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Les Essais – Livre III

Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-m?me la mati?re de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivit? qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la litt?rature fran?aise, quoique l'un des plus anciens. ? la mort de son ami La Bo?tie, Montaigne d?cide en effet de prendre la plume pour perp?tuer leurs discussions si f?condes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abord?s, de l'amiti? ? l'?ducation, de la philosophie ? la lecture, de la religion ? la mort des hommes. En s'observant lui-m?me, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une r?flexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pens?e humaine.
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Rien ne presse un estat que l'innovation: le changement donne seul forme à l'injustice, et à la tyrannie. Quand quelque piece se démanche, on peut l'estayer: on peut s'opposer à ce, que l'alteration et corruption naturelle à toutes choses, ne nous esloigne trop de nos commencemens et principes: Mais d'entreprendre à refondre une si grande masse, et à changer les fondements d'un si grand bastiment, c'est à faire à ceux qui pour descrasser effacent: qui veulent amender les deffauts particuliers, par une confusion universelle, et guarir les maladies par la mort: non tam commutandarum quam evertendarum rerum cupidi. Le monde est inepte à se guarir: Il est si impatient de ce qui le presse, qu'il ne vise qu'à s'en deffaire, sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exemples, qu'il se guarit ordinairement à ses despens: la descharge du mal present, n'est pas guarison, s'il n'y a en general amendement de condition.

La fin du Chirurgien, n'est pas de faire mourir la mauvaise chair: ce n'est que l'acheminement de sa cure: il regarde au delà, d'y faire renaistre la naturelle, et rendre la partie à son deu estre. Quiconque propose seulement d'emporter ce qui le masche, il demeure court: car le bien ne succede pas necessairement au maclass="underline" un autre mal luy peut succeder, et pire. Comme il advint aux tueurs de Cesar, qui jetterent la chose publique à tel poinct, qu'ils eurent à se repentir de s'en estre meslez. A plusieurs, depuis, jusques à nos siecles, il est advenu de mesmes. Les François mes contemporanees sçavent bien qu'en dire. Toutes grandes mutations esbranlent l'estat, et le desordonnent.

Qui viseroit droit à la guarison, et en consulteroit avant toute oeuvre, se refroidiroit volontiers d'y mettre la main. Pacuvius Calavius corrigea le vice de ce proceder, par un exemple insigne. Ses concitoyens estoient mutinez contre leurs magistrats: luy personnage de grande authorité en la ville de Capouë, trouva un jour moyen d'enfermer le Senat dans le Palais: et convoquant le peuple en la place, leur dit: Que le jour estoit venu, auquel en pleine liberté ils pouvoient prendre vengeance des Tyrans qui les avoyent si long temps oppressez, lesquels il tenoit à sa mercy seuls et desarmez. Fut d'advis, qu'au sort on les tirast hors, l'un apres l'autre: et de chacun on ordonnast particulierement: faisant sur le champ, executer ce qui en seroit decreté: pourveu aussi que tout d'un train ils advisassent d'establir quelque homme de bien, en la place du condamné, affin qu'elle ne demeurast vuide d'officier. Ils n'eurent pas plustost ouy le nom d'un Senateur, qu'il s'esleva un cry de mescontentement universel à l'encontre de luy: Je voy bien, dit Pacuvius, il faut demettre cettuy-cy: c'est un meschant: ayons en un bon en change. Ce fut un prompt silence: tout le monde se trouvant bien empesché au choix. Au premier plus effronté, qui dit le sien: voyla un consentement de voix encore plus grand à refuser celuy là: Cent imperfections, et justes causes, de le rebuter. Ces humeurs contradictoires, s'estans eschauffees, il advint encore pis du second Senateur, et du tiers. Autant de discorde à l'election, que de convenance à la demission. S'estans inutilement lassez à ce trouble, ils commencent, qui deça, qui delà, à se desrober peu à peu de l'assemblee: Rapportant chacun cette resolution en son ame, que le plus vieil et mieux cogneu mal, est tousjours plus supportable, que le mal recent et inexperimenté.

Pour nous voir bien piteusement agitez: car que n'avons nous faict?

Eheu cicatricum et sceleris pudet,

Fratrúmque: quid nos dura refugimus

Ætas? quid intactum nefasti

Liquimus? unde manus juventus

Metu Deorum continuit? quibus

Pepercit aris?

je ne vay pas soudain me resolvant,

ipsa si velit salus,

Servare prorsus non potest hanc familiam:

Nous ne sommes pas pourtant à l'avanture, à nostre dernier periode. La conservation des estats, est chose qui vray-semblablement surpasse nostre intelligence. C'est, comme dit Platon, chose puissante, et de difficile dissolution, qu'une civile police, elle dure souvent contre des maladies mortelles et intestines: contre l'injure des loix injustes, contre la tyrannie, contre le debordement et ignorance des magistrats, licence et sedition des peuples.

En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et regardons vers ceux qui sont mieux: Mesurons nous à ce qui est au dessous: il n'en est point de si miserable, qui ne trouve mille exemples où se consoler. C'est nostre vice, que nous voyons plus mal volontiers, ce qui est dessus nous, que volontiers, ce qui est dessoubs. Si disoit Solon, qui dresseroit un tas de tous les maux ensemble, qu'il n'est aucun, qui ne choisist plustost de remporter avec soy les maux qu'il a, que de venir à division legitime, avec tous les autres hommes de ce tas de maux, et en prendre sa quotte part. Nostre police se porte mal. Il en a esté pourtant de plus malades, sans mourir. Les dieux s'esbatent de nous à la pelote, et nous agitent à toutes mains, enimvero Dii nos homines quasi pilas habent.

Les astres ont fatalement destiné l'estat de Rome, pour exemplaire de ce qu'ils peuvent en ce genre: Il comprend en soy toutes les formes et avantures, qui touchent un'estat: Tout ce que l'ordre y peut, et le trouble, et l'heur, et le mal'heur. Qui se doit desesperer de sa condition, voyant les secousses et mouvemens dequoy celuy là fut agité, et qu'il supporta? Si l'estendue de la domination, est la santé d'un estat, dequoy je ne suis aucunement d'advis (et me plaist Isocrates, qui instruit Nicocles, non d'envier les Princes, qui ont des dominations larges, mais qui sçavent bien conserver celles qui leur sont escheuës) celuy-là ne fut jamais si sain, que quand il fut le plus malade. La pire de ses formes, luy fut la plus fortunee. A peine recongnoist-on l'image d'aucune police, soubs les premiers Empereurs: c'est la plus horrible et la plus espesse confusion qu'on puisse concevoir. Toutesfois il la supporta: et y dura, conservant, non pas une monarchie resserree en ses limites, mais tant de nations, si diverses, si esloignees, si mal affectionnees, si desordonnement commandees, et injustement conquises.

nec gentibus ullis

Commodat in populum terræ pelagique potentem,

Invidiam fortuna suam.

Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d'un si grand corps tient à plus d'un clou. Il tient mesme par son antiquité: comme les vieux bastimens, ausquels l'aage a desrobé le pied, sans crouste et sans cyment, qui pourtant vivent et se soustiennent en leur propre poix,

nec jam validis radicibus hærens,

Pondere tuta suo est.

D'avantage ce n'est pas bien procedé, de recognoistre seulement le flanc et le fossé: pour juger de la seureté d'une place, il faut voir, par où on y peut venir, en quel estat est l'assaillant. Peu de vaisseaux fondent de leur propre poix, et sans violence estrangere. Or tournons les yeux par tout, tout croulle autour de nous: En tous les grands estats, soit de Chrestienté, soit d'ailleurs, que nous cognoissons, regardez y, vous y trouverez une evidente menasse de changement et de ruyne:

Et sua sunt illis incommoda, parque per omnes

Tempestas.

Les astrologues ont beau jeu, à nous advertir, comme ils font, de grandes alterations, et mutations prochaines: leurs devinations sont presentes et palpables, il ne faut pas aller au ciel pour cela.

Nous n'avons pas seulement à tirer consolation, de cette societé universelle de mal et de menasse: mais encores quelque esperance, pour la duree de nostre estat: d'autant que naturellement, rien ne tombe, là où tout tombe: La maladie universelle est la santé particuliere: La conformité, est qualité ennemie à la dissolution. Pour moy, je n'en entre point au desespoir, et me semble y voir des routes à nous sauver:

Deus hæc fortasse benigna

Reducet in sedem vice.

Qui sçait, si Dieu voudra qu'il en advienne, comme des corps qui se purgent, et remettent en meilleur estat, par longues et griefves maladies: lesquelles leur rendent une santé plus entiere et plus nette, que celle qu'elles leur avoient osté?

Ce qui me poise le plus, c'est qu'à conter les symptomes de nostre mal, j'en vois autant de naturels, et de ceux que le ciel nous envoye, et proprement siens, que de ceux que nostre desreiglement, et l'imprudence humaine y conferent. Il semble que les astres mesmes ordonnent, que nous avons assez duré, et outre les termes ordinaires. Et cecy aussi me poise, que le plus voysin mal, qui nous menace, ce n'est pas alteration en la masse, entiere et solide, mais sa dissipation et divulsion: l'extreme de noz craintes.

Encores en ces revasseries icy crains-je la trahison, de ma memoire, que par inadvertance, elle m'aye faict enregistrer une chose deux fois. Je hay à me recognoistre: et ne retaste jamais qu'envis ce qui m'est une fois eschappé. Or je n'apporte icy rien de nouvel apprentissage. Ce sont imaginations communes: les ayant à l'avanture conceuës cent fois, j'ay peur de les avoir desja enrollees. La redicte est par tout ennuyeuse, fut ce dans Homere: Mais elle est ruyneuse, aux choses qui n'ont qu'une montre superficielle et passagere. Je me desplais de l'inculcation, voire aux choses utiles, comme en Seneque. Et l'usage de son escole Stoïque me desplaist, de redire sur chasque matiere, tout au long et au large, les principes et presuppositions, qui servent en generaclass="underline" et realleguer tousjours de nouveau les arguments et raisons communes et universelles. Ma memoire s'empire cruellement tous les jours:

Pocula Lethæos ut si ducentia somnos,

Arente fauce traxerim.

Il faudra doresnavant (car Dieu mercy jusques à cette heure, il n'en est pas advenu de faute) qu'au lieu que les autres cherchent temps, et occasion de penser à ce qu'ils ont à dire, je fuye à me preparer, de peur de m'attacher à quelque obligation, de laquelle j'aye à despendre. L'estre tenu et obligé, me fourvoye: et le despendre d'un si foible instrument qu'est ma memoire.

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