Mondo et autres histoires
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 27
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Mondo et autres histoires». Краткое содержание книги:
Quand elle se retournait, Martin était parti. Sa haute silhouette maigre marchait entre les rangées des cabanes, vers l'autre bout de la ville.
C'est à partir de ce jour qu'Alia avait commencé à regarder le ciel, à le regarder vraiment, comme si elle ne l'avait jamais vu. Quand elle travaillait dans la maison de sa tante, parfois elle sortait un instant pour lever la tête en l'air, et quand elle rentrait, elle sentait quelque chose qui continuait à vibrer dans ses yeux et dans son corps, et elle se cognait un peu aux meubles, parce que ses rétines étaient éblouies.
Quand les autres enfants ont su d'où venait Martin, ils ont été bien étonnés. Alors à cette époque-là, il y avait beaucoup d'enfants ici, dans la Digue, qui se baladaient la tête levée en l'air, pour regarder le ciel, et qui se cognaient aux poteaux, et les gens se demandaient ce qui avait bien pu leur arriver. Peut-être qu'ils pensaient que c'était un nouveau jeu.
Quelquefois, personne ne savait pourquoi, Martin ne voulait plus manger. Les enfants venaient lui porter la nourriture dans des assiettes, comme chaque matin, et il refusait poliment, il disait:
«Non merci, pas aujourd'hui.»
Même quand Alia venait, avec son morceau de pain serré dans sa chemise, il souriait gentiment et secouait la tête. Alia ne comprenait pas pourquoi l'homme refusait de manger, parce que, autour de la maison, sur la terre, dans le ciel, tout était comme à l'ordinaire. Dans le ciel bleu il y avait le soleil, un ou deux nuages, et de temps en temps un avion à réaction qui atterrissait ou qui décollait. Dans les allées de la Digue, les enfants jouaient et criaient, et les femmes les interpellaient et leur donnaient des ordres en toutes sortes de langues. Alia ne voyait pas ce qui avait pu changer. Mais elle s'asseyait tout de même devant Martin, avec deux ou trois autres enfants, et ils attendaient qu'il leur parle.
Martin n'était pas comme les autres jours. Quand il ne mangeait pas, son visage semblait plus vieux, et ses yeux brillaient autrement, de la lueur inquiète des gens qui ont de la fièvre. Martin regardait ailleurs, pardessus la tête des enfants, comme s'il voyait plus loin que la terre et le marais, de l'autre côté du fleuve et des collines, si loin qu'il aurait fallu des mois et des mois pour arriver jusque-là.
Ces jours-là, il ne parlait presque pas, et Alia ne lui posait pas de questions. Les gens venaient, comme les autres jours, pour lui demander un service, recoller une paire de chaussures, arranger une pendule, ou bien simplement écrire une lettre. Mais Martin leur répondait à peine, il secouait la tête et disait à voix basse, presque sans remuer les lèvres:
«Pas aujourd'hui, pas aujourd'hui…»
Alia avait compris qu'il n'était pas là pendant ces jours, qu'il était réellement ailleurs, même si son corps restait immobile, couché sur la natte, à l'intérieur de la maison. Il était peut-être retourné dans son pays d'origine, là où tout est si beau, où tout le monde est prince ou princesse, ce pays dont il avait montré un jour la route qui passe à travers le ciel.
Chaque jour, Alia revenait avec un morceau de pain neuf, pour attendre son retour. Cela durait parfois très longtemps, et elle était un peu effrayée de voir son visage qui se creusait, qui devenait gris comme si la lumière avait cessé de brûler et qu'il ne restait que les cendres. Puis, un matin, il était de retour, si faible qu'il pouvait à peine marcher de sa couche jusqu'au terrain vague devant sa maison. Quand il voyait Alia, il la regardait enfin en souriant faiblement, et ses yeux étaient ternis par la fatigue.
«J'ai soif», disait-il. Sa voix était lente et enrouée.
Alia posait le morceau de pain par terre, et elle courait à travers la ville pour chercher un seau d'eau. Quand elle revenait, à bout de souffle, Martin buvait longuement, à même le seau. Puis il lavait son visage et ses mains, il s'asseyait sur la caisse, au soleil, et il mangeait le morceau de pain. Il faisait quelques pas autour de la maison, il regardait autour de lui. La lumière du soleil réchauffait son visage et ses mains, et ses yeux recommençaient à briller.
Alia regardait l'homme avec impatience. Elle osait lui demander:
«Comment était-ce?»
Il paraissait ne pas comprendre.
«Comment était quoi?»
«Comment était-ce, là où vous êtes allé?»
Martin ne répondait pas. Peut-être qu'il ne se souvenait de rien, comme s'il était simplement passé à travers un songe. Il recommençait à vivre et à parler comme avant, assis au soleil devant la porte de sa maison, à réparer les machines cassées, ou bien mar chant dans les allées de la Digue et saluant les gens au passage.
Plus tard, Alia avait encore demandé:
«Pourquoi vous ne voulez pas manger, quelque-fois?»
«Parce que je dois jeûner», avait dit Martin.
Alia réfléchissait.
«Qu'est-ce que ça veut dire, jeûner?»
Elle avait ajouté aussitôt:
«Est-ce que c'est comme voyager?»
Mais Martin riait:
«Quelle drôle d'idée! Non, jeûner, c'est quand on n'a pas envie de manger.»
Comment peut-on ne pas avoir envie de manger? pensait Alia. Personne ne lui avait rien dit d'aussi bizarre. Malgré elle, elle pensait aussi à tous les enfants de la Digue qui cherchaient toute la journée quelque chose à manger, même ceux qui n'avaient pas faim. Elle pensait à ceux qui allaient voler dans les supermarchés, près de l'aéroport, à ceux qui partaient chaparder des fruits et des œufs dans les jardins des alentours.
Martin répondait tout de suite, comme s'il avait entendu ce que pensait Alia.
«Est-ce que tu as déjà eu très soif, un jour?»
«Oui», disait Alia.
«Quand tu avais très soif, est-ce que tu avais envie de manger?»
Elle secouait la tête.
«Non, n'est-ce pas? Tu avais seulement envie de boire, très envie. Tu avais l'impression que tu aurais pu boire toute l'eau de la pompe et, à ce moment-là, si on t'avait donné une grande assiette de nourriture, tu l'aurais refusée, parce que c'était de l'eau qu'il te fallait.»
Martin s'arrêtait de parler un instant. Il souriait.
«Egalement, quand tu avais très faim, tu n'aurais pas aimé qu'on te donne une cruche d'eau. Tu aurais dit, non, pas maintenant, je veux d'abord manger, manger tant que je peux, et puis après, s'il reste une petite place, je boirai l'eau.»
«Mais vous ne mangez ni ne buvez!» s'exclamait Alia.
«C'est ce que je voulais te dire, petite lune», disait Martin.
«Quand on jeûne, c'est qu'on n'a pas envie de nourriture ni d'eau, parce qu'on a très envie d'autre chose, et que c'est plus important que de manger ou de boire.»
«Et de quoi est-ce qu'on a envie, alors?» demandait Alia.
«De Dieu», disait Martin.
Il avait dit cela simplement, comme si c'était évident, et Alia n'avait pas posé d'autres questions. C'était la première fois que Martin parlait de Dieu, et cela lui faisait un peu peur, pas exactement peur, mais cela l'éloignait tout à coup, la poussait loin en arrière, comme si toute l'étendue de la Digue avec ses huttes de planches et le marais au bord du fleuve la séparaient de Martin.
Mais l'homme ne semblait pas s'en apercevoir. Maintenant, il se levait, il regardait la plaine du marais où les roseaux se balançaient. Il passait sa main sur les cheveux d'Alia, et il s'en allait lentement sur le chemin qui traversait la ville, tandis que les enfants couraient devant lui en criant pour fêter son retour.
A cette époque-là, Martin avait déjà commencé son enseignement, mais personne ne le savait. Ce n'était pas vraiment un enseignement, je veux dire, comme celui d'un prêtre ou d'un instituteur, parce que cela se faisait sans solennité, et qu'on apprenait sans bien savoir ce qu'on avait appris. Les enfants avaient pris l'habitude de venir jusqu'au bout de la digue, devant le château de Martin, et ils s'asseyaient par terre pour parler et pour jouer, ou pour entendre des histoires. Martin, lui, ne bougeait pas de sa caisse, il continuait à réparer ce qu'il avait en train, une casserole, la valve d'un autocuiseur, ou bien une serrure, et l'enseignement commençait. C'étaient surtout les enfants qui venaient, après le repas de midi, ou au retour de l'école. Mais il y avait quelquefois des femmes et des hommes, quand le travail était fini, et qu'il faisait trop chaud pour dormir. Les enfants étaient assis devant, tout près de Martin, et c'était là qu'Alia aimait s'asseoir aussi. Ils faisaient beaucoup de bruit, ils ne restaient pas longtemps en place, mais Martin était content de les voir. Il parlait avec eux, il leur demandait ce qu'ils avaient fait et ce qu'ils avaient vu, dans la Digue, ou au bord de la mer. Il y en avait qui aimaient bien parler, qui auraient raconté n'importe quoi pendant des heures. D'autres restaient silencieux, se cachaient derrière leurs mains quand Martin s'adressait à eux.