Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0015-3
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.
Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
Le troisième repas de la journée. Même menu. Après dîner, nous aidons à tout nettoyer. Lorsque l’heure du coucher de soleil approche, nous allons avec frater Antony et, presque tous les soirs, avec quatre ou cinq autres frères, jusqu’à une colline basse à l’ouest du monastère ; là, nous accomplissons le rite qui consiste à boire le souffle du soleil. L’opération se fait en assumant une position particulièrement inconfortable, à mi-chemin entre la position du lotus et celle du départ d’un coureur à pied, et en regardant directement le globe rouge du soleil déclinant. Juste au moment où vous avez l’impression qu’un trou commence à se percer dans vos rétines, vous fermez les yeux et vous méditez sur le spectre de couleurs qui affluent du disque solaire. Vous vous concentrez pour faire entrer ce flux dans votre corps, en commençant par les paupières, les sinus, les couloirs nasaux, la gorge et la poitrine. Puis le rayonnement solaire est censé s’installer dans le cœur, où il produit une chaleur et une lumière génératrices de vie. Quand nous serons de vrais adeptes, nous serons paraît-il capables de canaliser cette énergie intérieure vers n’importe quelle partie du corps qui nous semblera nécessiter un apport de vigueur spécial — les reins, le pancréas, les parties génitales, ou n’importe quoi. C’est ce que les fraters accroupis dans la position spéciale non loin de nous sur la colline doivent être en train de faire maintenant. Quelle est la valeur de cette opération, cela dépasse mes capacités d’en juger. Je ne vois pas en quoi ça peut avoir une valeur quelconque, scientifiquement, mais, comme Eli ne cesse de le répéter depuis le début, la vie représente plus que ce que ne dit la science, et si les techniques de la longévité reposent sur une réorientation métaphorique et symbolique du métabolisme conduisant à un changement empirique des mécanismes somatiques, alors peut-être est-il d’une importance vitale pour nous que nous buvions le souffle du soleil. Les fraters ne nous ont pas montré leur certificat de naissance ; nous devons apporter dans cette opération, comme nous le savions, une foi totale et aveugle.
Une fois le soleil couché, nous nous rendons dans l’une des plus grandes salles à ciel ouvert pour y remplir notre dernière obligation de la journée : la séance de culture physique, en compagnie de frater Bernard. D’après le Livre des Crânes, un corps en pleine souplesse est essentiel à la prolongation de la vie. Ce n’est guère nouveau, mais bien sûr des considérations mystico-cosmologiques spéciales inspirent les différentes techniques employées par la Fraternité pour conserver la souplesse du corps. Nous commençons par des exercices de respiration, dont frater Bernard nous a expliqué la signification à sa manière laconique ; il s’agit de réordonner ses relations avec l’univers des phénomènes de telle sorte que le macrocosme soit à l’intérieur de vous, et le microcosme à l’extérieur, d’après ce que j’ai cru comprendre ; mais j’espère obtenir plus tard des explications un peu plus claires. Il y a aussi beaucoup de considérations ésotériques sur le développement de la « respiration intérieure », mais apparemment il n’est pas jugé important que nous les assimilions à ce stade. Quoi qu’il en soit, nous nous accroupissons et nous nous hyperventilons, nous débarrassons nos poumons de toutes leurs impuretés et nous n’avalons que de l’air du soir spirituellement propre et garanti pur. Après un certain nombre d’inspirations et d’expirations, nous passons à des exercices d’apnée qui nous laissent groggys et exaltés, puis à d’étranges manœuvres de transfert de souffle où nous devons apprendre à diriger nos inspirations vers différentes parties du corps comme nous l’avons fait précédemment avec la lumière du soleil. Tout cela représente un travail pénible, mais l’hyperventilation produit une agréable sensation d’euphorie : nous devenons légers et optimistes, et nous sommes convaincus que nous sommes bien engagés sur la voie de la vie éternelle. Peut-être le sommes-nous, si oxygène égale vie et si oxyde de carbone égale mort.
Quand frater Bernard juge que nous avons atteint l’état de grâce, nous commençons les contorsions. Jusqu’ici, les exercices ont été différents chaque soir, comme s’il les extirpait d’un répertoire inépuisable élaboré au cours de mille siècles. Assis jambes croisées, talons au sol, mains croisées sur la tête, touchez le sol cinq fois rapidement avec vos coudes. (Ouf !) La main gauche sur le genou gauche, levez la droite au-dessus de la tête et respirez profondément dix fois. Répétez avec la main droite sur le genou droit, la main gauche en l’air. Maintenant les deux mains au-dessus de la tête, secouez vigoureusement la tête de haut en bas jusqu’à ce que vous commenciez à voir des étoiles derrière vos paupières closes. Mettez-vous debout, mains aux hanches, inclinez-vous violemment sur le côté, jusqu’à ce que votre tronc fasse un angle de quatre-vingt-dix degrés, d’abord à gauche, ensuite à droite. Tenez-vous sur une jambe, portez l’autre genou au menton. Sautez comme un fou sur un pied. Et ainsi de suite, y compris un grand nombre de choses que nous ne sommes pas encore assez souples pour réussir — le pied derrière la tête ou les bras repliés en position inverse, ou se lever et s’asseoir avec les jambes croisées, etc. Nous faisons de notre mieux, ce qui n’est jamais assez pour satisfaire frater Bernard ; sans prononcer une parole, il nous rappelle, par la souplesse de ses propres mouvements, le grand but que nous poursuivons. Je suis prêt à apprendre, n’importe quand maintenant, qu’afin d’accéder à la vie éternelle il est absolument indispensable de maîtriser l’art d’enfoncer son coude dans sa bouche ; et si vous ne savez pas le faire, désolé, mon ami, mais vous êtes condamné à vous dessécher au bord du chemin.
Frater Bernard nous conduit au bord de l’épuisement. Lui-même ne manque pas un seul mouvement de ce qu’il nous demande, et il ne montre pas le plus petit signe de fatigue. Le meilleur d’entre nous à cette calisthénie est Oliver, et le plus mauvais est Eli. Mais ce dernier fait preuve d’un enthousiasme jamais découragé qui mérite l’admiration.
Quand enfin il nous laisse partir, après quatre-vingt-dix minutes d’exercice environ, le reste de la soirée nous appartient, mais nous ne profitons pas de notre liberté. À ce stade, nous sommes bons pour nous laisser tomber dans notre lit, car bientôt, bien trop tôt, retentira à notre porte le toc-toc-toc joyeux de frater Franz. Et nous plongeons dans un sommeil profond. Jamais jusqu’à présent je n’avais dormi de cette façon.
Tel est notre emploi du temps quotidien. Cela a-t-il un sens ? Sommes-nous en train de rajeunir ? Ou de vieillir ? La promesse miroitante du Livre des Crânes sera-t-elle accomplie pour une partie d’entre nous ? Les crânes accrochés aux murs ne me donnent guère de réponses. Le sourire des fraters est impénétrable. Nous ne discutons plus jamais ensemble. Faisant les cent pas dans ma chambre d’ascète, j’entends résonner dans mon crâne le gong paléolithique, dong, dong, dong, attendre, attendre, attendre. Et le Neuvième Mystère est suspendu au-dessus de nous comme une épée qui se balance.
XXIX
TIMOTHY
Cet après-midi, tandis qu’on grattait des barriques de merde de poule par une température de trente-trois degrés, j’ai décidé que j’en avais ma claque. La plaisanterie avait trop duré. Les vacances venaient de se terminer, de toute façon ; je voulais foutre le camp. J’en avais eu envie depuis mon arrivée ici, bien sûr, mais, pour faire plaisir à Eli, je n’avais rien dit. Maintenant, je ne peux plus tenir. J’ai décidé d’aller lui parler avant le dîner, pendant la période de repos.