La ronde et autres faits divers
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 1990
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070382378
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La ronde et autres faits divers». Краткое содержание книги:
Pouce a compris la question, et elle a dit son nom, en montrant le pouce de sa main.
« Pollice ? » a dit le garçon. Et il s’est mis à rire, et Pouce riait aussi, tandis qu’il répétait :
« Pollice… Pollicino ! Pollicino ! »
Et puis il a montré sa poitrine avec son index, et il a dit :
« Sono Pietropaolo. Pietropaolo. »
Pouce a répété son nom, et ils ont recommencé à rire. Elle avait complètement oublié le mal dans ses poumons, et les frissons de fièvre. Elle ressentait seulement une ivresse bizarre, comme quand on est resté longtemps sans manger et sans dormir, une faiblesse pas désagréable.
Pietropaolo s’est assis à côté d’elle, le dos appuyé à la muraille, et il a sorti un vieux paquet de Chesterfield tout froissé, duquel il a extrait deux cigarettes tordues, presque cassées. Pouce a pris la cigarette. La fumée douce lui a fait du bien, au moins pendant les premières bouffées, puis elle s’est mise à tousser si fort que le garçon s’est mis à genoux devant elle, l’air un peu effrayé.
« J’ai mal là », a dit Pouce, en montrant sa poitrine.
« Male », a dit le garçon. « E non hai un medicamento p’ciò ? »
« Non, non », a dit Pouce.
La toux l’avait fatiguée. De petites gouttes de sueur perlaient sur son front, sur les côtés de son nez, et elle sentait son cœur battre très vue, à cause de la brûlure au fond de sa poitrine.
Le soleil était haut dans le ciel, maintenant, à sa place d’environ onze heures. Pietropaolo et Pouce restaient assis sans bouger, sans parler, à regarder les vagues tomber sur la plage.
Ensuite Poussy est revenue. Elle portait sur le bras une grosse veste imperméable de couleur kaki, et une bouteille de bière. Elle s’est assise en soufflant sur le sable, comme quelqu’un qui a beaucoup couru. Pouce était appuyée contre le mur, le visage fatigué, les yeux brillants de fièvre.
« Qui est-ce ? » a demandé Poussy.
« C’est Pietropaolo… », a dit Pouce.
Le garçon a fait un large sourire.
« Pietropaolo. Été ? »
« Poussy », a dit Poussy.
« Poussy ? »
Pouce a miaulé, pour lui faire comprendre.
« Ah ! Il Gatto ! Gattino ! »
Il s’est mis à rire, et les deux jeunes filles ont ri avec lui. Ensemble ils ont bu de la bière, en essuyant le goulot entre chaque gorgée. Puis Poussy a montré la veste à Pouce et elle lui a raconté ce qu’elle avait fait.
« C’est pour toi. Pas moyen d’avoir une valise. Partout elles sont attachées avec des chaînes. J’ai failli me faire piquer avec la veste. J’ai dû courir pendant je ne sais combien de temps avec ce truc au bout du bras, et le vendeur qui criait « ladra ! ladra ! » derrière moi. Heureusement il était gros, et il s’est fatigué avant moi. »
« Ladra ! Ladra ! » a répété Pietropaolo, et ils ont éclaté de rire.
Poussy a aidé Pouce à enfiler la veste.
« Elle est un peu grande, mais ça te tiendra chaud. »
« Et la bière ? » a demandé Pouce.
« Oh, elle était dans un carton, devant un magasin fermé. Je n’ai eu qu’à la prendre. »
Ils buvaient encore de la bière, à tour de rôle, puis Pietropaolo a ressorti son fameux paquet de Chesterfield tout froissé, et il l’a tendu vers les jeunes filles.
Pouce a secoué la tête, et Poussy a refusé elle aussi. Elle lui a dit :
« J’ai faim. »
Le garçon la regardait sans comprendre. Alors elle a montré sa bouche, en faisant claquer ses mâchoires.
« Ah si. Vorresti mangiare. »
Il s’est levé d’un bond, et il a disparu en courant dans une des rues qui donnaient sur la plage.
Elles l’ont attendu, sans parler, sans bouger, le dos appuyé contre la vieille muraille, en regardant la mer. Le vent froid soufflait par rafales, il y avait des nuages sombres dans le ciel. Poussy pensait à tout cela, qui était si loin maintenant, l’atelier, les rues grises de la banlieue, la chambre obscure et la cuisine où maman Janine était assise, et pour la première fois depuis des jours elle n’y pensait plus avec angoisse, mais avec une sorte d’indifférence, comme si elle avait vraiment décidé que plus jamais elle ne retournerait dans cette maison. Elle regardait Pouce du coin de l’œil, son visage enfantin, l’expression presque obstinée de ses lèvres, et le front bombé où le vent agitait les boucles de ses cheveux. Emmitouflée dans la veste kaki, Pouce semblait avoir retrouvé sa chaleur, sa respiration était plus régulière, elle sifflait moins, et les joues étaient moins pâles. La jeune fille regardait fixement la mer et le sable de la plage vide, comme si elle dormait les yeux ouverts.
« On va rentrer », a dit Poussy tranquillement, si calmement que Pouce a tourné son visage vers elle et l’a regardée avec désarroi.
« On va s’en aller, maintenant. On va rentrer », a dit encore une fois Poussy. Pouce n’a rien dit, mais elle a recommencé à regarder la plage et la mer fixement. Seulement les larmes ont perlé entre ses cils, puis ont glissé sur ses joues, et le vent les chassait un peu en arrière. Quand Poussy s’est rendu compte que la jeune fille pleurait en silence, elle l’a serrée contre elle en l’embrassant ; elle lui a dit :
« Ça n’est pas seulement à cause de ça, tu sais, moi aussi j’aurais pu tomber malade, mais c’est parce que — » Mais elle n’a pas pu continuer parce qu’elle ne trouvait pas de bonne raison.
« Moi aussi, je voulais qu’on aille jusqu’à Venise, et même à Rome, et en Sicile, et puis après en Grèce, mais pas comme ça, pas comme ça… »
Tout à coup, Pouce s’est mise en colère. Elle a repoussé son amie, et elle a essayé de se lever. Elle tremblait et sa voix était rauque.
« Dégonflée ! Dégonflée ! Tu dis ça, mais c’est parce que tu as peur. Tu as peur d’aller en prison, c’est pour ça, dis-le ! »
Poussy regardait la jeune fille à genoux dans le sable, ses yeux brillants de larmes, ses cheveux emmêlés par le vent, et le parka trop grand dont les manches couvraient le bout de ses doigts.
« Je dis ça parce que c’est vrai. On ne peut plus continuer, on est au bout du chemin. On va rentrer, on ne peut plus continuer, on va rentrer maintenant. »
Sa voix était calme, et c’est pour cela que la colère de Pouce est retombée tout de suite. Elle s’est rassise dans le sable, et elle a laissé aller sa tête en arrière, contre le mur.
À ce moment-là, le garçon est revenu. Il portait un gros pain et un sac d’oranges. Il s’est arrêté devant les jeunes filles, il s’est accroupi et il leur a tendu les provisions. Il souriait gentiment et ses yeux clairs brillaient dans son visage sombre. Poussy a pris le pain et les oranges, et elle l’a remercié. Puis ils ont commencé à manger, sans parler. Les mouettes, attirées par le repas, tournoyaient autour de leurs têtes en criaillant. Quand elle a eu fini de manger son orange, Poussy est allée se laver les mains et la figure dans la mer en prenant un peu d’eau et d’écume dans ses mains. Elle a apporté de l’eau de mer pour Pouce, lui a passé ses paumes fraîches sur le front, sur les yeux.
« On s’en va, maintenant », a dit Poussy. Elle a montré l’autre bout de la plage, la direction du soleil couchant. « On s’en va chez nous, maintenant. » Pouce s’est levée aussi. Elle était si faible qu’elle a dû s’appuyer sur l’épaule de Poussy pour ne pas tomber.
« Dove ? Dove ? » demandait le jeune garçon. Sa voix était tout à coup pleine d’anxiété. Il marchait à côté des jeunes filles, les yeux fixés sur leur visage, comme un muet qui cherche à lire dans les yeux et sur les lèvres. « Dove ? Dove ? »