Les Essais – Livre III
- Автор: Montaigne Michel de
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:
quoties pacem fortuna lacessit,
Hac iter est bellis.
Melius fortuna dedisses
Orbe sub Eoo sedem, gelidàque sub Arcto,
Errantésque domos.
Je tire par fois, le moyen de me fermir contre ces considerations, de la nonchalance et lascheté. Elles nous menent aussi aucunement à la resolution. Il m'advient souvent, d'imaginer avec quelque plaisir, les dangers mortels, et les attendre. Je me plonge la teste baissee, stupidement dans la mort, sans la considerer et recognoistre, comme dans une profondeur muette et obscure, qui m'engloutit d'un saut, et m'estouffe en un instant, d'un puissant sommeil, plein d'insipidité et indolence. Et en ces morts courtes et violentes, la consequence que j'en prevoy, me donne plus de consolation, que l'effait de crainte. Ils disent, comme la vie n'est pas la meilleure, pour estre longue, que la mort est la meilleure, pour n'estre pas longue. Je ne m'estrange pas tant de l'estre mort, comme j'entre en confidence avec le mourir. Je m'enveloppe et me tapis en cet orage, qui me doit aveugler et ravir de furie, d'une charge prompte et insensible.
Encore s'il advenoit, comme disent aucuns jardiniers, que les roses et violettes naissent plus odoriferantes pres des aulx et des oignons, d'autant qu'ils sucçent et tirent à eux, ce qu'il y a de mauvaise odeur en la terre: Aussi que ces depravées natures, humassent tout le venin de mon air et du climat, et m'en rendissent d'autant meilleur et plus pur, par leur voysinage: que je ne perdisse pas tout. Cela n'est pas: mais de cecy il en peut estre quelque chose, que la bonté est plus belle et plus attraiante quand elle est rare, et que la contrarieté et diversité, roidit et resserre en soy le bien faire: et l'enflamme par la jalousie de l'opposition, et par la gloire.
Les voleurs de leur grace, ne m'en veulent pas particulierement: Ne fay-je pas moy à eux. Il m'en faudroit à trop de gents. Pareilles consciences logent sous diverses sortes de robes. Pareille cruauté, desloyauté, volerie. Et d'autant pire, qu'elle est plus lasche, plus seure, et plus obscure, sous l'ombre des loix. Je hay moins l'injure professe que trahitresse; guerriere que pacifique et juridique. Nostre fievre est survenuë en un corps, qu'elle n'a de guere empiré. Le feu y estoit, laflamme s'y est prinse. Le bruit est plus grand: le mal, de peu.
Je respons ordinairement, à ceux qui me demandent raison de mes voyages: Que je sçay bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche. Si on me dit, que parmy les estrangers il y peut avoir aussi peu de santé, et que leurs moeurs ne sont pas mieux nettes que les nostres: Je respons premierement, qu'il est mal-aysé:
Tam multæ scelerum facies.
Secondement, que c'est tousjours gain, de changer un mauvais estat à un estat incertain. Et que les maux d'autruy ne nous doivent pas poindre comme les nostres.
Je ne veux pas oublier cecy, que je ne me mutine jamais tant contre la France, que je ne regarde Paris de bon oeiclass="underline" Elle a mon coeur des mon enfance: Et m'en est advenu comme des choses excellentes: plus j'ay veu dépuis d'autres villes belles, plus la beauté de cette cy, peut, et gaigne sur mon affection. Je l'ayme par elle mesme, et plus en son estre seul, que rechargee de pompe estrangere: Je l'ayme tendrement, jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François, que par cette grande cité: grande en peuples, grande en felicité de son assiette: mais sur tout grande, et incomparable en varieté, et diversité de commoditez: La gloire de la France, et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions entiere et unie, je je la trouve deffendue de toute autre violence. Je l'advise, que de tous les partis, le pire sera celuy qui la metra en discorde: Et ne crains pour elle, qu'elle mesme: Et crains pour elle, autant certes, que pour autre piece de cet estat. Tant qu'elle durera, je n'auray faute de retraicte, où rendre mes abboys: suffisante à me faire perdre le regret de tout'autre retraicte.
Non par ce que Socrates l'a dict, mais par ce qu'en verité c'est mon humeur, et à l'avanture non sans quelque excez, j'estime tous les hommes mes compatriotes: et embrasse un Polonois comme un François; postposant cette lyaison nationale, à l'universelle et commune. Je ne suis guere feru de la douceur d'un air natureclass="underline" Les cognoissances toutes neufves, et toutes miennes, me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites cognoissances du voisinage: Les amitiez pures de nostre acquest, emportent ordinairement, celles ausquelles la communication du climat, ou du sang, nous joignent. Nature nous a mis au monde libres et desliez, nous nous emprisonnons en certains destroits: comme les Roys de Perse qui s'obligeoient de ne boire jamais autre eau, que celle du fleuve de Choaspez, renonçoyent par sottise, à leur droict d'usage en toutes les autres eaux: et assechoient pour leur regard, tout le reste du monde.
Ce que Socrates feit sur sa fin, d'estimer une sentence d'exil pire, qu'une sentence de mort contre soy: je ne seray, à mon advis, jamais ny si cassé, ny si estroittement habitué en mon païs, que je le feisse. Ces vies celestes, ont assez d'images, que j'embrasse par estimation plus que par affection. Et en ont aussi, de si eslevees, et extraordinaires, que par estimation mesme je ne les puis embrasser, d'autant que je ne les puis concevoir. Cette humeur fut bien tendre à un homme, qui jugeoit le monde sa ville. Il est vray, qu'il dedaignoit les peregrinations, et n'avoit guere mis le pied hors le territoire d'Attique. Quoy, qu'il plaignoit l'argent de ses amis à desengager sa vie: et qu'il refusa de sortir de prison par l'entremise d'autruy, pour ne desobeïr aux loix en un temps, qu'elles estoient d'ailleurs si fort corrompuës? Ces exemples sont de la premiere espece, pour moy. De la seconde, sont d'autres, que je pourroy trouver en ce mesme personnage. Plusieurs de ces rares exemples surpassent la force de mon action: mais aucuns surpassent encore la force de mon jugement.
Outre ces raisons, le voyager me semble un exercice profitable. L'ame y a une continuelle exercitation, à remarquer des choses incogneuës et nouvelles. Et je ne sçache point meilleure escole, comme j'ay dict souvent, à façonner la vie, que de luy proposer incessamment la diversité de tant d'autres vies, fantasies, et usances: et luy faire gouster une si perpetuelle varieté de formes de nostre nature. Le corps n'y est ny oisif ny travaillé: et cette moderee agitation le met en haleine. Je me tien à cheval sans demonter, tout choliqueux que je suis, et sans m'y ennuyer, huict et dix heures,
vires ultra sortémque senectæ.
Nulle saison m'est ennemye, que le chaut aspre d'un Soleil poignant. Car les ombrelles, dequoy dépuis les anciens Romains l'Italie se sert, chargent plus les bras, qu'ils ne deschargent la teste. Je voudroy sçavoir quelle industrie c'estoit aux Perses, si anciennement, et en la naissance de la luxure, de se faire du vent frais, et des ombrages à leur poste, comme dict Xenophon. J'ayme les pluyes et les crotes comme les cannes. La mutation d'air et de climat ne me touche point. Tout ciel m'est un. Je ne suis battu que des alterations internes, que je produicts en moy, et celles là m'arrivent moins en voyageant.
Je suis mal-aisé à esbranler: mais estant avoyé, je vay tant qu'on veut. J'estrive autant aux petites entreprises, qu'aux grandes: et à m'equiper pour faire une journee, et visiter un voisin, que pour un juste voyage. J'ay apris à faire mes journees à l'Espagnole, d'une traicte: grandes et raisonnables journees. Et aux extremes chaleurs, les passe de nuict, du Soleil couchant jusques au levant. L'autre façon de repaistre en chemin, en tumulte et haste, pour la disnee, nommément aux cours jours, est incommode. Mes chevaux en valent mieux: Jamais cheval ne m'a failly, qui a sceu faire avec moy la premiere journee. Je les abreuve par tout: et regarde seulement qu'ils ayent assez de chemin de reste, pour battre leur eau. La paresse à me lever, donne loisir à ceux qui me suyvent, de disner à leur aise, avant partir. Pour moy, je ne mange jamais trop tard: l'appetit me vient en mangeant, et point autrement: je n'ay point de faim qu'à table.
Aucuns se plaignent dequoy je me suis agreé à continuer cet exercice, marié, et vieil. Ils ont tort. Il est mieux temps d'abandonner sa maison, quand on l'a mise en train de continuer sans nous: quand on y a laissé de l'ordre qui ne demente point sa forme passee. C'est bien plus d'imprudence, de s'esloingner, laissant en sa maison une garde moins fidele, et qui ait moins de soing de pourvoir à vostre besoing.
La plus utile et honnorable science et occupation à une mere de famille, c'est la science du mesnage. J'en vois quelqu'une avare; de mesnagere, fort peu. C'est sa maistresse qualité, et qu'on doibt chercher, avant toute autre: comme le seul douaire qui sert à ruyner ou sauver nos maisons. Qu'on ne m'en parle pas; selon que l'experience m'en a apprins, je requiers d'une femme mariee, au dessus de toute autre vertu, la vertu oeconomique. Je l'en mets au propre, luy laissant par mon absence tout le gouvernement en main. Je vois avec despit en plusieurs mesnages, monsieur revenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, environ midy, que madame est encore apres à se coiffer et attiffer, en son cabinet. C'est à faire aux Roynes: encores ne sçay-je. Il est ridicule et injuste, que l'oysiveté de nos femmes, soit entretenuë de nostre sueur et travail. Il n'adviendra, que je puisse, à personne, d'avoir l'usage de ses biens plus liquide que moy, plus quiete et plus quitte. Si le mary fournit de matiere, nature mesme veut qu'elles fournissent de forme.
Quant aux devoirs de l'amitié maritale, qu'on pense estre interessez par cette absence: je ne le crois pas. Au rebours, c'est une intelligence, qui se refroidit volontiers par une trop continuelle assistance, et que l'assiduité blesse. Toute femme estrangere nous semble honneste femme: Et chacun sent par experience, que la continuation de se voir, ne peut representer le plaisir que lon sent à se desprendre, et reprendre à secousses. Ces interruptions me remplissent d'une amour recente envers les miens, et me redonnent l'usage de ma maison plus doux: la vicissitude eschaufe mon appetit, vers l'un, puis vers l'autre party. Je sçay que l'amitié a les bras assez longs, pour se tenir et se joindre, d'un coin de monde à l'autre: et specialement cette cy, où il y a une continuelle communication d'offices, qui en reveillent l'obligation et la souvenance. Les Stoïciens disent bien, qu'il y a si grande colligance et relation entre les sages, que celuy qui disne en France, repaist son compagnon en Ægypte; et qui estend seulement son doigt, où que ce soit, tous les sages qui sont sur la terre habitable, en sentent ayde. La jouyssance, et la possession, appartiennent principalement à l'imagination. Elle embrasse plus chaudement et plus continuellement ce qu'elle va querir, que ce que nous touchons. Comptez voz amusements journaliers; vous trouverez que vous estes lors plus absent de vostre amy, quand il vous est present. Son assistance relasche vostre attention, et donne liberté à vostre pensee, de s'absenter à toute heure, pour toute occasion.