peu, le long et le court, le leger et le poisant, le pres et le loing: puis qu'elle n'en recognoist le commencement ny la fin, qu'elle juge bien incertainement du milieu. Rerum natura nullam nobis dedit cognitionem finium. Sont-elles pas encore femmes et amies des trespassez; qui ne sont pas au bout de cettuy-cy, mais en l'autre monde? Nous embrassons et ceux qui ont esté, et ceux qui ne sont point encore, non que les absens. Nous n'avons pas faict marché, en nous mariant, de nous tenir continuellement accouez, l'un à l'autre, comme je ne sçay quels petits animaux que nous voyons, ou comme les ensorcelez de Karenty, d'une maniere chiennine. Et ne doibt une femme avoir les yeux si gourmandement fichez sur le devant de son mary, qu'elle n'en puisse veoir le derriere, où besoing est.
Mais ce mot de ce peintre si excellent, de leurs humeurs, seroit-il point de mise en ce lieu, pour representer la cause de leurs plaintes?
Uxor, si cesses, aut te amare cogitat,
Aut tete amari, aut potare, aut animo obsequi,
Et tibi bene esse soli, cùm sibi sit malè.
Ou bien seroit-ce pas, que de soy l'opposition et contradiction les entretient et nourrit: et qu'elles s'accommodent assez, pourveu qu'elles vous incommodent?
En la vraye amitié, de laquelle je suis expert, je me donne à mon amy, plus que je ne le tire à moy. Je n'ayme pas seulement mieux, luy faire bien, que s'il m'en faisoit: mais encore qu'il s'en face, qu'à moy: il m'en faict lors le plus, quand il s'en faict. Et si l'absence luy est ou plaisante ou utile, elle m'est bien plus douce que sa presence: et ce n'est pas proprement absence, quand il y a moyen de s'entr'advertir. J'ay tiré autrefois usage de nostre esloingnement et commodité. Nous remplissions mieux, et estandions, la possession de la vie, en nous separant: il vivoit, il jouyssoit, il voyoit pour moy, et moy pour luy, autant plainement que s'il y eust esté: l'une partie demeuroit oisive, quand nous estions ensemble: nous nous confondions. La separation du lieu rendoit la conjonction de noz volontez plus riche. Cette faim insatiable de la presence corporelle, accuse un peu la foiblesse en la jouissance des ames.
Quant à la vieillesse, qu'on m'allegue; au rebours: c'est à la jeunesse à s'asservir aux opinions communes, et se contraindre pour autruy. Elle peut fournir à tous les deux, au peuple et à soy: nous n'avons que trop à faire, à nous seuls. A mesure que les commoditez naturelles nous faillent, soustenons nous par les artificielles. C'est injustice, d'excuser la jeunesse de suyvre ses plaisirs, et deffendre à la vieillesse d'en chercher. Jeune, je couvrois mes passions enjoüees, de prudence: vieil, je demesle les tristes, de débauche. Si prohibent les loix Platoniques, de peregriner avant quarante ans, ou cinquante: pour rendre la peregrination plus utile et instructive. Je consentiroy plus volontiers, à cet autre second article, des mesmes loix, qui l'interdit, apres soixante.
Mais en tel aage, vous ne reviendrez jamais d'un si long chemin. Que m'en chaut-il? je ne l'entreprens, ny pour en revenir, ny pour le parfaire. J'entreprens seulement de me branler, pendant que le branle me plaist, et me proumeine pour me proumener. Ceux qui courent un benefice, ou un lievre, ne courent pas. Ceux là courent, qui courent aux barres, et pour exercer leur course.
Mon dessein est divisible par tout, il n'est pas fondé en grandes esperances: chasque journee en faict le bout. Et le voyage de ma vie se conduict de mesme. J'ay veu pourtant assez de lieux esloingnez, où j'eusse desiré qu'on m'eust arresté. Pourquoy non, si Chrysippus, Cleanthes, Diogenes, Zenon, Antipater, tant d'hommes sages, de la secte plus renfroingnée, abandonnerent bien leur pays, sans aucune occasion de s'en plaindre: et seulement pour la jouissance d'un autre air? Certes le plus grand desplaisir de mes peregrinations, c'est que je n'y puisse apporter cette resolution, d'establir ma demeure où je me plairoy. Et qu'il me faille tousjours proposer de revenir, pour m'accommoder aux humeurs communes.
Si je craingnois de mourir en autre lieu, que celuy de ma naissance: si je pensois mourir moins à mon aise, esloingné des miens: à peine sortiroy-je hors de France, je ne sortirois pas sans effroy hors de ma parroisse: Je sens la mort qui me pince continuellement la gorge, ou les reins: Mais je suis autrement faict: elle m'est une par tout. Si toutesfois j'avois à choisir: ce seroit, ce croy-je, plustost à cheval, que dans un lict: hors de ma maison, et loing des miens. Il y a plus de crevecoeur que de consolation, à prendre congé de ses amis. J'oublie volontiers ce devoir de nostre entregent: Car des offices de l'amitié, celuy-là est le seul desplaisant: et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et eternel adieu. S'il se tire quelque commodité de cette assistance, il s'en tire cent incommoditez. J'ay veu plusieurs mourans bien piteusement, assiegez de tout ce train: cette presse les estouffe. C'est contre le devoir, et est tesmoignage de peu d'affection, et de peu de soing, de vous laisser mourir en repos: L'un tourmente vos yeux, l'autre vos oreilles, l'autre la bouche: il n'y a sens, ny membre, qu'on ne vous fracasse. Le coeur vous serre de pitié, d'ouïr les plaintes des amis; et de despit a l'advanture, d'ouïr d'autres plaintes, feintes et masquées. Qui a tousjours eu le goust tendre, affoibly, il l'a encore plus. Il luy faut en une si grande necessité, une main douce, et accommodée à son sentiment, pour le grater justement où il luy cuit. Ou qu'on ne le grate point du tout. Si nous avons besoing de sage femme, à nous mettre au monde: nous avons bien besoing d'un homme encore plus sage, à nous en sortir. Tel, et amy, le faudroit-il acheter bien cherement, pour le service d'une telle occasion.
Je ne suis point arrivé à cette vigueur desdaigneuse, qui se fortifie en soy-mesme, que rien n'aide, ny ne trouble; je suis d'un poinct plus bas. Je cherche à coniller, et à me desrober de ce passage: non par crainte, mais par art. Ce n'est pas mon advis, de faire en cette action, preuve ou montre de ma constance. Pour qui? Lors cessera tout le droict et l'interest, que j'ay à la reputation. Je me contente d'une mort recueillie en soy, quiete, et solitaire, toute mienne, convenable à ma vie retirée et privée. Au rebours de la superstition Romaine, où on estimoit malheureux, celuy qui mouroit sans parler: et qui n'avoit ses plus proches à luy clorre les yeux. J'ay assez affaire à me consoler, sans avoir à consoler autruy; assez de pensées en la teste, sans que les circonstances m'en apportent de nouvelles: et assez de matiere à m'entretenir, sans l'emprunter. Cette partie n'est pas du rolle de la societé: c'est l'acte à un seul personnage. Vivons et rions entre les nostres, allons mourir et rechigner entre les inconnuz. On trouve en payant, qui vous tourne la teste, et qui vous frotte les pieds: qui ne vous presse qu'autant que vous voulez, vous presentant un visage indifferent, vous laissant vous gouverner, et plaindre à vostre mode.
Je me deffais tous les jours par discours, de cette humeur puerile et inhumaine, qui faict que nous desirons d'esmouvoir par nos maux, la compassion et le dueil en nos amis. Nous faisons valoir nos inconveniens outre leur mesure, pour attirer leurs larmes: Et la fermeté que nous louons en chacun, à soustenir sa mauvaise fortune, nous l'accusons et reprochons à nos proches, quand c'est en la nostre. Nous ne nous contentons pas qu'ils se ressentent de nos maux, si encores ils ne s'en affligent. Il faut estendre la joye, mais retrancher autant qu'on peut la tristesse. Qui se faict plaindre sans raison, est homme pour n'estre pas plaint, quand la raison y sera. C'est pour n'estre jamais plaint, que se plaindre tousjours, faisant si souvent le piteux, qu'on ne soit pitoyable à personne. Qui se faict mort vivant, est subject d'estre tenu pour vif mourant. J'en ay veu prendre la chevre, de ce qu'on leur trouvoit le visage frais, et le pouls posé: contraindre leur ris, par ce qu'il trahissoit leur guairison: et haïr la santé, de ce qu'elle n'estoit pas regrettable. Qui bien plus est, ce n'estoyent pas femmes.
Je represente mes maladies, pour le plus, telles qu'elles sont, et evite les paroles de mauvais prognostique, et les exclamations composées. Sinon l'allegresse, aumoins la contenance rassise des assistans, est propre, pres d'un sage malade. Pour se voir en un estat contraire, il n'entre point en querelle avec la santé. Il luy plaist de la contempler en autruy, forte et entiere; et en jouyr au moins par compagnie. Pour se sentir fondre contre-bas, il ne rejecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuit les entretiens communs. Je veux estudier la maladie quand je suis sain: quand elle y est, elle faict son impression assez réele, sans que mon imagination l'aide. Nous nous preparons avant la main, aux voyages que nous entreprenons, et y sommes resolus: l'heure qu'il nous faut monter à cheval, nous la donnons à l'assistance, et en sa faveur, l'estendons.