La forêt de cristal [The Crystal World - fr]
- Автор: Баллард Джеймс Грэм
- Год: 1967
- Язык: французский
- Год: Deno
- Переводчик: Claude Saunier
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La forêt de cristal [The Crystal World - fr]». Краткое содержание книги:
C’est ce que recèle la forêt de cristal où l’unité du temps et de l’espace sont la signature de chaque feuille et de chaque fleur.
Une « science-fiction » d’une beauté fantastique, qui nous révèle un univers où le temps a une dimension inversée et où la mort semble plus séduisante que la vie.
À la fin de cet après-midi, quand la lumière de rubis sombre du crépuscule s’abattit sur la forêt, Sanders arriva enfin dans une petite clairière où le chant grave d’un orgue se répercutait à travers les arbres. Au centre se dressait une petite église dont la mince flèche était unie aux branches des arbres environnants par un réseau de cristal.
Sanders leva son bras gemmé pour éclairer les portes de chêne. Il les poussa, entra dans la nef. Une brillante lumière reflétée par les vitraux se déversait sur l’autel. Appuyé contre la grille du sanctuaire, Sanders, tout en écoutant l’orgue, tendit son bras vers la croix d’or incrustée de rubis et d’émeraudes. La gaine glissa pour se dissoudre comme eût fondu une manche de glace. Les cristaux en déliquescence firent couler de son bras la lumière comme d’une fontaine trop pleine.
Le père Balthus, assis à l’orgue, tourna la tête vers le Dr Sanders. Ses doigts minces tiraient des tuyaux une musique ininterrompue qui s’élevait à travers les vitraux vers le lointain soleil écartelé.
VII. La sarabande des lépreux
Sanders resta trois jours avec Balthus tandis que se dissolvaient les dernières pointes de cristal des tissus de son bras. Toute la journée, agenouillé près de l’orgue, il actionnait la soufflerie de son bras gemmé. Au fur et à mesure que se dissolvaient les cristaux, les blessures de son bras déchiré se remettaient à saigner et le sang lavait les prismes pâles des tissus à vif.
Au crépuscule, quand le soleil s’enfonçait en mille fragments dans la nuit occidentale, le père Balthus abandonnait l’orgue et venait sur le porche regarder les arbres spectraux. Son mince visage d’homme d’étude, ses yeux calmes dont la sérénité était démentie par les mouvements nerveux de ses mains, avaient la tranquillité trompeuse d’un être qui se remet d’une attaque de fièvre. Il observait Sanders pendant qu’ils mangeaient leur maigre dîner sur un tabouret près de l’autel, protégé de l’air embaumeur par les joyaux de la croix.
Cet emblème avait été offert par les compagnies minières et l’immense croix d’au moins deux mètres d’envergure portait son poids de pierres précieuses comme les rameaux des arbres cristallisés dans la forêt. Les rangées d’émeraudes et de rubis entre lesquelles les petits diamants de Mont Royal formaient des dessins étoilés, allaient d’une extrémité à l’autre de la croix. Les joyaux émettaient une dure lumière continue si intense que les pierres semblaient avoir fusionné en un spectre cruciforme.
Sanders crut d’abord que Balthus voyait dans le fait qu’il avait survécu un exemple de l’intervention du Tout-Puissant. Quand il lui exprima sa gratitude, Balthus eut un sourire ambigu. Pourquoi était-il revenu dans son église ? Elle était à présent entourée de treillis de cristal, prise dans l’étreinte d’un immense glacier.
De la porte du chœur, Sanders apercevait les bâtiments et le dortoir de l’école indigène décrits par Max Clair, foyer sans doute de la tribu de lépreux abandonnée par son prêtre. Sanders parla de sa rencontre avec les lépreux, mais Balthus n’eut pas l’air de s’intéresser à ses anciens paroissiens ni à leur sort. La présence même de Sanders n’enlevait rien à son isolement. Préoccupé de lui-même, il restait assis des heures devant l’orgue ou errait à travers les bancs vides.
Un matin cependant, Balthus trouva un python aveugle qui tentait d’entrer par la porte du porche. Ses yeux avaient été transformés en énormes joyaux qui s’élevaient de son front telles des couronnes. Balthus s’agenouilla, ramassa le serpent, enroula son long corps autour de ses bras, le transporta dans la petite nef jusqu’à l’autel et le leva vers la croix. Il l’observa avec un sourire forcé quand, sa vue revenue, il s’éloigna, rampant à travers les bancs.
Le troisième jour, Sanders s’éveilla avec les premières lueurs du matin et trouva Balthus célébrant seul l’Eucharistie. Étendu sur le banc poussé contre la grille de l’autel, Sanders l’observa sans bouger, mais le prêtre s’arrêta, et s’éloigna en se dépouillant de ses vêtements sacerdotaux.
— Vous vous demandez probablement ce que je faisais, lui confia-t-il au petit déjeuner, eh bien, cela m’a semblé un moment tout à fait indiqué pour mettre à l’épreuve la validité des sacrements.
Il montra les couleurs prismatiques répandues par les vitraux. Les scènes bibliques originelles avaient été transformées en tableaux d’une déroutante beauté abstraite, où les fragments écartelés des visages de Joseph, Jésus, Marie et des disciples flottaient dans l’outremer liquide du ciel réfracté.
— Cela peut paraître paroles hérétiques, mais ici le corps du Christ est partout avec nous. Il toucha la mince écorce de cristal sur le bras de Sanders. Dans chaque prisme, chaque arc-en-ciel, dans les dix milles faces du soleil. Il leva sa main maigre, gemmée par la lumière. Aussi, voyez-vous, je crains bien que l’Église tout comme son symbole — il montra la croix — n’aient survécu à leurs fonctions.
— Je suis désolé, fit Sanders, cherchant une réponse. Si, peut-être vous partiez d’ici…
— Non ! insista Balthus, irrité par la stupidité de Sanders. Ne pouvez-vous comprendre ? J’ai été un véritable apostat, je savais-que Dieu existait mais ne pouvais croire en lui. Il eut un rire amer. À présent, les événements sont plus forts que moi. Pour un prêtre il n’y a point de plus grande crise que de nier Dieu quand on peut le voir dans chaque feuille, dans chaque fleur.
D’un geste il fit signe à Sanders de le suivre dans la nef jusqu’au porche ouvert. Il montra le réseau de poutres de cristal en forme de dôme partant de l’orée de la forêt comme les arcs-boutants d’une immense coupole de diamant et de verre. On y voyait enchâssées çà et là les formes presque immobiles d’oiseaux aux ailes déployées, merles d’or, aras écarlates, répandant de brillantes flaques de lumière. Les bandes de couleur se mouvaient à travers la forêt et les reflets des plumages fondants les enveloppaient en d’infinis dessins concentriques. Les arcs qui se chevauchaient étaient suspendus en l’air comme les fenêtres votives d’une ville de cathédrales. Partout autour d’eux, Sanders vit d’innombrables petits oiseaux, des papillons, des insectes qui ajoutaient leurs halos cruciformes au couronnement de la forêt.
Le père Balthus prit le bras de Sanders.
— Dans cette forêt, nous voyons la célébration finale de l’Eucharistie du corps du Christ. Ici tout est transfiguré, illuminé, toutes choses unies dans le mariage dernier de l’espace et du temps.
Vers la fin, quand ils étaient tous les deux debout, le dos à l’autel, il parut perdre sa conviction. Comme l’intense gelée pénétrait dans l’église, la nef se transforma en un tunnel de piliers de glace fermant toute issue. Balthus eut l’air de céder à la panique en observant les touches du clavier de l’orgue s’unir les unes aux autres, se fondre l’une dans l’autre. Sanders comprit qu’il cherchait un moyen d’évasion.
Il surmonta enfin sa peur, saisit la croix sur l’autel, l’arracha à son support. Avec une colère soudaine née d’une conviction absolue, il mit la croix dans les bras de Sanders. Puis il entraîna le médecin jusqu’au porche, le tira vers une des cavernes sans cesse plus étroites au fond de laquelle ils purent voir au loin la surface du fleuve.
— Allez-vous-en ! Partez d’ici ! Regagnez le fleuve !
Sanders hésitait, essayant de retenir le lourd sceptre de son bras bandé. Balthus alors se mit à crier avec véhémence.
— Dites-leur que je vous ai ordonné de la prendre !