Mondo et autres histoires
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 27
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Mondo et autres histoires». Краткое содержание книги:
Plusieurs fois, les vagues sautèrent par-dessus les remparts d'algues et de débris, éclaboussant le fond de la grotte et entourant les jambes de Daniel. Puis la mer cessa de monter tout d'un coup. Le bruit terrible s'apaisa, les vagues devinrent plus douces, plus lentes, comme alourdies par l'écume. Daniel comprit que c'était fini.
Il s'allongea sur les galets, à l'entrée de la grotte, la tête tournée vers la mer. Il grelottait de froid et de fatigue, mais il n'avait jamais connu un tel bonheur. Il s'endormit comme cela, dans la paix étale, et la lumière du soleil baissa lentement comme une flamme qui s'éteint.
Après cela, qu'est-il devenu? Qu'a-t-il fait, tous ces jours, tous ces mois, dans sa grotte, devant la mer? Peut-être qu'il est parti vraiment pour l'Amérique, ou jusqu'en Chine, sur un cargo qui allait lentement, de port en port, d'île en île. Les rêves qui commencent ainsi ne doivent pas s'arrêter. Ici, pour nous qui sommes loin de la mer, tout était impossible et facile. Tout ce que nous savions, c'est qu'il s'était passé quelque chose d'étrange.
C'était étrange, parce que cela avait un aspect illogique qui démentait tout ce que les gens sérieux disaient. Ils s'étaient tellement agités en tous sens pour retrouver la trace de Daniel Sindbad, les professeurs, les surveillants, les policiers, ils avaient posé tant de questions, et voilà qu'un jour, à partir d'une certaine date, ils ont fait comme si Daniel n'avait jamais existé. Ils ne parlaient plus de lui. Ils ont envoyé tous ses effets, et même ses vieilles copies à ses parents, et il n'est plus rien resté de lui dans le Lycée que son souvenir. Et même de cela, les gens ne voulaient plus. Ils ont recommencé à parler de choses et d'autres, de leurs femmes et de leurs maisons, de leurs autos et des élections cantonales, comme avant, comme s'il ne s'était rien passé.
Peut-être qu'ils ne faisaient pas semblant. Peut-être qu'ils avaient réellement oublié Daniel, à force d'avoir trop pensé à lui pendant des mois. Peut-être que s'il était revenu, et qu'il s'était présenté à la porte du Lycée, les gens ne l'auraient pas reconnu et lui auraient demandé:
«Qui êtes-vous? Qu'est-ce que vous voulez?»
Mais nous, nous ne l'avions pas oublié. Personne ne l'avait oublié, dans le dortoir, dans les classes, dans la cour, même ceux qui ne l'avaient pas connu. Nous parlions des choses du Lycée, des problèmes et des versions, mais nous pensions toujours très fort à lui, comme s'il était réellement un peu Sindbad et qu'il continuait à parcourir le monde. De temps en temps, nous nous arrêtions de parler, et quelqu'un posait la question, toujours la même:
«Tu crois qu'il est là-bas?»
Personne ne savait au juste ce que c'était, là-bas, mais c'était comme si on voyait cet endroit, la mer immense, le ciel, les nuages, les récifs sauvages et les vagues, les grands oiseaux blancs qui planent dans le vent.
Quand la brise agitait les branches des châtaigniers, on regardait le ciel, et on disait, avec un peu d'inquiétude, à la manière des marins:
«Il va y avoir de la tempête.»
Et quand le soleil de l'hiver brillait dans le ciel bleu, on commentait:
«Il a de la chance aujourd'hui.»
Mais on ne disait jamais beaucoup plus, parce que c'était comme un pacte qu'on avait conclu sans le savoir avec Daniel, une alliance de secret et de silence qu'on avait passée un jour avec lui, ou bien peut-être comme ce rêve qu'on avait commencé, simplement, un matin, en ouvrant les yeux et en voyant dans la pénombre du dortoir le lit de Daniel, qu'il avait préparé pour le reste de sa vie, comme s'il ne devait plus jamais dormir.
Hazaran
La Digue des Français, ce n'était pas vraiment une ville, parce qu'il n'y avait pas de maisons, ni de rues, seulement des huttes de planche et de papier goudronné et de la terre battue. Peut-être qu'elle s'appelait comme cela parce qu'elle était habitée par des Italiens, Yougoslaves, Turcs, Portugais, Algériens, Africains, des maçons, des terrassiers, des paysans qui n'étaient pas sûrs de trouver du travail et qui ne savaient jamais s'ils allaient rester un an ou deux jours. Ils arrivaient ici, à la Digue, près des marécages qui bordent l'estuaire du fleuve, ils s'installaient là où ils pouvaient et ils construisaient leur hutte en quelques heures. Ils achetaient des planches à ceux qui partaient, des planches tellement vieilles et percées de trous qu'on voyait le jour au travers. Pour le toit, ils mettaient des planches aussi, et de grandes feuilles de papier goudronné, ou bien, quand ils avaient la chance d'en trouver, des morceaux de tôle ondulée tenus par du fil de fer et des cailloux. Ils bourraient les trous avec des bouts de chiffon.
C'était là que vivait Alia, à l'ouest de la Digue, non loin de la maison de Martin. Elle était arrivée ici en même temps que lui, tout à fait au début, quand il n'y avait qu'une dizaine de huttes, et que la terre était encore toute molle avec de grands champs d'herbe et des roseaux, au bord du marécage. Son père et sa mère étaient morts accidentellement, alors qu'elle ne savait rien faire d'autre que jouer avec les autres enfants, et sa tante l'avait prise chez elle. Maintenant, après quatre ans, la Digue s'était agrandie, elle couvrait la rive gauche de l'estuaire, depuis le talus de la grandroute jusqu'à la mer, avec une centaine d'allées de terre battue et tellement de huttes qu'on ne pouvait pas les compter. Chaque semaine, plusieurs camions s'arrêtaient à l'entrée de la Digue pour décharger de nouvelles familles et prendre celles qui s'en allaient. En allant chercher l'eau à la pompe, ou acheter du riz et des sardines à la coopérative, Alia s'arrêtait pour regarder les nouveaux venus qui s'installaient là où il y avait encore de la place. Quelquefois la police venait aussi à l'entrée de la Digue pour inspecter, et noter dans un cahier les départs et les arrivées.
Alia se souvenait très bien du jour où Martin était arrivé. La première fois qu'elle l'avait vu, il était descendu du camion avec d'autres personnes. Son visage et ses habits étaient gris de poussière, mais elle l'avait remarqué tout de suite. C'était un drôle d'homme grand et maigre, avec un visage assombri par le soleil, comme un marin. On pouvait croire qu'il était vieux, à cause des rides sur son front et sur ses joues, mais ses cheveux étaient très noirs et abondants, et ses yeux brillaient aussi fort que des miroirs. Alia pensait qu'il avait les yeuxles plus intéressants de la Digue, et peut-être même de tout le pays, et c'est pour cela qu'elle l'avait remarqué.
Elle était restée immobile quand il était passé à côté d'elle. Il marchait lentement, en regardant autour de lui, comme s'il était simplement venu visiter l'endroit et que le camion allait le reprendre dans une heure. Mais il était resté.
Martin ne s'était pas installé au centre de la Digue. Il était allé tout à fait au bout du marais, là où commencent les galets de la plage. C'était là qu'il avait construit sa hutte, tout seul sur ce morceau de terre dont personne d'autre n'aurait voulu, parce que c'était trop loin de la route et des pompes d'eau douce. Sa maison était vraiment la dernière maison de la ville.
Martin l'avait construite lui-même, sans l'aide de personne, et Alia pensait que c'était aussi la maison la plus intéressante de la région, à sa manière. C'était une hutte circulaire, sans autre orifice qu'une porte basse que Martin ne pouvait pas franchir debout. Le toit était en papier goudronné, comme les autres, mais en forme de couvercle. Quand on voyait la maison de Martin, de loin, dans la brume du matin, tout à fait seule au milieu des terrains vagues, à la limite du marécage et de la plage, elle semblait plus grande et plus haute, comme une tour de château.
C'était d'ailleurs le nom qu'Alia lui avait donné, dès le début: le château. Les gens qui n'aimaient pas Martin et qui se moquaient un peu de lui, comme le gérant de la coopérative, par exemple, disaient que c'était plutôt comme une niche, mais c'est parce qu'ils étaient jaloux. C'est cela qui était étrange, d'ailleurs, parce que Martin était très pauvre, encore plus pauvre que n'importe qui dans cette ville, mais cette maison sans fenêtres avait quelque chose de mystérieux et de quasiment majestueux qu'on ne comprenait pas bien et qui intimidait.