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La ronde et autres faits divers

Электронная книга - «La ronde et autres faits divers». Краткое содержание книги:

Onze « faits divers », d'une banalité tout apparente. Qu'il s'agisse d'un groupe d'ouvriers misérables passant en fraude la frontière italienne, de deux jeunes filles fugueuses, d'un enfant voleur, d'une femme accouchant seule sur la moquette d'un mobile home, surveillée par son chien-loup au regard de braise, qu'il s'agisse de la fillette broyée par un camion, ou de la fillette violée dans une cave de H.L.M., l'auteur impose aux faits une étrangeté bouleversante. L'incident s'annule au profit du dénominateur commun de toute souffrance humaine qu'articulent l'horreur de la solitude, la répression, l'injustice et, quoi qu'il arrive, le fol et vain espoir de rencontrer, dans l'amour et dans la liberté, une merveilleuse douceur.
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Les oiseaux blancs planaient au-dessus des vagues, en criaillant quand Pouce jetait une peau d’orange sur la plage de galets, les oiseaux s’abattaient, criaient, puis se séparaient, et recommençaient à flotter dans le vent.

« C’est bien, ici », dit Pouce.

Elle se tournait vers Poussy, elle la regardait. Son beau visage anguleux était déjà bruni par ces journées de soleil, et ses cheveux noirs étaient brillants de sel et de lumière. Pouce, elle, était plus rouge surtout sur le nez qui commençait à peler.

« Si on restait ici, quelques jours ? »

Poussy dit :

« Jusqu’à demain, d’accord. »

Elles ont trouvé un hôtel sur la promenade du bord de mer, un vieil hôtel tout blanc, avec un jardin à l’arrière. C’était moins luxueux qu’à Monte-Carlo, mais elles ont décidé de prendre une chambre pour deux, cette fois. Quand elle remplissait le livre des arrivées, Poussy demandait : « Il faut payer tout de suite ? » Et, naturellement, la réceptionniste disait « quand vous voudrez, en partant c’est mieux ». Ça mettait les gens en confiance. La chambre était belle et claire, et on voyait la mer entre les palmiers, lointaine, confondue avec le ciel.

C’est le soir surtout qui était beau, quand le vent s’arrêtait, comme un souffle suspendu, et que la belle lumière jaune faisait briller les maisons ocre, blanches et roses, et découpait la silhouette de la vieille ville sur le ciel pâle. C’était comme d’être au bout du monde, « comme à Venise » disait Poussy. « On ira ? On va aller à Venise, après ? » demandait Pouce, avec une intonation presque enfantine et Poussy souriait et la serrait contre elle.

Une fois, après le dîner, elles sont montées en haut d’une des collines, en suivant les chemins qui serpentaient entre les villas et les jardins, pour regarder le soleil se coucher derrière la ville, il y avait des chats errants sous les autos arrêtées et en haut des murs, qui les observaient avec leurs pupilles arrondies. Là, il n’y avait presque pas de vent, et l’air était doux et tiède comme en été, chargé de l’odeur des mimosas. C’était bien, ici, c’était un endroit pour oublier. Pouce et Poussy se sont installées sur un talus, tout à fait en haut de la colline, là où il y avait un petit bois de pins. Des chiens aboyaient, prisonniers dans les jardins des villas. Le soir est tombé petit à petit, sans ombre, en éteignant seulement les couleurs, les unes après les autres. C’était comme de la cendre. C’était très doux, avec les fumées qui montaient par endroits, et les nuages qui traînaient jusqu’à l’horizon, couleur d’or et de feu. Puis, quand la nuit s’est installée, les lumières ont commencé à briller un peu partout, sur le toit des maisons, dans les parallélépipèdes des immeubles. Il y avait des lumières sur la mer aussi, les feux rouges des balises, les réverbères de la jetée, et, peut-être, au large, les lumières à peine visibles d’un grand cargo qui allait vers Gênes.

Les jeunes filles regardaient toutes les lumières qui s’allumaient, en bas, le long de la côte, dans les creux des vallons, les dessins des routes sur les collines. Elles regardaient aussi les phares des autos, les petits points jaunes qui avançaient si lentement, comme des insectes phosphorescents. Ils étaient si loin, si petits, ça n’avait plus tellement d’importance, quand on les regardait d’ici, du haut de la colline.

« On est bien, ici », chuchotait Pouce, et elle appuyait sa tête sur l’épaule de son amie, comme si elle allait s’endormir. Mais Poussy sentait quelque chose de bizarre en elle, comme quand quelqu’un vous regarde dans le dos, ou comme quand on sent qu’il va se passer quelque chose de mal. Son cœur battait vite et fort, et cela faisait de grands coups dans sa tête, dans sa gorge, des douleurs. Et elle frissonnait par moments, le long de ses bras, le long de son dos, un drôle de picotement qui se nouait sur sa nuque. C’était peut-être aussi le froid de la nuit. Mais elle ne disait rien à Pouce, pour ne pas l’empêcher de rêver. Elle retenait sa respiration, et au bout d’un instant, son souffle s’échappait avec un grand soupir.

« Qu’est-ce que tu as ? » disait Pouce.

« Rien… Viens, on s’en va », disait Poussy, et elle commençait à descendre la colline, vers la ville, vers toutes les lumières qui bougeaient et brillaient, pareilles à des insectes laborieux.

Pour manger, ça n’était pas toujours facile. L’hôtel où étaient descendues les jeunes filles ne faisait pas restaurant le soir, et quand elles avaient faim, il fallait qu’elles se débrouillent. Un soir elles sont allées manger dans un grand restaurant au bord de la mer, et au moment de payer, elles se sont éclipsées l’une après l’autre par la fenêtre des W. -C. C’était une lucarne étroite, mais elles étaient très minces, et elles n’ont pas eu trop de mal à se glisser au-dehors, puis elles ont couru tant qu’elles ont pu, jusqu’à l’hôtel. Le lendemain, elles ont fait la même chose dans un café, au centre de la ville. Elles se sont contentées de sortir, de marcher tranquillement, et de se perdre chacune dans une direction. Elles s’étaient donné rendez-vous sur le port, et comme à chaque fois, elles ont parlé de tout cela en riant, contentes d’avoir échappé. « Si l’une de nous est prise, on jure que l’autre fera tout ce qu’elle peut pour la faire évader », disait Pouce. « Je le jure », répondait Poussy.

Mais après cela, il fallait changer de ville, parce que ça devenait trop risqué. Pour aller en Italie, Pouce a décidé qu’elles devaient changer leur garde-robe. Dans un grand magasin, elles ont laissé leurs pantalons bleus et leurs T-shirts et elles sont parties avec des ensembles blancs : Pouce avec un bermuda et un pull, et un blouson en nylon, Poussy avec une jupe droite et une veste en laine. Dans le rayon des souvenirs, Poussy a choisi pour elle un serre-tête en perles avec des motifs indiens d’Amérique, et pour son amie une paire de bracelets en matière plastique couleur d’ivoire. Et dans le rayon des chaussures, Pouce et Poussy ont laissé leurs souliers qui commençaient à être un peu fatigués, contre des bottes courtes, style western, en skaï blanc.

Quand elles ont eu changé de costumes, elles sont parties pour l’Italie, sans même aller chercher leur sac à l’hôtel. Comme cela, il n’y avait pas de problème pour payer l’addition, et de toute façon, ce qu’elles avaient dans leur sac ne valait pas la peine de faire un détour. « D’ailleurs », avait dit Pouce, « c’est plus commode pour faire du stop de n’avoir rien dans les mains. » Poussy avait gardé son aumônière avec les cartes d’identité, et un peu d’argent qui leur restait. Pouce, elle, n’avait même pas un tube de rouge à lèvres.

Elles auraient préféré partir en train, mais maintenant, elles n’avaient plus assez d’argent pour prendre un billet. Alors elles sont sorties de la ville, et elles ont fait signe aux voitures qui passaient. Elles n’ont pas attendu très longtemps. C’était un Italien dans une Alfa Romeo blanche, et comme d’habitude, Poussy est montée devant et Pouce derrière. L’homme avait la quarantaine, des joues tachées de barbe, et des yeux d’un bleu très vif. Il parlait mal le français, et les jeunes filles ne parlaient pas du tout l’italien. Mais ils plaisantaient quand même, et chaque fois que l’homme disait un bout de phrase de travers, elles riaient aux éclats, et lui aussi riait bien.

Au moment de passer la frontière, tout le monde est redevenu sérieux, mais il n’y a pas eu de problème. Le douanier italien a regardé les cartes d’identité des jeunes filles, et il a dit quelque chose au conducteur de la voiture, et ils ont éclaté de rire. Puis ils sont repartis à toute vitesse sur la route du bord de mer qui tournait entre les villas et les jardins, qui longeait les caps et les baies, dans la direction d’Alassio.

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