Les Essais – Livre III
- Автор: Montaigne Michel de
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:
Permitte divis cætera.
L'heur et le mal'heur, sont à mon gré deux souveraines puissances. C'est imprudence, d'estimer que l'humaine prudence puisse remplir le rolle de la fortune. Et vaine est l'entreprise de celuy, qui presume d'embrasser et causes et consequences, et mener par la main, le progrez de son faict. Vaine sur tout aux deliberations guerrieres. Il ne fut jamais plus de circonspection et prudence militaire, qu'il s'en voit par fois entre nous: Seroit ce qu'on crainct de se perdre en chemin, se reservant à la catastrophe de ce jeu?
Je dis plus, que nostre sagesse mesme et consultation, suit pour la plus part la conduicte du hazard. Ma volonté et mon discours, se remue tantost d'un air, tantost d'un autre: et y a plusieurs de ces mouvemens, qui se gouvernent sans moy: Ma raison à des impulsions et agitations journallieres, et casuelles:
Vertuntur species animorum, et pectora motus
Nunc alios, alios dum nubila ventus agebat,
Concipiunt.
Qu'on regarde qui sont les plus puissans aux villes, et qui font mieux leurs besongnes: on trouvera ordinairement, que ce sont les moins habiles: Il est advenu aux femmelettes, aux enfans, et aux insensez, de commander des grands estats, à l'esgal des plus suffisans Princes: Et y rencontrent (dit Thucydides) plus ordinairement les grossiers que les subtils. Nous attribuons les effects de leur bonne fortune à leur prudence.
ut quisque Fortuna utitur,
Ita præcellet: atque exinde sapere illum omnes dicimus.
Parquoy je dis bien, en toutes façons, que les evenemens, sont maigres tesmoings de nostre prix et capacité.
Or j'estois sur ce poinct, qu'il ne faut que voir un homme eslevé en dignité: quand nous l'aurions cogneu trois jours devant, homme de peu: il coule insensiblement en nos opinions, une image de grandeur, de suffisance, et nous persuadons que croissant de train et de credit, il est creu de merite. Nous jugeons de luy non selon sa valeur: mais à la mode des getons, selon la prerogative de son rang. Que la chanse tourne aussi, qu'il retombe et se mesle à la presse: chacun s'enquiert avec admiration de la cause qui l'avoit guindé si haut. Est-ce luy? faict on: n'y sçavoit il autre chose quand il y estoit? les Princes se contentent ils de si peu? nous estions vrayement en bonnes mains. C'est chose que j'ay veu souvent de mon temps. Voyre et le masque des grandeurs, qu'on represente aux comedies, nous touche aucunement et nous pippe. Ce que j'adore moy-mesmes aux Roys, c'est la foule de leurs adorateurs. Toute inclination et soubsmission leur est deuë, sauf celle de l'entendement: Ma raison n'est pas duite à se courber et fleschir, ce sont mes genoux.
Melanthius interrogé ce qu'il luy sembloit de la tragedie de Dionysius: Je ne l'ay, dit-il, point veuë, tant elle est offusquee de langage: Aussi la pluspart de ceux qui jugent les discours des grans, debvroient dire: Je n'ay point entendu son propos, tant il estoit offusqué de gravité, de grandeur, et de majesté.
Antisthenes suadoit un jour aux Atheniens, qu'ils commandassent, que leurs asnes fussent aussi bien employez au labourage des terres, comme estoyent les chevaux: sur quoy il luy fut respondu, que cet animal n'estoit pas nay à un tel service: C'est tout un, repliqua il; il n'y va que de vostre ordonnance: car les plus ignorans et incapables hommes, que vous employez aux commandemens de vos guerres, ne laissent pas d'en devenir incontinent tres-dignes, par ce que vous les y employez.
A quoy touche l'usage de tant de peuples, qui canonizent le Roy, qu'ils ont faict d'entre eux, et ne se contentent point de l'honnorer, s'ils ne l'adorent. Ceux de Mexico, dépuis que les ceremonies de son Sacre sont parachevees, n'osent plus le regarder au visage: ains comme s'ils l'avoient deifié par sa royauté, entre les serments qu'ils luy font jurer, de maintenir leur religion, leurs loix, leurs libertez, d'estre vaillant, juste et debonnaire: il jure aussi, de faire marcher le soleil en sa lumiere accoustumee: d'esgouster les nuees en temps opportun: courir aux rivieres leurs cours: et faire porter à la terre toutes choses necessaires à son peuple.
Je suis divers à cette façon commune: et me deffie plus de la suffisance, quand je la vois accompagnée de grandeur de fortune, et de recommandation populaire. Il nous fault prendre garde, combien c'est, de parler à son heure, de choisir son poinct, de rompre le propos, ou le changer, d'une authorité magistrale: de se deffendre des oppositions d'autruy, par un mouvement de teste, un sous-ris, ou un silence, devant une assistance, qui tremble dereverence et de respect.
Un homme de monstrueuse fortune, venant mesler son advis à certain leger propos, qui se demenoit tout laschement, en sa table, commença justement ainsi: Ce ne peut estre qu'un menteur ou ignorant, qui dira autrement que, etc. Suyvez cette poincte philosophique, un poignart à la main.
Voicy un autre advertissement, duquel je tire grand usage. C'est qu'aux disputes et conferences, tous les mots qui nous semblent bons, ne doivent pas incontinent estre acceptez. La plus part des hommes sont riches d'une suffisance estrangere. Il peut bien advenir à tel, de dire un beau traict, une bonne responce et sentence, et la mettre en avant, sans en cognoistre la force. Qu'on ne tient pas tout ce qu'on emprunte, à l'adventure se pourra-il verifier par moy-mesme. Il n'y faut point tousjours ceder, quelque verité ou beauté qu'elle ayt. Où il la faut combatre à escient, ou se tirer arriere, soubs couleur de ne l'entendre pas: pour taster de toutes parts, comment elle est logee en son autheur. Il peut advenir, que nous nous enferrons, et aydons au coup, outre sa portee. J'ay autrefois employé à la necessité et presse du combat, des revirades, qui ont faict faucee outre mon dessein, et mon esperance. Je ne les donnois qu'en nombre, on les reçevoit en poix. Tout ainsi, comme, quand je debats contre un homme vigoureux; je me plais d'anticiper ses conclusions: je luy oste la peine de s'interpreter: j'essaye de prevenir son imagination imparfaicte encores et naissante: l'ordre et la pertinence de son entendement, m'advertit et menace de loing: de ces autres je fais tout le rebours, il ne faut rien entendre que par eux, ny rien presupposer. S'ils jugent en parolles universelles: Cecy est bon, cela ne l'est pas; et qu'ils rencontrent, voyez si c'est la fortune, qui rencontre pour eux.
Qu'ils circonscrivent et restreignent un peu leur sentence: Pourquoy c'est; par où c'est. Ces jugements universels, que je voy si ordinaires, ne disent rien. Ce sont gents, qui salüent tout un peuple, en foulle et en troupe. Ceux qui en ont vraye cognoissance, le salüent et remarquent nommement et particulierement. Mais c'est une hazardeuse entreprinse. D'où j'ay veu plus souvent que tous les jours, advenir que les esprits foiblement fondez, voulants faire les ingenieux à remarquer en la lecture de quelque ouvrage, le point de la beauté: arrester leur admiration, d'un si mauvais choix, qu'au lieu de nous apprendre l'excellence de l'autheur, ils nous apprennent leur propre ignorance. Cette exclamation est seure: Voyla qui est beau: oyant oüy une entiere page de Vergile. Par là se sauvent les fins. Mais d'entreprendre à le suivre par espaulettes, et de jugement expres et trié, vouloir remarquer par où un bon autheur se surmonte: poisant les mots, les phrases, les inventions et ses diverses vertus, l'une apres l'autre: Ostez vous de là. Videndum est non modo, quid quisque loquatur, sedetiam, quid quisque sentiat, atque etiam qua de causa quisque sentiat. J'oy journellement dire à des sots, des mots non sots. Ils disent une bonne chose sçachons jusques où ils la cognoissent, voyons par où ils la tiennent. Nous les aydons à employer ce beau mot, et cette belle raison, qu'ils ne possedent pas, ils ne l'ont qu'en garde: ils l'auront produicte à l'avanture, et à tastons, nous la leur mettons en credit et en prix.
Vous leur prestez la main. A quoy faire? Il ne vous en sçavent nul gré, et en deviennent plus ineptes. Ne les secondez pas, laissez les aller: ils manieront cette matiere, comme gens qui ont peur de s'eschauder, ils n'osent luy changer d'assiete et de jour, n'y l'enfoncer. Croullez la tant soit peu; elle leur eschappe: ils vous la quittent, toute forte et belle qu'elle est. Ce sont belles armes: mais elles sont mal emmanchees. Combien de fois en ay-je veu l'experience? Or si vous venez à les esclaircir et confirmer, il vous saisissent et desrobent incontinent cet advantage de vostre interpretation: C'estoit ce que je voulois dire: voyla justement ma conception: si je ne l'ay ainsin exprimé, ce n'est que faute de langue. Souflez. Il faut employer la malice mesme, à corriger cette fiere bestise. Le dogme d'Hegesias, qu'il ne faut ny haïr, ny accuser: ains instruire: a de la raison ailleurs. Mais icy, c'est injustice et inhumanité de secourir et redresser celuy, qui n'en a que faire, et qui en vaut moins. J'ayme à les laisser embourber et empestrer encore plus qu'ils ne sont: et si avant, s'il est possible, qu'en fin ils se recognoissent.
La sottise et desreglement de sens, n'est pas chose guerissable par un traict d'advertissement. Et pouvons proprement dire de cette reparation, ce que Cyrus respond à celuy, qui le presse d'enhorter son ost, sur le point d'une bataille: Que les hommes ne se rendent pas courageux et belliqueux sur le champ, par une bonne harangue: non plus qu'on ne devient incontinent musicien, pour ouyr une bonne chanson. Ce sont apprentissages, qui ont à estre faicts avant la main, par longue et constante institution.
Nous devons ce soing aux nostres, et certe assiduité de correction et d'instruction: mais d'aller prescher le premier passant, et regenter l'ignorance ou ineptie du premier rencontré, c'est un usage auquel je veux grand mal. Rarement le fais-je, aux propos mesme qui se passent avec moy, et quitte plustost tout, que de venir à ses instructions reculees et magistrales. Mon humeur n'est propre, non plus à parler qu'à escrire, pour les principians. Mais aux choses qui se disent en commun, ou entre autres, pour fauces et absurdes que je les juge, je ne me jette jamais à la traverse, ny de parole ny de signe. Au demeurant rien ne me despite tant en la sottise, que, dequoy elle se plaist plus, que aucune raison ne se peut raisonnablement plaire.