LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
- Автор: Франс Анатоль
- Год: 1893
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:
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Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
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—Astre obscène, polisson et libidineux, lui dit-il, tu n'es jamais las d'éclairer les turpitudes des hommes, et tu envies un rayon de ta lumière à qui cherche des maximes vertueuses!
—Aussi bien, l'abbé, dit M. d'Anquetil, puisque cette catin de lune nous donne assez de clarté pour nous conduire par les rues, et non pas pour faire un piquet, allons tout de suite à ce château que vous m'avez dit et où il faut que j'entre sans être vu.
Le conseil était bon et, après avoir bu à même le goulot tout le vin de la bouteille, nous prîmes tous trois le chemin de la Croix-des-Sablons. Je marchais en avant avec M. d'Anquetil. Mon bon maître, ralenti par toute l'eau que sa culotte avait bue, nous suivait pleurant, gémissant et dégouttant.
Le petit jour piquait déjà nos yeux fatigués, quand nous arrivâmes à la porte verte du parc des Sablons. Il ne nous fut point nécessaire de soulever le heurtoir. Depuis quelque temps, le maître du logis nous avait remis les clefs de son domaine. Il fut convenu que mon bon maître s'avancerait prudemment avec d'Anquetil dans l'ombre de l'allée et que je resterais un peu en arrière pour observer, s'il en était besoin, le fidèle Criton et les galopins de cuisine, qui pouvaient voir l'intrus. Cet arrangement, qui n'avait rien que de raisonnable, me devait coûter de longs ennuis. Car, au moment où les deux compagnons avaient déjà monté l'escalier et gagné, sans être vus, ma propre chambre, dans laquelle nous avions décidé de cacher M. d'Anquetil jusqu'au moment de fuir en poste, je gravissais à peine le second étage, où je rencontrai précisément M. d'Astarac en robe de damas rouge et tenant à la main un flambeau d'argent. Il me mit, à son habitude, la main sur l'épaule.
—Eh bien! mon fils, me dit-il, n'êtes-vous pas bien heureux d'avoir rompu tout commerce avec les femmes et, de la sorte, échappé à tous les dangers des mauvaises compagnies? Vous n'avez pas à craindre, parmi les filles augustes de l'air, ces querelles, ces rixes, ces scènes injurieuses et violentes, qui éclatent communément chez les créatures de mauvaise vie. Dans votre solitude, que charment les fées, vous goûtez une paix délicieuse.
Je crus d'abord qu'il se moquait. Mais je reconnus bientôt, à son air, qu'il n'y songeait point.
—Je vous rencontre à propos, mon fils, ajouta-t-il, et je vous serai reconnaissant d'entrer un moment avec moi dans mon atelier.
Je l'y suivis. Il ouvrit avec une clef longue pour le moins d'une aune la porte de cette maudite chambre d'où j'avais vu, naguère, sortir des lueurs infernales. Et quand nous fûmes entrés l'un et l'autre dans le laboratoire, il me pria de nourrir le feu qui languissait. Je jetai quelques morceaux de bois dans le fourneau, où cuisait je ne sais quoi, qui répandait une odeur suffocante. Pendant que, remuant coupelles et matras, il faisait sa noire cuisine, je demeurais sur un banc où je m'étais laissé choir, et je fermais malgré moi les yeux. Il me força à les rouvrir pour admirer un vaisseau de terre verte, coiffé d'un chapiteau de verre, qu'il tenait à la main.
—Mon fils, me dit-il, il faut que vous sachiez que cet appareil sublimatoire a nom aludel. Il renferme une liqueur, qu'il convient de regarder avec attention, car je vous révèle que cette liqueur n'est autre que le mercure des philosophes. Ne croyez pas qu'elle doive garder toujours cette teinte sombre. Avant qu'il soit peu de temps, elle deviendra blanche et, dans cet état, elle changera les métaux en argent. Puis, par mon art et industrie, elle tournera au rouge et acquerra la vertu de transmuer l'argent en or. Il serait sans doute avantageux pour vous qu'enfermé dans cet atelier, vous n'en bougiez point avant que ces sublimes opérations ne soient de point en point accomplies, ce qui ne peut tarder plus de deux ou trois mois. Mais ce serait peut-être imposer une trop pénible contrainte à votre jeunesse. Contentez-vous, pour cette fois, d'observer les préludes de l'oeuvre, en mettant, s'il vous plaît, force bois dans le fourneau.
Ayant ainsi parlé, il s'abîma de nouveau dans ses fioles et dans ses cornues. Cependant je songeais à la triste position où m'avaient mis ma mauvaise fortune et mon imprudence.
—Hélas! me disais-je en jetant des bûches au four, à ce moment même, les sergents nous recherchent, mon bon maître et moi; il nous faudra peut-être aller en prison et sûrement quitter ce château, où j'avais, à défaut d'argent, la table et un état honorable. Je n'oserai jamais plus reparaître devant M. d'Astarac, qui croit que j'ai passé la nuit dans les silencieuses voluptés de la magie, comme il eût mieux valu que je fisse. Hélas! je ne reverrai plus la nièce de Mosaïde, mademoiselle Jahel, qui me réveillait si agréablement la nuit dans ma chambre. Et, sans doute, elle m'oubliera. Elle en aimera, peut-être, un autre à qui elle fera les mêmes caresses qu'à moi. La seule idée de cette infidélité m'est intolérable. Mais, du train dont va le monde, je vois qu'il faut s'attendre à tout.
—Mon fils, me dit M. d'Astarac, vous ne donnez point assez de nourriture à l'athanor. Je vois que vous n'êtes pas encore suffisamment pénétré de l'excellence du feu, dont la vertu est capable de mûrir ce mercure et d'en faire le fruit merveilleux qu'il me sera bientôt donné de cueillir. Encore du bois! Le feu, mon fils, est l'élément supérieur; je vous l'ai assez dit, et je vais vous en faire paraître un exemple. Par un jour très froid de l'hiver dernier, étant allé visiter Mosaïde en son pavillon, je le trouvai assis, les pieds sur une chaufferette, et j'observai que les parcelles subtiles du feu qui s'échappaient du réchaud étaient assez puissantes pour gonfler et soulever la houppelande de ce sage; d'où je conclus que, si ce feu avait été plus ardent, Mosaïde se serait élevé sans faute dans les airs comme il est digne, en effet, d'y monter, et que, s'il était possible d'enfermer dans quelque vaisseau une assez grande quantité de ces parcelles de feu, nous pourrions, par ce moyen, naviguer sur les nuées aussi facilement que nous le faisons sur la mer, et visiter les Salamandres dans leurs demeures éthérées. C'est à quoi je songerai plus tard à loisir. Et je ne désespère point de fabriquer un de ces vaisseaux de feu. Mais revenons à l'oeuvre et mettez du bois dans le fourneau.
Il me tint quelque temps encore dans cette chambre embrasée, d'où je songeais à m'échapper au plus vite pour tâcher de rejoindre Jahel, à qui j'avais hâte d'apprendre mes malheurs. Enfin, il sortit de l'atelier et je pensai être libre. Mais il trompa encore cette espérance.
—Le temps, me dit-il, est ce matin assez doux, encore qu'un peu couvert. Ne vous plairait-il point de faire avec moi une promenade dans le parc, avant de reprendre cette version de Zozime le Panopolitain, qui vous fera grand honneur, à vous et à votre maître, si vous l'achevez tous deux comme vous l'avez commencée?
Je le suivis à regret dans le parc où il me parla en ces termes:
—Je ne suis pas fâché, mon fils, de me trouver seul avec vous, pour vous prémunir, tandis qu'il en est temps encore, contre un grand danger qui pourrait vous menacer un jour; et je me reproche même de n'avoir pas songé à vous en avertir plus tôt, car ce que j'ai à vous communiquer est d'une extrême conséquence.
En parlant de la sorte, il me conduisit dans la grande allée qui descend aux marais de la Seine et d'où l'on voit Rueil et le Mont-Valérien avec son calvaire. C'était son chemin coutumier. Aussi bien cette allée était-elle praticable, malgré quelques troncs d'arbres couchés en travers.
—Il importe, poursuivit-il, de vous faire entendre à quoi vous vous exposeriez en trahissant votre Salamandre. Je ne vous interroge point sur votre commerce avec cette personne surhumaine que j'ai été assez heureux pour vous faire connaître. Vous éprouvez vous-même, autant qu'il m'a paru, une certaine répugnance à en disserter. Et, peut-être, êtes-vous louable en cela. Si les Salamandres n'ont point sur la discrétion de leurs amants les mêmes idées que les femmes de la cour et de la ville, il n'en est pas moins vrai que le propre des belles amours est d'être ineffables et que c'est profaner un grand sentiment que de le répandre au dehors.