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La ronde et autres faits divers

Электронная книга - «La ronde et autres faits divers». Краткое содержание книги:

Onze « faits divers », d'une banalité tout apparente. Qu'il s'agisse d'un groupe d'ouvriers misérables passant en fraude la frontière italienne, de deux jeunes filles fugueuses, d'un enfant voleur, d'une femme accouchant seule sur la moquette d'un mobile home, surveillée par son chien-loup au regard de braise, qu'il s'agisse de la fillette broyée par un camion, ou de la fillette violée dans une cave de H.L.M., l'auteur impose aux faits une étrangeté bouleversante. L'incident s'annule au profit du dénominateur commun de toute souffrance humaine qu'articulent l'horreur de la solitude, la répression, l'injustice et, quoi qu'il arrive, le fol et vain espoir de rencontrer, dans l'amour et dans la liberté, une merveilleuse douceur.
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À la nuit, ils arrivent près d’un village. Le guide attend les hommes au bord de la route. Il fume une cigarette, et on voit le point rouge de la braise qui s’allume comme un phare. Il dit aux hommes : « San Antonio » et il leur explique qu’il va aller devant et quand il sifflera, ils pourront passer. Il dit cela en italien et en mauvais français mais tout le monde a compris.

Les minutes sont longues, dans le noir, au bord de la route. Miloz sent ses jambes trembler de fatigue, et sa bouche est si sèche qu’il ne peut bouger sa langue. Mais la nuit est froide, et il a hâte de repartir pour oublier le froid.

Ils entendent au loin le signal du guide, et ils se remettent en marche sur la route goudronnée. Quand ils passent au-dessus du village de San Antonio, ils voient les lumières qui brillent dans les maisons, ils entendent les bruits des hommes, les voix des chiens, et tous, ils ont le cœur serré, parce qu’ils pensent au village qu’ils ont laissé, quelque part, en Yougoslavie, en Turquie, en Grèce, en Tunisie. Le guide marche non loin en avant, il cherche l’entrée du sentier qui conduit à la frontière. La nuit est noire, épaisse, et les hommes manquent de tomber en heurtant le sol à l’aveuglette. Miloz entend le bruit rauque de la respiration, il sait que le Grec n’est pas loin, derrière lui.

À quelques kilomètres de San Antonio, à un virage, le guide s’arrête devant un mur en ruines. Il ne dit rien, mais tous les hommes comprennent que c’est là qu’ils vont bivouaquer, à l’abri du vent de la nuit. Chacun dépose son fardeau et s’installe dans les broussailles, la tête près du vieux mur, sans souci des scorpions. Miloz écoute la respiration rauque du Grec, la tête appuyée sur la valise de carton bouilli. Puis il s’endort d’un seul coup.

C’est le guide qui les réveille, les uns après les autres. Il fait encore nuit noire, mais la lune s’est levée, magnifique, dans le ciel pur de l’hiver. Il fait un froid glacial, et Miloz voit la buée qui s’échappe des narines du petit homme, comme de la fumée. Il se lève, va prendre le sac de farine, mais le Grec a toujours la tête appuyée dessus. Miloz le secoue, de plus en plus fort pour le réveiller, et il voit que le Grec ne dort pas. Il a les yeux ouverts et il geint.

« Allons, lève-toi », lui dit Miloz en serbe, puis en français il dit, comme le guide : « Marche ! »

L’autre secoue la tête, relève son pantalon, montre sa jambe. À la lueur de la lune, la jambe de l’homme apparaît gonflée, violacée ; la douleur fait couler la sueur sur son visage. Miloz va vers le guide qui s’apprête à partir, il lui montre l’homme couché sur son sac :

« Il ne peut pas. »

Le guide s’approche du Grec, soulève le pantalon. Il n’exprime rien. Il sort de sa poche les quarante mille lires et il les pose à côté du Grec. Il dit quand même :

« Va à San Antonio, quand il fera jour. »

Le Grec comprend que le voyage est fini pour lui et les larmes coulent de ses yeux. Mais il ne dit rien, peut-être parce qu’il ne sait rien dire d’autre que du grec.

Miloz prend la valise de carton bouilli et sans le regarder, il s’en va, il va rejoindre la troupe qui commence à monter par le chemin de mulets, à travers les broussailles, vers la Roche Longue.

La route est sans fin, et les hommes sont perdus tout au long du chemin, à des kilomètres d’intervalle. Maintenant, ils marchent penchés en avant, portant leurs fardeaux, le regard fixé sur les pierres du chemin qui étincellent comme du verre dans la clarté lunaire, sans chercher à se voir, sans chercher à comprendre où ils sont. Miloz sent son cœur plein de haine, pour tout le monde, pour le guide surtout, qu’il aperçoit de temps à autre, simple silhouette au loin glissant à travers les broussailles comme un animal en fuite. Haine pour ce monde, pour ces pierres blessantes, pour les buissons d’épines qui le griffent, pour l’odeur âcre de thym et de terre et pour le vent glacé, et c’est cette haine qui le fait marcher encore, malgré la faim et la soif, malgré les nuits sans sommeil.

Quand le jour commence à poindre, les hommes arrivent tout près de la Roche Longue, au sommet de la côte. Les uns après les autres, ils s’asseyent à côté du guide qui fume une cigarette en regardant le fond de la vallée, le ciel blanchi à l’est, et la brume qui monte du fleuve Roïa. Ils se reposent un moment, et Miloz mange pour la première fois depuis la veille, du pain, du fromage. Les autres l’imitent, sortent leurs provisions de leurs sacs. Le guide continue à fumer, sans rien dire. Puis il montre la ligne droite de la Roche Longue, au-dessus d’eux, que la première lumière éclaire étrangement. Il dit :

« Francia. »

Maintenant ils montent directement, sans prendre de sentiers. Ils suivent les chemins d’avalanches, où la neige s’accroche par plaques. Le guide monte facilement, parce qu’il a les mains libres et les pieds bien chaussés, mais les hommes dérapent, glissent, s’agrippent comme ils peuvent aux broussailles, déchirent leurs vêtements. En glissant sur des cailloux, l’homme qui est devant Miloz, un Turc, peut-être, démolit sa chaussure dont la semelle à demi détachée pend en arrière comme une espèce de langue. Mais il ne s’arrête même pas pour réparer sa chaussure, et continue comme il peut, écorchant la plante de son pied sur les cailloux tranchants.

Miloz arrive au sommet de la Roche Longue, presque en même temps que le guide, à bout de souffle. Quand il voit l’autre versant, encore dans l’ombre, mystérieux, irréel comme le monde en son commencement, quelque chose se libère en lui, le trouble de vertige. Au-dessous, il y a les ruines d’un village, une ferme abandonnée, des restanques plantées d’oliviers noirs, et le Roc d’Ormea, qui semble un récif dominant une mer d’ombre et de brumes. Miloz aimerait que Lena soit là, en ce moment, pour lui montrer tout cela, comme autrefois, la première fois qu’ils se sont connus, il l’avait guidée sur les chemins de berger de son enfance, jusqu’à l’endroit qu’on appelait la Vallée de Satan, et il serrait sa main fine dans la sienne et il lisait dans ses yeux agrandis l’horreur et l’émerveillement du gouffre.

Il pose sa valise à côté de lui, il s’assoit sur ses talons, à l’écart du guide. Ils ne se disent rien. Mais pour la première fois, Miloz sent qu’il y a une communication avec l’autre homme. Même s’ils ne se regardent pas, cela se sait, parce que c’est dans la façon qu’ils ont tous les deux d’être assis à croupetons et de regarder le paysage magnifique qui s’étend devant eux.

La lumière apparaît peu à peu sur les montagnes, éclairant d’abord les sommets, et le roc d’Ormea, déchiqueté, surgit au-dessus des vallées sombres. Miloz distingue le chemin qu’ils vont suivre, en France, d’abord depuis le haut de la crête rocheuse, puis vers le sud, contournant le pic rocheux, vers le fond des vallées, à travers la forêt de chênes verts et de pins. Tout à fait au sud, de l’autre côté du roc d’Ormea et des collines vert sombre, il voit la brume blanche qu’il connaît bien, et qui signifie qu’il y a la mer. C’est tout cela qu’il regarde, accroupi sur ses talons non loin du guide, et tout ce qu’il voit entre en lui comme des mots, comme des pensées. Il sait qu’il n’oubliera pas cela, pour pouvoir le dire plus tard à Lena, pour qu’elle vienne, elle aussi. Ce sont des signes aussi de la fin de la misère, de la fin des désirs inassouvis. La fatigue, le manque de sommeil le font délirer un peu et il entend que les autres hommes arrivent, s’asseyent autour de lui pour regarder à leur tour. Il perçoit le bruit de leurs voix, de leur souffle, tandis que le même mot est murmuré sur toutes les lèvres :

« Francia… Francia… »

Le guide reste immobile encore un long moment, en équilibre sur ses talons, comme s’il accordait aux hommes le droit de regarder la terre promise. Puis, quand le soleil apparaît derrière les hautes montagnes, de l’autre côté du fleuve Roïa, il se lève, il dit encore : « Marche ! » Et il se met à descendre rapidement la pente, vers le fond du vallon. Il marche sans se retourner, sans attendre. Même Miloz a du mal à le suivre, il titube sur les cailloux qui s’éboulent, ébloui par la lumière. Enfin ils marchent sur le sentier, autour du pic rocheux qui paraît blanc au soleil. Le vent froid se met à souffler dans la vallée, transperce les habits usés des hommes. Au bas de la pente, le guide les attend près d’une source qui jaillit au milieu des chênes, et dont l’eau cascade le long du sentier. Les uns après les autres, les hommes déposent leur fardeau et boivent longuement l’eau glacée, vivante. Les arbres sont épais, il y a des oiseaux qui chantent. Plus loin, le guide fait détaler un lièvre, qu’il essaie de tuer en vain à coup de pierre. Les hommes, eux, sont trop hébétés pour tenter quoi que ce soit, malgré la faim qui ronge leur ventre.

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