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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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J'entends respecter ma femme. Il ne s'agit pas de capituler devant le romanesque, ni même devant la pudeur. Il s'agit au contraire d'une agression continue contre tout ce que la vie commune réserve de promiscuité, de détails sordides. Une femme que l'on respecte est une femme que l'on combat, que l'on force à se tenir (et Dieu sait si la majorité des femmes ont peu envie de bien se tenir une fois qu'elles ont le droit de se déshabiller tous les jours devant vous !). L'exigence, que m'enseigna ma mère, a peut-être changé de signe, mais elle demeure flagrante : je ne transigerai pas plus avec l'amour que je n'ai transigé avec la haine. Il faut qu'il ait de la classe.

L'amour, la haine, ce sont des mythes. Du bonheur, Montesquieu disait qu'il est une aptitude. Une aptitude à un style de vie. L'amour n'est pas ce style, mais l'un de ces styles. L'odieux, c'est que le mot amour serve à tout et ne puisse être remplacé par aucun autre mot, aucune périphrase (tendresse, amitié, affection, passion, etc., n'y suppléent pas, n'ont aucune élasticité). Amour divin, amour filial, amour de la patrie, amour-amour… que peut-on mettre là dedans en facteurs communs ? Tous les mots abstraits sont un peu des escroqueries et celui-ci est une trahison. Bien entendu, j'en userai, j'en abuserai, faute de mieux, car des trahisons de ce genre nous sont familières, voire précieuses. Mais entendons-nous : entre Monique et moi, règne ou va régner un état de grâce qui ne peut s'étiqueter.

Je le répète : vous n'aurez point de détails. Aplati sur Madeleine, puis sur quelques autres, je pensais naguère : « Un homme qui souille une femme souille toujours un peu sa mère. » Mais je sais aujourd'hui que le mépris n'est qu'une ressource imparfaite : le respect que nous vouons à un être est une bien pire injure faite à tous ceux à qui nous le refusons. Je ne crois guère aux rédemptions en masse, mais il est bien possible que chacun trouve la sienne — petitement — et Monique n'est rien d'autre pour moi.

Rien d'autre ?… Du moins, je le souhaite. Pourquoi ai-je encore tant de mal à faire abstraction de ta ceinture, de cette ceinture que la mode peut faire glisser de la poitrine au bassin, mais qui a toujours coupé les femmes en deux ? Pourquoi suis-je gêné en ouvrant cette porte ? Ma porte. Notre porte. Je m'efface devant toi. Je mets la main sur ton épaule. Je sens bouger ton omoplate. Et je souris, parce qu'elle va toucher, ton omoplate, comme celle du lutteur vaincu. Ne me débarrasserai-je donc jamais de cette vitalité hostile ? Tu es bien moins gênée que moi, ma verticale, en pénétrant dans notre chambre meublée de ce divan, trop horizontal. Femme d'en haut et femme d'en bas, ma seule femme… Pour toi, la chose est simple et ta pudeur s'en accommode. La mienne paralyse le grand appétit que j'ai de toi ! Malgré la loi et les prophètes qui me donnent ici tous les droits, malgré ta bonne volonté qui se rétracte à peine, j'hésite, j'éternise ces gestes qui ressemblent aux préparatifs de l'exécuteur. Délicatesse ? N'en crois rien. Je te prolonge, ma souris. Je suis tiraillé entre l'envie de te happer et la peur de te détruire. Enfin (mais ne le répète pas : ce que je crains le plus, c'est d'avoir l'air exquis) il y a ce soir au fond de moi un type grave, qui prend la chose au sérieux, qui n'entend pas bâcler les rites comme l'adjoint et le vicaire. Toute pompe est lente, et ton troisième oui vaut la cérémonie.

XXVI

L'heure est fragile, le petit jour fait tinter ses poubelles et s'étonne de trouver sur la descente de lit un excès de lingerie rose, aussi insolite que cet excès de douceur au fond de moi. Je n'ose me lever, car je n'ai plus que ma veste de pyjama : il me faudra six mois pour m'habituer à la bonhomie conjugale et laisser avouer à mes jambes qu'elles sont trop maigres. Pourtant, Monique dort, éparpillée en travers du lit, la paupière cousue à la joue par un surjet de cils. Elle dort avec une conviction de poupée, touchante à souhait, candide ou consciencieuse, rassurée par son alliance. Mienne, au surplus, bien que le petit jour ne souligne point ce détail : cette qualité devrait être évidente, entraîner son stigmate, comme le signe rouge de Çiva, au milieu du front. Elle dort. Elle respire son sommeil, elle avale de l'air à petites goulées et le bas de son cou palpite à la mode des rainettes. Si le couvre-pied est un peu de travers, les draps sont restés bien tirés et je ne les soulèverai pas. Il faut ménager mes yeux : en amour, ils sont toujours servis les derniers, mais ils le sont si abondamment qu'ils se lassent les premiers. Par ailleurs, voir n'est rien, si la statue ne sait pas qu'on la regarde. Enfin j'ai les paumes plus exigeantes que les pupilles : depuis hier soir, elles connaissent ces modelés, dont elles sont devenues les moules.

— Mais la connais-tu, elle ?

J'ai parlé tout haut, je reste saisi… C'est pourtant vrai ! Je la connais à peine, cette inconnue, à peine moins silencieuse quand elle ne dort pas. Six mois de hâtifs rendez-vous ne m'ont livré d'elle qu'une fraîche apparence. Le hasard, qui me l'a donnée et qui peut me la reprendre, reste un hasard. Comment peut-on tenir si fort à une étrangère, qui n'a pas pris racine avec vous dans les mêmes griefs, les mêmes routines, les mêmes souvenirs ? Au pied de notre intimité, il n'y a pas cette épaisseur de vieille vie, ces détritus d'histoire commune, ce terreau des familles, qui rend vivaces les plus belles comme les plus atroces végétations de sentiments. N'est-ce pas, madame Rezeau ? Figurez-vous que cette petite s'appelle aussi Mme Rezeau ! Je gage qu'elle aura quelque mal à réhabiliter ce nom-là et je me demande surtout combien de temps il lui faudra pour vous effacer, pour se rendre plus intéressante, plus présente que vous… Mais permettez ! Voici qu'on remue et qu'on s'étire et qu'on grogne un petit bâillement, peuplé de dents blanches qui offensent vos caries.

— Tu es déjà…

Nouveau bâillement, qui ravale le nouveau pronom. Une paupière se découd, puis l'autre, découvrant des prunelles fort humides, noyées dans leur regard. Un bras sort, s'agrippe au sauveteur, qui plonge parmi le bouillonnement des draps et met bien cinq minutes avant de ramener à la surface cette tête échevelée, cette bouche haletante qui débite vivement le singulier de la deuxième personne :

— Tu as bien dormi ? Tu veux déjeuner ? Tu te rases ?

Je bondis vers mon pantalon. Puis j'ouvre la fenêtre : l'air a ce matin une qualité particulière ; la voix lointaine de la concierge est moins fêlée. En me retournant, je trouve que les plafonds sont plus blancs que d'habitude, ma chambre me paraît moins nue… Il n'y a plus personne dans le lit. Monique pérégrine à travers l'appartement, en guise de voyage de noces (nous n'avions ni le temps ni l'argent nécessaires pour l'entreprendre, mais je ne le regretterai pas : en quittant la classique chambre d'hôtel, j'aurais eu l'impression d'y oublier quelque chose).

— Où mets-tu les petites cuillères ?

Je rejoins ma femme dans la cuisine. Une demi-douzaine d'objets ont déjà changé de place. L'eau chauffe dans la plus petite de mes trois casseroles, qui furent émaillées. Il n'y a pas de petites cuillères. Il n'y a qu'un bol. Je m'installe. Si je fronce un peu celui de mes sourcils qui est plus haut que l'autre, c'est parce que ma femme est venue s'asseoir sur mes genoux : ce que nous pouvons avoir l'air coco tous les deux ! Je voudrais être agacé et je n'y parviens pas. Le café expédié, Monique se remet à fouiner, à ranger, à déranger. Elle trotte, elle chantonne, elle danse sur un pied et finit par tomber en arrêt devant ce petit flot de tulle qu'elle portait hier et qui est resté accroché à la patère. Intervenons.

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