Intrigue à Giverny
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #4
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253182757
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à Giverny». Краткое содержание книги:
— Appelons-nous plus tard Édouard, il est d’ailleurs temps que tu quittes ton bureau. Wandrille apporte sur notre future table familiale une soupe fumante, il va me faire une scène si je la laisse refroidir. À plus tard, je t’embrasse. »
Édouard, curieux comme un archiviste paléographe, va rappeler dans l’heure, Pénélope en est certaine. Elle s’effondre dans un canapé. Wandrille a préparé deux plateaux. Il a découpé des morceaux de fromage anglais, coupé du pain d’épeautre, et servi sa soupe dans des bols modelés par une communauté de femmes potières du Burkina Faso.
« Mais c’est aveuglant, Pénélope, on aurait pu y penser plus tôt. Ces fortunes que dépense Monet pour son pépiniériste.
— Georges Truffaut ?
— Mais non ! Le “pépiniériste”, dans ses carnets de comptes, désigne son beau-frère lubrique de la rue de la Pépinière. Imagine que les parties fines de la rue de la Pépinière aient vraiment eu lieu. Que Monet s’y soit rendu ? Que ce soit ça, son secret ? Son beau-frère Rémy lui demandait peut-être de l’argent, il le faisait chanter… Le plus riche des deux, c’était peut-être Monet… Ou alors ils s’entendaient comme larrons en foire tous les deux… Ils s’enrichissaient en tenant ensemble une maison de rendez-vous de grand luxe…
— Monet avec des minets ? Tu divagues, il n’aimait que les femmes…
— Mais la Pépinière c’était peut-être un établissement discret où il y avait des femmes et des hommes, c’était le quartier des maisons closes, vers Saint-Lazare, avec les petites bécassines qui arrivaient toutes fraîches des provinces de l’Ouest…
— Avant de salir mon cher Monet, trouve-moi un début de preuve ! Je te défends de continuer sur ce sujet.
— Que tu es moralisatrice, “salir” ! Je dis qu’il allait s’amuser là-bas ! Tu deviens puritaine ? Tu veux du poivre ? C’est du Malabar moulu, premier choix. Si tu veux que je te trouve une preuve, je vais devoir continuer mon enquête dans cette direction.
— Je t’interdis. Je l’aime. Je te plaque pour lui. Mon fiancé, c’est Claude Monet ! »
INTERMÈDE
Soleil levant
Paris, 25 avril 1874
Claude Monet rentre content, avec Le Charivari sous le bras. Ce critique, ce Louis Leroy, quel génie ! Il vient de lui rendre le plus grand des services : il l’a éreinté. Il sifflote sur les boulevards, main dans les poches, heureux.
C’est son meilleur tableau qu’il a pris en exemple pour tourner en ridicule leur exposition. En plus son papier est très drôle. Il met en scène deux personnages, lui-même et un certain père Vincent, paysagiste à l’ancienne mode, qui devient fou en regardant sa vue du port du Havre, celle qu’il a titrée à la dernière minute, parce qu’il ne savait pas quoi écrire dans le petit catalogue, Impression, soleil levant.
Tout a commencé avec Frédéric Bazille, l’ami généreux, affectueux, passionné, attentif, Alfred Sisley, Pierre Auguste Renoir. Puis il y a eu la rencontre avec Pissarro, puis cet étrange ami misanthrope et élégant, Degas. Ils ne s’aimaient pas tant que ça, mais ils avaient décidé de faire parler d’eux — et surtout ils méprisaient les vieux maîtres, avec leurs vues du paradis terrestre fabriquées avec des palmiers en zinc et des ciels comme des ciels de lit en soie bleue, on en avait assez vu.
Ils avaient compris que les paysagistes de la forêt aux environs de Barbizon avaient réussi parce que c’était une petite troupe d’artistes, que le public regardait comme un tout. Mais ils n’étaient pas allés assez loin, ces braves fabricants de sous-bois, cette petite famille de gardes-champêtres, il fallait montrer la vraie vie, les jardins, les maisons, les boulevards. Il fallait marcher ensemble, mais à Paris d’abord. Montrer aux Parisiens les paysages accessibles par le chemin de fer, du port du Havre à la campagne aixoise — la spécialité d’un autre misanthrope, qui avait été au collège avec Zola, Paul Cézanne.
Au groupe il manquait un local et un nom. L’atelier de Nadar boulevard des Capucines pourrait bien leur fournir l’un et l’autre : on s’appellerait « la Capucine » ce serait poétique et étrange. Degas aimait bien. Un nom de fleur, Monet n’a rien contre, il aime les couleurs des capucines.
Monet peint vite. Il lance des couleurs sur la toile, rattrape au vol des coulées de peinture, il n’a pas d’argent pour acheter autant de toiles qu’il voudrait, sinon il en couvrirait des mètres !
Du 15 avril au 15 mai, l’exposition n’allait peut-être pas attirer grand monde, on avait bouclé à la hâte. Monet avait improvisé : cette rade bleue avec une petite barque ne pouvait décidément pas s’appeler « Vue du port du Havre ». Il avait inscrit le premier mot qui lui était venu : Impression. Corot intitulait ses derniers tableaux « Souvenirs », pour montrer qu’il ne représentait pas un paysage réel. « Impression » ce serait un peu la même chose : un paysage peint devant la réalité, mais qui serait une interprétation personnelle, pas grâce au souvenir, mais plutôt à travers le filtre de ses sensations personnelles. Les étangs de Corot, la surface de l’eau au Havre, c’est cela le souvenir, une autre réalité qui est faite de reflets. Le vieux Gleyre disait qu’il fallait avoir un style, et ne pas regarder les choses telles qu’elles sont, lui il regarderait tout, mais imprimerait sa vision. D’où ce mot, simple et presque banal… Les autres s’intituleraient de la manière la plus simple : Déjeuner, Coquelicots, Boulevard des Capucines.
Grâce à ce Leroy, le nom était trouvé. Ils n’avaient pas grand-chose en commun. Beaucoup de paysagistes ne faisaient pas de bien grands efforts de nouveauté, tant pis, ils seraient « les impressionnistes » — et Monet devenait, par ce tour de passepasse imprévu, le parrain du mouvement. Un jour il serait riche, célèbre, adulé par les femmes, ami des ministres et des princes, et il s’en ficherait complètement. Il aura un jardin avec des roses, des capucines et des tulipes. Il pourra envoyer tout le monde promener. Ce Louis Leroy, ils auraient dû le payer !
Le soleil se levait.
TROISIÈME PARTIE
Le Nautilus du capitaine Monet
« Peu à peu, la brume se dissipa sous l’action des rayons solaires. L’astre radieux débordait de l’horizon oriental. J’admirais donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque j’entendis quelqu’un monter vers la plate-forme. Je me préparais à saluer le capitaine Nemo… »