Intrigue à Giverny
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #4
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253182757
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à Giverny». Краткое содержание книги:
Dimanche 26 juin 2011
Maître Vernochet vole vers Monaco. L’hôtesse, à bord, l’a reconnu. Elle le voit à la télévision. Elle a repéré tout de suite son pantalon de velours orange et sa veste verte à carreaux bleus, ses grosses lunettes d’écaille.
Elle le dévore des yeux. Elle n’a pas encore lu son dernier livre, Comme un marteau sans maître, mémoires d’un commissaire-priseur, mais c’est décidé, elle va se l’offrir. Elle aurait tant aimé faire l’École du Louvre. Visiter les expositions avec un homme comme lui, ce doit être passionnant. Il n’a pas d’alliance. Elle rêve. Vivre avec maître Vernochet, entre Monaco et Gstaad, la grande vie.
Il doit connaître une foule de gens intéressants, entrer dans les collections les plus secrètes, celles qu’il nous révèle parfois le samedi après-midi sur France 3. Il a sorti son ordinateur, mis un casque — quelle musique un homme comme lui peut-il bien écouter ? Des raretés classiques, c’est sûr, des live de concerts privés des Stones, du Chopin, il a l’air si romantique — et il a transformé sa tablette en bureau. Il y a devant lui deux gros carnets, son agenda, plein de photos découpées, il doit travailler tout le temps. Il a un gros catalogue sur les genoux, elle jette un coup d’œil : « Musée océanographique de Monaco ». Que va-t-il faire à Monaco ? On entend souvent parler de grandes ventes en principauté… Il a comme un air de gourmandise au coin des lèvres, comme un homme qui va réussir une belle affaire… Ou alors il est invité pour le mariage. Il va rencontrer Charlène et Albert, et Caroline, et Stéphanie peut-être. Elle n’osera pas le lui demander. Ah, si le vol était plus long, avec un déjeuner, elle engagerait la conversation en lui disant : « Viande ou poisson ? », ou peut-être même : « Et pour vous, maître, viande ou poisson ? » Elle le regarde. Elle le trouve beau, avec ses cheveux blancs impeccables. Un bel homme de soixante ans, un peu plus peut-être, avec ce sourire chaleureux, protecteur. C’est quelqu’un comme lui qu’elle aimerait avoir dans sa vie.
Il a l’air agité, pas tranquille, il regarde sa montre, une jolie montre ancienne en or. Il fait des calculs sur son téléphone, note des chiffres au crayon dans un joli petit carnet en cuir qu’il a sorti de sa poche. Elle va juste s’arranger pour quitter rapidement la cabine à l’atterrissage, pour voir qui l’attend à Nice. Il n’a qu’un bagage à main, une petite valise à roulettes de Vuitton, en toile damier anthracite, ce qu’on fait de plus discret — il a dû réserver la navette d’hélicoptère pour Monte-Carlo, ou alors il y aura un hélicoptère envoyé par le palais princier, pour lui tout seul…
Trop tard ! Les policiers monégasques, coiffés de leur casquette américaine marquée des armoiries aux losanges, accompagnés de quelques carabiniers du prince, bouclent la Salle Garnier. Le colonel des carabiniers a tenu à surveiller lui-même les opérations. La salle de spectacle communique, par un atrium, avec le casino, qui va fermer au moment du mariage, mais qui est encore en service. La mission est simple. Elle consiste à placer quatre hommes qui vont se relayer à la porte de l’Opéra, et à vérifier que le bâtiment est bien vide, que les accès aux toits sont dégagés, et qu’on pourra y installer les équipes de la télévision. Toutes les autres sorties sont déjà fermées à clef.
L’inspection a commencé par la loge princière et les petits salons privés attenants, vides bien sûr, restaurés depuis peu, tout est impeccable. L’ascenseur du prince a été remplacé, aucun danger de panne — les ascenseurs, c’est une technologie qui est très au point à Monaco.
La vérification de la salle et de la scène n’est pas tellement plus longue, le bâtiment est conçu selon des règles de simplicité qui facilitent son entretien, c’est une grosse boîte carrée.
Ce qui est beau, c’est qu’un des côtés est constitué de trois grandes fenêtres, qui donnent sur la mer. Ils n’ont pas ça à l’Opéra de Paris. Quand le public entre, le soir, la Méditerranée l’accueille, le soleil se couche dans les ors et se reflète, en face, dans les miroirs, les rideaux rouges tombent avec la nuit, et le grand rideau de scène se soulève, c’est magique. Ici, Maurice Ravel a créé L’Enfant et les Sortilèges.
L’équipe monte maintenant dans les cintres. L’envers des stucs exubérants et des boiseries dorées, c’est une architecture de métal, peinte en gris, avec des rivets.
La stupeur du colonel est totale quand il pousse la porte qui permet d’entrer dans la rotonde du sommet. C’est la seconde fois qu’il y vient : on y a laissé tout l’équipement du temps de Garnier, un grand cabestan sur lequel s’enroule une lance à incendie, un contrepoids qui permettait de faire descendre le lustre. Mais ce qui ne devrait pas s’y trouver, c’est ce matelas à même le sol, ces cordes et ces chiffons en désordre, et cette petite valise de métal dans laquelle il y a trois bouteilles d’eau, dont une à moitié vide, des boîtes de thon et du poulet froid, une collation qui visiblement ne provient pas de l’hôtel Hermitage et qui semble dater d’hier, ou peut-être même de ce midi. Le colonel, qui n’a pas souvent l’occasion de verbaliser des SDF, reste interdit. Son téléphone sonne dans sa poche.
« Ah, monsieur le conservateur en chef… Ce n’est pas vraiment le moment, mais je vous écoute… Mais oui, comment le savez-vous ? Vous avez eu des informations ? Je m’y trouve justement. Oui, il y a eu en effet un habitant. Qui a dû savoir qu’on allait tout sécuriser… Actuellement ? Il n’y a plus personne, oiseau envolé. Vous croyez que c’est lié au mariage, qu’il y a un risque terroriste ? Pour nous ce n’était qu’une mission de routine… Vous me racontez tout ce que vous savez tout à l’heure ?… Entendu, je passerai à votre bureau. »
Précédée par un carabinier, Pénélope est entrée dans la forteresse des Grimaldi un peu avant le coucher du soleil. Comme tout est en ébullition, on l’a fait passer par le garage.
Elle longe la grosse voiture noire immatriculée MC-01 avec une émotion de midinette. Le carabinier l’oriente vers l’ascenseur, puis il faut encore prendre un escalier avant que le sol de marbre ne devienne du linoléum, c’est l’étage de l’administration. Au mur, des peintures aborigènes, inattendues, mais belles. Elle n’a pas le temps de s’attarder.
Pénélope se jette dans les bras de son ami Édouard, surpris de tant d’effusion. Elle est venue aussi vite qu’elle a pu, par le train, c’est presque aussi pénible qu’en avion. Tous les vols étaient complets, et il fallait absolument qu’elle intervienne, elle sentait qu’au téléphone ça ne suffirait pas. Elle a tant de choses à raconter à Édouard, et surtout elle veut absolument retrouver sœur Marie-Jo. Elle se sent comme engagée vis-à-vis des merveilleuses sœurs de Picpus.
Son intention est de dire à Édouard que les preuves sont accablantes. Elle a la photo truquée avec elle. Le tableau que maître Vernochet veut faire acheter aux amis du prince est un faux. Par téléphone, il n’aurait pas voulu la croire.
Édouard, très agité, dans ce bureau qui domine la rade, la regarde avec effarement. Il parle à toute allure, elle n’arrive pas à l’interrompre :
« Pénélope, d’abord tu avais raison : on a caché quelqu’un dans la Salle Garnier, et dans la pièce que tu m’avais décrite, au-dessus des cintres. Il y avait des cordes sur le sol, et des tissus qui avaient pu servir de bâillon. Mais évidemment, il n’y a plus personne. Quelle idée de se planquer là ! Remarque, c’est discret, on n’y vient jamais, c’est ce qu’il y a de plus central à Monaco — et on peut s’échapper par les toits. Sauf cette semaine : toute la principauté est une citadelle archicontrôlée, on a augmenté encore le nombre de caméras de sécurité.