La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Dans trois casseroles en cuivre cuisaient les carottes, les navets, le céleri qu’elle allait réduire en purée. Bientôt les châtaignes seraient cuites et épluchées. Elle avait prévu du foie gras en entrée. Et des tranches de saumon sauvage. Zoé raffolait du saumon sauvage. Elle avait le goût très développé et pouvait dire, rien qu’en étudiant la pâleur ou la brillance de la chair, si le poisson était succulent, bon ou mauvais. Devant l’étalage du poissonnier, elle plissait le nez. C’était le signal qui avertissait « pas bon, celui-là, maman. Du saumon d’élevage gueule contre cul à bouffer les crottes des autres ». Zoé aimait les goûts, les odeurs, elle butait sur une couleur à préciser, un son à imiter, elle fermait les yeux et créait des palais de saveurs en faisant claquer sa langue. Elle aimait quand venait l’hiver avec son cortège de froids qu’elle déclinait. Froid coupant, froid mouillé, froid gris et bas qui annonce la neige, froid feutré qui vous pousse près de la cheminée. « J’aime le froid, maman, il me fait chaud au cœur. » Elle avait dû confectionner ses cadeaux avec des cartons, des bouts de laine, de tissu, des agrafes, de la colle, des trombones, des paillettes. Elle fabriquait des magnifiques poupées, des tableaux, des mobiles. Elle n’aimait pas acheter, contrairement à Hortense. C’est une adolescente d’autrefois, ma fille. Elle n’aime pas les changements, elle aime que se répète chaque année le même menu de fête, qu’on décore le sapin avec les mêmes boules, les mêmes guirlandes, qu’on écoute les mêmes chants de Noël. C’est pour elle que je respecte l’étiquette. L’enfant n’aime pas qu’on bouscule ses habitudes. Par sentimentalité, par désir d’être rassuré. Dans la bûche de Noël qu’elle goûte de la langue avant d’y planter les dents, Zoé recherche le goût de toutes les autres bûches, et peut-être aussi la saveur de celles qu’elle dégustait avec son père. Où passera-t-il cette soirée de Noël, l’homme entrevu dans le métro ? Est-il possible qu’il s’agisse d’Antoine ? Il aurait une balafre, l’œil à moitié fermé. S’il est vivant et qu’il nous recherche, il doit tourner autour de l’immeuble de Courbevoie. La concierge a changé. La nouvelle ne nous connaît pas. Mon nom ne figure pas dans l’annuaire.
Zoé avait demandé qu’on laisse une place libre à table le soir de Noël.
— Tu verras, maman, ce sera une surprise, une surprise de Noël.
— Elle va nous ramener un SDF ! avait pronostiqué Hortense. Si elle fait ça, je dégage, moi !
Les yeux de Shirley riaient en silence.
— Si Zoé ne le fait pas, c’est ta mère qui le fera ! avait-elle répliqué.
— Ça me rend malade de festoyer quand dehors il y a tant de…
— Arrête, maman, arrête ! avait crié Hortense. J’avais oublié que j’allais retrouver Mère Teresa ! Pourquoi pas un orphelinat de petits Noirs craquants pendant que tu y es ?
« Ajoutez le fromage blanc et les pruneaux à la farce. Mélangez. Farcissez l’intérieur de la dinde. » C’est ce que je préférais, petite. Je bourrais la dinde de farce épaisse, odorante. Le ventre de la dinde enflait, je demandais à papa, tu crois qu’elle va éclater ? Iris et maman faisaient une grimace, papa riait aux éclats. Iris ne sera pas là, ce soir. Ni Henriette. Je n’aurai pas le goût des Noëls passés, le brin de houx accroché à la porte, le collier de perles à trois rangs d’Henriette sur sa robe noire, le ruban de velours violet qui retenait les cheveux d’Iris et provoquait la même exclamation de la part d’Henriette : « Je ne devrais pas le dire devant cette petite mais je n’ai jamais vu des yeux de ce bleu-là ! Et ses dents ! Et sa peau ! » Elle s’esclaffait comme si elle découvrait une rivière de saphirs dans du papier de soie. Moi ? Moi, je me sentais laide, avec la certitude que personne, jamais, ne me regarderait. Cette blessure-là ne s’est jamais refermée.
« Recousez l’ouverture avec du gros fil. Tartinez la volaille de beurre ou de margarine. Salez, poivrez. Mettez la volaille sur la plaque du four bien chaud. Au bout de quarante-cinq minutes environ, modérez la chaleur du four. Laissez cuire une heure. Arrosez très souvent au cours de la cuisson. »
Après la mort de Lucien Plissonnier, il y avait eu les Noëls tristes où la place du chef de famille restait vide et puis Marcel était arrivé avec ses vestes écossaises et ses cravates en Lurex. Les cadeaux s’entassaient dans leurs assiettes. Iris les recevait avec condescendance comme si elle daignait lui pardonner d’être assis à la place de son père, Joséphine hésitait à lui sauter au cou devant les mines réprobatrices de sa mère et de sa sœur. Ce soir, Marcel Grobz doit fêter son premier Noël avec Josiane et son fils. Elle irait le voir bientôt. Elle aurait l’impression de trahir sa mère, de passer dans le camp ennemi, ça lui était égal.
On sonna à la porte. Un coup bref et précis. Joséphine regarda sa montre, sept heures. Ils avaient dû oublier leur clé.
C’était monsieur Lefloc-Pignel. Il venait s’excuser du bruit qu’il risquait de faire dans la soirée : sa femme et lui recevaient de la famille. Il portait un smoking, un nœud papillon, une chemise blanche à petits plis, une large ceinture noire en satin. Ses cheveux étaient lissés et partagés tels les massifs d’un jardin à la française.
— Ne vous excusez pas ! sourit Joséphine filant la métaphore dans sa tête et concluant qu’elle préférait le charme flou des parterres anglais, nous aussi, nous risquons de faire du bruit…
Elle se dit qu’elle devrait peut-être lui offrir une coupe de champagne. Elle hésita, puis, comme il ne faisait pas mine de partir, elle l’invita à entrer.
— Je ne voudrais pas abuser de votre temps…, s’excusa-t-il en s’engageant franchement dans l’entrée.
Elle s’essuya avec son torchon et lui tendit une main un peu grasse.
— Ça vous ennuierait de me suivre à la cuisine ? Je dois surveiller la cuisson de la dinde.
Il lui emboîta le pas et ajouta d’un ton guilleret :
— Ainsi je pénètre dans votre sanctuaire ! C’est un grand honneur…
Il sembla sur le point d’ajouter quelque chose, mais se tut. Elle sortit une bouteille de champagne du Frigidaire et la lui tendit pour qu’il l’ouvrît. Ils se souhaitèrent un joyeux Noël et une très bonne année à venir. Il est quand même très séduisant malgré ses tifs en massifs, pensa-t-elle. À quoi ressemble sa femme ? Je ne la vois jamais.
— Je voulais vous demander, commença-t-il d’une voix sourde, votre fille… euh… Comment a-t-elle réagi à ce qui est arrivé à madame Berthier ?
— Ça a été un choc. On en a beaucoup parlé.
— Parce que Gaétan, lui, n’en parle pas.
Il avait l’air préoccupé.
— Et vos autres enfants ? s’enquit Joséphine.
— Charles-Henri, l’aîné, ne la connaissait pas, il est au lycée, Domitille ne l’avait pas comme professeur… C’est Gaétan qui me soucie. Et comme il est dans la classe de votre fille… Ils auraient pu se parler.
— Elle ne m’a rien dit.
— J’ai entendu dire que vous aviez été convoquée par les policiers.
— Oui. J’ai été agressée, il n’y a pas longtemps.
— De la même manière ?
— Oh, non ! Ce n’était rien du tout comparé à la pauvre madame Berthier…
— Ce n’est pas ce que m’a dit le commissaire. J’ai demandé à le rencontrer et il m’a reçu.
— Vous savez, on exagère beaucoup dans les commissariats.
— Je ne crois pas.
Il avait prononcé ces mots d’un ton sévère comme s’il voulait dire : « Je crois que vous mentez. »