La ronde et autres faits divers
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 1990
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070382378
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La ronde et autres faits divers». Краткое содержание книги:
Couché sur le sac de couchage encrassé, la tête appuyée contre la paroi de la roulotte, Miloz écoutait la musique grésillante en pensant à Lena, à la montagne, au village, à ses parents et à ses amis. Mais c’était si loin à présent que c’était devenu une sorte de rêve, irréel et vague, où les êtres et les choses pouvaient se modifier à chaque instant. Seuls les yeux de Lena brillaient d’un éclat fixe, sombres, profonds. Ils le regardaient de l’autre côté de l’espace, l’appelant. Miloz pensait au jour où il pourrait enfin partir, il pensait au long voyage de retour, à l’argent qu’il apporterait pour le mariage. Mais la fatigue l’écrasait avant la fin de son rêve, et il s’endormait avant même d’avoir entendu la chanson nasillarde du poste de radio.
Les jours sont passés ainsi, prisonniers du trou blanc de la carrière calcaire, dans le fracas des marteaux-piqueurs et du concasseur qui transformait la pierre en gravillons pour les jardins des villas et pour le revêtement des routes. Miloz ne sait plus depuis combien de temps il vit là, dans la roulotte aux parois de tôle qui sent la sueur, le tabac et l’urine, sans parler, sans penser, s’arrêtant de creuser la pierre pour manger le ragoût tiède qu’apportent les chauffeurs des camions, et le soir pour dormir écrasé de fatigue. Ce n’est que lorsque le froid revient, après la chaleur brûlante des mois de l’été, et quand les orages éclatent de l’autre côté des montagnes, qu’il compte qu’une année entière s’est écoulée. Il en ressent alors une angoisse très grande, comme s’il découvrait tout à coup qu’il a peu à peu été entouré d’abîmes, une angoisse qui l’oppresse jour et nuit, qui l’empêche de dormir. Cela est venu si brusquement qu’il n’a pas compris au début ce qui serrait sa gorge et son cœur, et rendait ses jambes faibles, et il a cru qu’il était tombé malade. Mais, un soir, couché sur le sac de couchage dans l’obscurité lourde de la roulotte, écoutant au-dehors le bruit du vent sur la pierre, le bruit de la chaîne du chien-loup courant le long de la clôture de barbelés, écoutant au-dedans le bruit régulier des respirations d’hommes endormis, et le crépitement léger d’une cigarette qui s’embrasait par moments dans l’ombre, à l’autre bout de la roulotte, il comprend : il a peur de mourir là, maintenant, demain, un jour, bientôt, de mourir prisonnier de cette carrière, sans être revenu jusqu’à Lena, sans l’avoir revue. L’angoisse de la mort est si grande alors qu’il ne peut plus la contenir. Il serre les dents si fort que ses tempes et les muscles de son cou ont mal, et il sent les larmes qui, malgré lui, coulent de ses yeux, mouillent ses joues et ses lèvres. Il crie, d’un cri contenu, un grognement de porc, ou de chien malade, c’est cela qu’il pense malgré lui, et ses poings serrés frappent le sol de la roulotte, les parois de tôle qui résonnent. Les hommes se sont réveillés, mais ils ne disent rien, assis sur leurs sacs de couchage dans le noir, même celui qui fumait a cessé de tirer sur la cigarette. Ils écoutent sans bouger, sans parler, respirant doucement, ils attendent. Les coups de poing cognent sur les parois de tôle, renversent une bouteille, ou une gamelle, frappent le sol, de plus en plus fort, de plus en plus vite, puis ils s’espacent, ils se fatiguent, et tout d’un coup on n’entend plus que la respiration haletante, brouillée de sanglots, et la voix enragée du grand chien qui court le long de la clôture. Puis le silence revient peu à peu, à l’intérieur de la roulotte de tôle. Les hommes se sont à nouveau étendus sur leurs sacs de couchage, et leurs yeux grands ouverts scrutent le noir impénétrable.
C’est cette nuit-là que Miloz a décidé de s’enfuir. Il n’en a pas parlé aux autres, mais sans qu’il sache comment, les hommes ont compris, et ils ont voulu venir avec lui. Le matin, quand le contremaître est arrivé dans le premier camion, les hommes ne se sont pas levés. Ils sont restés assis par terre, dans la lumière du soleil levant, et ils avaient mis sur eux tous leurs vêtements, et leurs sacs étaient posés à côté d’eux. Miloz avait sa valise en carton bouilli, déchirée sur le couvercle, et lui était debout, parce que c’est lui qui devait parler. Le contremaître a tout vu du premier coup d’œil, et il n’est pas descendu du camion. Il a même laissé le moteur tourner, pour pouvoir faire marche arrière si les choses devenaient menaçantes. Quand Miloz s’est approché pour demander l’argent qu’on leur devait, il n’a pas répondu tout de suite, comme s’il réfléchissait. Puis il a parlé, à voix un peu étouffée, pour n’être entendu que de Miloz. Il a parlé du contrat, qui était pour deux ans, et il a promis que tout le monde serait payé, et que lui, Miloz, pourrait prendre un camion, qu’il deviendrait contremaître, et qu’il retournerait habiter en ville. Les hommes restaient immobiles, assis sur les tas de cailloux, avec leurs baluchons posés à côté d’eux comme s’ils attendaient le train.
Quand le contremaître a compris qu’ils ne bougeraient plus, il a enclenché la marche arrière, et il a reculé brutalement, en laissant le portail grand ouvert. Miloz a entendu le bruit du moteur décroître dans la vallée, puis tout est redevenu silencieux. Le ciel était tendu, d’un bleu intense, et le vent froid soufflait. Mais les hommes sont restés assis dehors, sans bouger, sauf de temps en temps pour aller boire ou uriner. Ils ne parlaient pas, et Miloz regardait avec curiosité, haine et admiration leurs visages sombres et impassibles. Ce n’était pas de lui que le contremaître avait eu peur, mais d’eux, de leur force sans espoir. Toute la matinée, ils sont restés assis sur les pierres, regardant le portail grand ouvert que les rafales de vent faisaient battre en grinçant. Le chien-loup était comme eux, il dormait les yeux ouverts, au pied de la clôture.
Ensuite, vers le milieu du jour, le camion est revenu, et avec le contremaître il y avait l’homme barbu que Miloz avait connu, quand il vivait dans le sous-sol de la villa. C’est lui qui a compté l’argent, et qui l’a donné à chaque homme, par paquets de billets de cent francs. Miloz a reçu sa liasse, et quand il l’a prise, l’homme barbu lui a dit simplement, et c’était une affirmation, pas une question.
« Tu t’en vas aujourd’hui. »
Miloz a tourné la tête, il a regardé du côté des hommes de la carrière. Mais tous avaient disparu, ainsi que leurs baluchons. Et puis, de l’autre côté des baraquements et des roulottes, Miloz a entendu le bruit du moteur du compresseur, et le grelot aigu des marteaux-piqueurs. Il avait soif. Il a marché vers le robinet d’eau, près du portail, il a bu longuement. Puis il a pris la poignée de sa valise en carton bouilli, et il est sorti de l’enclos, sans se retourner.
Le soleil est bien à mi-chemin du ciel, il brûle fort dans tout le bleu, malgré le vent froid de l’hiver. Miloz marche de plus en plus vite, il redescend la route vers la mer, vers la grande ville pleine de bruit et de mouvement.