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La ronde et autres faits divers

Электронная книга - «La ronde et autres faits divers». Краткое содержание книги:

Onze « faits divers », d'une banalité tout apparente. Qu'il s'agisse d'un groupe d'ouvriers misérables passant en fraude la frontière italienne, de deux jeunes filles fugueuses, d'un enfant voleur, d'une femme accouchant seule sur la moquette d'un mobile home, surveillée par son chien-loup au regard de braise, qu'il s'agisse de la fillette broyée par un camion, ou de la fillette violée dans une cave de H.L.M., l'auteur impose aux faits une étrangeté bouleversante. L'incident s'annule au profit du dénominateur commun de toute souffrance humaine qu'articulent l'horreur de la solitude, la répression, l'injustice et, quoi qu'il arrive, le fol et vain espoir de rencontrer, dans l'amour et dans la liberté, une merveilleuse douceur.
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Il a buté sur un bout de bois qui affleurait, il a fait la grimace en sautillant, et ça a fait rire un peu les jeunes filles. Mais lui ne riait pas. Il a dit, et sa voix était rauque parce qu’il était en train de comprendre : « Andro… Andro con voi stessi. Per favore, andro… accompagnaré voi stessi… »

Mais quand elles ont quitté la plage, pour entrer dans la ville, il est resté immobile sur le sable, les bras le long du corps, les yeux fixés sur elles. Avant de tourner dans une ruelle déserte, Poussy s’est retournée pour lui faire un signe, et elle l’a vu, au loin, tout petit sur l’étendue blanche de la plage, immobile comme un bout de bois devant la mer. Elle n’a pas bougé la main, et avec Pouce elle s’est enfoncée dans la ville sombre, au milieu des bruits des familles en train de déjeuner.

Sur la route, à une station d’essence, elles ont trouvé un camion arrêté où il y avait marqué TIR. Poussy a demandé au routier de les emmener, et, après une hésitation, il a dit oui.

Quelques instants plus tard, le gros semi-remorque TIR roulait vers la France, avec Pouce et Poussy qui dormaient à moitié dans la cabine. Le chauffeur ne s’occupait pas d’elles. Il fumait des cigarettes en écoutant la radio italienne à tue-tête. Quand ils sont arrivés à la frontière, les policiers ont regardé les papiers des jeunes filles avec attention. L’un d’eux leur a dit simplement : « Vous allez venir avec nous. » Dans la salle du poste de police, il y avait un inspecteur en civil, un homme d’une quarantaine d’années, un peu chauve, avec un regard dur. Quand elles sont entrées, accompagnées du policier en uniforme, l’homme a eu un petit rire, et il a dit quelque chose comme : « Voilà donc nos deux amazones. » Il n’a peut-être pas dit « amazones », mais Poussy n’écoutait pas. Elle regardait le profil entêté de Pouce, et elle ne pensait pas à ce qui allait suivre, aux longues attentes dans des corridors poussiéreux et dans des cellules sans jour. Elle pensait seulement au temps où elles allaient repartir, loin, repartir, cette fois, pour ne plus jamais revenir.

Le passeur

Quand Tartamella arrête le moteur de la camionnette bâchée, c’est le lever du jour sur la rivière Roïa. Il s’est arrêté en contrebas de la route, sur la plage de galets, devant le courant de l’eau rare, couleur de ciel. Il allume une cigarette, et il entend les voix des hommes qui s’ébrouent à l’arrière de la camionnette, avant de descendre. Il leur crie encore une fois, de sa voix enrouée :

« Terminus ! Terminus ! »

Les hommes descendent un à un de l’arrière de la camionnette, sans se presser, comme s’ils avaient peur de faire trop de mouvements, après ces heures passées à rouler sur l’autoroute. Ils sont nombreux, huit, dix peut-être. De toutes les nationalités, Grec, Turc, Égyptien, Yougoslave, Tunisien. Il y en a de grands maigres, et des petits, des gros, des bruns, des roux avec des yeux verts, ou jaunes. Ils sont habillés de toutes les façons, tricots épais, pardessus d’hiver, blousons de faux aviateurs, ou complets-veston élimés, et ils parlent toutes sortes de langues. Mais quand Tartamella les regarde, il les reconnaît bien, parce qu’ils sont tous semblables par la pauvreté, l’inquiétude, la faim. Tartamella est debout devant eux, sur la plage de galets. Il les regarde, puis il regarde le ciel, du bleu pâle et froid des aubes d’hiver. Pour mettre les hommes à l’aise, il fait circuler un paquet de cigarettes américaines. Chacun prend une cigarette en silence et attend le feu.

Miloz ne fume pas. Il regarde Tartamella comme s’il pensait à autre chose. Il a un regard sombre, malgré ses yeux bleus, et son visage pâle. Tartamella est gêné par le regard de l’homme, et il cache sa gêne sous un air de colère. Il dit brusquement, en italien :

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

L’autre ne répond pas tout de suite, et quand Tartamella lui tourne le dos en haussant les épaules, il dit :

« Quand est-ce qu’on part ? »

« Tout de suite », dit Tartamella. « Quand le guide sera là. »

« Le guide ? » répète Miloz.

« Oui, le guide. Le passeur, si tu veux. »

Miloz va s’asseoir sur une pierre, devant la plage de galets. Bientôt les autres hommes l’imitent. Ils forment un petit groupe séparé de la camionnette bâchée et de Tartamella, comme s’ils n’avaient rien de commun. Tartamella hausse encore les épaules et remonte dans la camionnette. Il allume une autre cigarette, et pour tuer le temps, il branche la radio. Il y a une chanson chantée par une noire américaine à la voix grave, et c’est un peu étrange sur ce paysage de rivière séchée, avec les plages de galets où les hommes accroupis attendent en silence, et les silhouettes des hautes montagnes enneigées au fond de la vallée, contre le ciel bleu d’hiver.

Les hommes ne se parlent pas. Comment le pourraient-ils ? Chacun parle sa langue, la langue du village qu’il a laissé, comme il a laissé ses parents, sa femme, ses enfants, pour tenter l’aventure de l’autre côté. Miloz pense à sa mère et à son père, à la maison du village, aux montagnes dénudées. Mais c’est si loin déjà qu’il ne sait plus si cela existe encore. Il y a si longtemps qu’il erre sur les routes, dormant sur les bancs dans les abris des bus, ou bien dans les hôtels de pauvres, gardant serré dans la poche que Lena, sa femme, a cousue à l’intérieur de son tricot de corps la liasse qui doit lui permettre de passer.

Il ne savait pas que ce serait Tartamella, personne n’a dit de nom. Quand il a débarqué à la gare, avec les autres, venant de Trieste, il est resté immobile devant l’escalier, éclairé par la lumière du néon. Il a posé sa valise de carton bouilli à ses pieds, et il a attendu. Les autres hommes ont fait comme lui. Chacun attendait, sans regarder l’autre, de peur que ce ne soit un policier des frontières.

Puis Tartamella est venu. Il est sorti de la camionnette bâchée, et il a marché jusqu’à la porte de la gare, en allumant une cigarette.

Comme c’était Miloz qui était le premier, le plus en avant, c’est à lui que le gros homme s’est adressé d’abord.

« Où est-ce que tu vas ? »

Miloz comprend bien l’italien, mais il n’aime pas le parler. Il a dit le nom, tout bonnement :

« Francia. »

« Tu as tes papiers en règle ? »

C’est comme cela que cela devait se passer, c’était convenu, au départ de Trieste, celui qui servait de relais, au Café de la Piazza della Libertà, en face de la gare des autobus, lui avait dit : « On te demande tes papiers, tu montres ton argent, c’est tout. »

Alors Miloz a ouvert sa chemise, et il a sorti de la poche intérieure un billet de dix mille plié en quatre. Mais il ne l’a pas donné tout de suite.

Maintenant, il attend, assis sur la pierre, sur la plage du fleuve. Le ciel est clair, et le soleil vient d’apparaître, éclairant d’abord les cimes enneigées au fond de la vallée, puis les autres montagnes peu à peu. Quand la lumière touche les galets du lit du fleuve, ils se mettent à briller, Miloz aime la lumière du matin, et malgré la fatigue de l’insomnie, et le voyage dans l’arrière de la camionnette depuis Milan, il est heureux d’être là au moment où le soleil se lève.

Il a un peu peur aussi. Qu’y a-t-il de l’autre côté ? Et si les policiers le prennent, l’enferment en prison, quand pourra-t-il revenir auprès de Lena, de ses parents ? On dit aussi qu’ils tuent les étrangers, quelquefois. C’est un Arabe qui lui a dit cela, en français, quand il attendait à la gare de Milan. Il ne parle guère cette langue, et l’Arabe s’exprimait avec une drôle de voix rauque et dure, et ses yeux brillaient d’une fièvre dangereuse, alors Miloz a haussé les épaules et il n’a plus écouté. Mais l’inquiétude a grandi au fond de lui, sans qu’il s’en rende compte. Où va-t-il, maintenant ? Quel profit va-t-il tirer de cette aventure ? Quand reverra-t-il Lena, Lena aux yeux de topaze ?

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