Mondo et autres histoires
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 27
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Mondo et autres histoires». Краткое содержание книги:
Il y avait parfois de larges dalles gluantes, couvertes d'algues microscopiques, ou bien des rocs aigus comme des lames, d'étranges pierres qui ressemblaient à des peaux de squale. Partout, les flaques d'eau étincelaient, frissonnaient. Les coquillages incrustés dans les roches crépitaient au soleil, les rouleaux d'algues faisaient un drôle de bruit de vapeur.
Daniel courait sans savoir où il allait, au milieu de la plaine du fond de la mer, sans s'arrêter pour voir la limite des vagues. La mer avait disparu maintenant, elle s'était retirée jusqu'à l'horizon comme si elle avait coulé par un trou qui communiquait avec le centre de la terre.
Daniel n'avait pas peur, mais il n'était plus tout à fait lui-même. Il n'appelait pas la mer, il ne lui parlait plus. La lumière du soleil se réverbérait sur l'eau des flaques comme sur des miroirs, elle se brisait sur les pointes des rochers, elle faisait des bonds rapides, elle multipliait ses éclairs. La lumière était partout à la fois, si proche qu'il sentait sur son visage le passage des rayons durcis, ou bien très loin, pareille à l'étincelle froide des planètes. C'était à cause d'elle que Daniel courait en zigzag à travers la plaine des rochers. La lumière l'avait rendu libre et fou, et il bondissait comme elle, sans voir. La lumière n'était pas douce et tranquille, comme celle des plages et des dunes. C'était un tourbillon insensé qui jaillissait sans cesse, rebondissait entre les deux miroirs du ciel et des rochers.
Surtout, il y avait le sel. Depuis des jours, il s'était accumulé partout sur les pierres noires, sur les galets, dans les coquilles des mollusques et même sur les petites feuilles pâles des plantes grasses, au pied de la falaise. Le sel avait pénétré la peau de Daniel, s'était déposé sur ses lèvres, dans ses sourcils et ses cils, dans ses cheveux et ses vêtements, et maintenant cela faisait une carapace dure qui brûlait. Le sel était même entré à l'intérieur de son corps, dans sa gorge, dans son ventre, jusqu'au centre de ses os, il rongeait et crissait comme une poussière de verre, il allumait des étincelles sur ses rétines douloureuses. La lumière du soleil avait enflammé le sel, et maintenant chaque prisme scintillait autour de Daniel et dans son corps. Alors il y avait cette sorte d'ivresse, cette électricité qui vibrait, parce que le sel et la lumière ne voulaient pas qu'on reste en place; ils voulaient qu'on danse et qu'on coure, qu'on saute d'un rocher à l'autre, ils voulaient qu'on fuie à travers le fond de la mer.
Daniel n'avait jamais vu tant de blancheur. Même l'eau des mares, même le ciel étaient blancs. Ils brûlaient les rétines. Daniel ferma les yeux tout à fait et il s'arrêta, parce que ses jambes tremblaient et rie pouvaient plus le porter. Il s'assit sur un rocher plat, devant un lac d'eau de mer. Il écouta le bruit de la lumière qui bondissait sur les roches, tous les craquements secs, les claquements, les chuintements, et, près de ses oreilles, le murmure aigu pareil au chant des abeilles. Il avait soif, mais c'était comme si aucune eau ne pourrait le rassasier jamais. La lumière continuait à brûler son visage, ses mains, ses épaules, elle mordait avec des milliers de picotements, de fourmillements. Les larmes salées se mirent à couler de ses yeux fermés, lentement, traçant des sillons chauds sur ses joues. Entrouvrant ses paupières avec effort, il regarda la plaine des roches blanches, le grand désert où brillaient les mares d'eau cruelle. Les animaux marins et les coquillages avaient disparu, ils s'étaient cachés dans les failles, sous les rideaux des algues.
Daniel se pencha en avant sur le rocher plat, et il mit sa chemise sur sa tête, pour ne plus voir la lumière et le sel. Il resta longtemps immobile, la tête entre ses genoux, tandis que la danse brûlante passait et repassait sur le fond de la mer.
Puis le vent est venu, faible d'abord, qui marchait avec peine dans l'air épais. Le vent grandit, le vent froid sorti de l'horizon, et les mares d'eau de mer frémissaient et changeaient de couleur. Le ciel eut des nuages, la lumière redevint cohérente. Daniel entendit le grondement de la mer proche, les grandes vagues qui frappaient leurs ventres sur les rochers. Des gouttes d'eau mouillèrent ses habits et il sortit de sa torpeur.
La mer était là, déjà. Elle venait très vite, elle entourait avec hâte les premiers rochers comme des îles, elle noyait les crevasses, elle glissait avec un bruit de rivière en crue. Chaque fois qu'elle avait englouti un morceau de roche, il y avait un bruit sourd qui ébranlait le socle de la terre, et un rugissement dans l'air.
Daniel se leva d'un bond. Il se mit à courir vers le rivage sans s'arrêter. Maintenant il n'avait plus sommeil, il ne craignait plus la lumière et le sel. Il sentait une sorte de colère au fond de son corps, une force qu'il ne comprenait pas, comme s'il avait pu briser les rochers et creuser les fissures, comme cela, d'un seul coup de talon. Il courait au-devant de la mer, en suivant la route du vent, et il entendait derrière lui le rugissement des vagues. De temps en temps, il criait, lui aussi, pour les imiter:
«Ram! Ram!»
car c'était lui qui commandait la mer.
Il fallait courir vite! La mer voulait tout prendre, les rochers, les algues, et aussi celui qui courait devant elle. Parfois elle lançait un bras, à gauche, ou à droite, un long bras gris et taché d'écume qui coupait la route de Daniel. Il faisait un bond de côté, il cherchait un passage au sommet des roches, et l'eau se retirait en suçant les trous des crevasses.
Daniel traversa plusieurs lacs déjà troubles, en nageant. Il ne sentait plus la fatigue. Au contraire, il y avait une sorte de joie en lui, comme si la mer, le vent et le soleil avaient dissous le sel et l'avaient libéré.
La mer était belle! Les gerbes blanches fusaient dans la lumière, très haut et très droit, puis retombaient en nuages de vapeur qui glissaient dans le vent. L'eau nouvelle emplissait les creux des roches, lavait la croûte blanche, arrachait les touffes d'algues. Loin, près des falaises, la route blanche de la plage brillait. Daniel pensait au naufrage de Sindbad, quand il avait été porté par les vagues jusqu'à l'île du roi Mihrage, et c'était tout à fait comme cela, maintenant. Il courait vite sur les rochers, ses pieds nus choisissaient les meilleurs passages, sans même qu'il ait eu le temps d'y penser. Sans doute il avait vécu ici depuis toujours, sur la plaine du fond de la mer, au milieu des naufrages et des tempêtes.
Il allait à la même vitesse que la mer, sans s'arrêter, sans reprendre son souffle, écoutant le bruit des vagues. Elles venaient de l'autre bout du monde, hautes, penchées en avant, portant l'écume, elles glissaient sur les roches lisses et elles s'écrasaient dans les crevasses.
Le soleil brillait de son éclat fixe, tout près de l'horizon. C'était de lui que venait toute cette force, sa lumière poussait les vagues contre la terre. C'était une danse qui ne pouvait pas finir, la danse du sel quand la mer était basse, la danse des vagues et du vent quand le flot remontait vers le rivage.
Daniel entra dans la grotte quand la mer atteignit le rempart de varech. Il s'assit sur les galets pour regarder la mer et le ciel. Mais les vagues dépassèrent les algues et il dut reculer à l'intérieur de la grotte. La mer battait toujours, lançait ses nappes blanches qui frémissaient sur les cailloux comme une eau en train de bouillir. Les vagues continuèrent à monter, comme cela, une après l'autre, jusqu'à la dernière barrière d'algues et de brindilles. Elle trouvait les algues les plus sèches, les branches d'arbre blanchies par le sel, tout ce qui s'était amoncelé à l'entrée de la grotte depuis des mois. L'eau butait contre les débris, les séparait, les prenait dans le ressac. Maintenant Daniel avait le dos contre le fond de la grotte. Il ne pouvait plus reculer davantage. Alors il regarda la mer pour l'arrêter. De toutes ses forces, il la regardait, sans parler, et il renvoyait les vagues en arrière, en faisant des contre-lames qui brisaient l'élan de la mer.