La ronde et autres faits divers
- Автор: Леклезио Жан-Мари-Гюстав
- Год: 1990
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070382378
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La ronde et autres faits divers». Краткое содержание книги:
Ils sont arrivés dans la ville vers la fin de l’après-midi. Il y avait du monde dans les rues, sur les trottoirs, et la chaussée était sillonnée de vespas qui zigzaguaient entre les trolleybus et les voitures en faisant siffler leurs moteurs suraigus. Pouce et Poussy regardaient tout avec des yeux émerveillés. Elles n’avaient jamais vu tant de monde, tant d’agitation, de couleurs, de lumière. L’homme à l’Alfa Roméo s’est garé sur une grande place entourée d’arcades et de palmiers. Il a laissé sa belle voiture neuve n’importe où, sans se soucier des signes des agents de police. Il a montré aux jeunes filles un grand café avec des tables couvertes de nappes blanches et il les a entraînées là, dehors, en plein soleil. L’homme a dit quelque chose au garçon qui est revenu quelques instants après avec deux énormes glaces nappées de crème et de chocolat fondu. Lui, il s’est contenté d’un café très noir dans une minuscule tasse. Les glaces leur ont fait pousser des cris, et elles ont ri si fort que les gens se retournaient sur la place. Mais ils n’avaient pas l’air gêné, ni même curieux ; ils riaient aussi de voir deux jolies filles vêtues de blanc, la peau couleur de cuivre, les cheveux frisés par la mer et le soleil, attablées devant ces deux glaces qui ressemblaient à des mottes de neige.
Elles ont mangé toute leur glace, et après cela, elles ont bu un grand verre d’eau fraîche. L’homme a regardé sa montre et il a dit : « Me vono » plusieurs fois. Il attendait peut-être qu’elles repartent avec lui. Mais Poussy a secoué la tête, et elle lui a montré tout cela, la ville, les maisons à arcades, la place où les autos et les vespas tournaient sans cesse comme les figures d’un manège, et elle n’a rien dit, et il a compris tout de suite. Mais il n’avait pas l’air déçu, ni en colère. Il a payé les glaces et le café au garçon, puis il est revenu, et il les a regardées un instant avec ses yeux bleus qui brillaient dans son visage sombre. Il s’est penché vers elles, l’une après l’autre, en disant « Bacio, bacio ». Poussy et Pouce l’ont embrassé sur la joue, en respirant un instant le parfum un peu piquant de sa peau. Puis il est parti vers son Alfa Romeo, et il a démarré. Elles l’ont regardé tourner autour de la place, se joindre au ballet des autos et des vespas, et disparaître dans la grand-rue.
Il commençait à être un peu tard, mais les deux jeunes filles ne se souciaient pas du tout de l’endroit où elles allaient dormir. Comme elles n’avaient plus de bagage encombrant, juste l’aumônière en skaï bleu marine de Poussy, elles ont commencé à flâner dans la ville, en regardant les gens, les maisons, les rues étroites. Il y avait toujours beaucoup de monde, de plus en plus de monde, parce que pour les Italiens, ça n’était pas la fin de la journée, mais une nouvelle journée qui commençait avec le soir. Les gens sortaient de toutes les maisons, des hommes habillés de complets noirs, avec des chaussures brillantes, des femmes, des enfants ; même les vieux sortaient dans la rue, quelquefois en tirant une chaise de paille pour s’asseoir au bord du trottoir.
Tous, ils parlaient, ils s’interpellaient, d’un bout à l’autre des rues, ou bien ils parlaient avec le klaxon de leurs autos et de leurs vespas. Il y avait des jeunes gens qui marchaient à côté de Pouce et Poussy, un de chaque côté, et ils parlaient aussi, sans arrêt, en leur prenant le bras et en se penchant vers elles ; ils racontaient tellement d’histoires dans leur langue que ça faisait tourner la tête.
Mais ça les faisait rire aussi, c’était comme une ivresse, tous ces gens, dans la rue, ces femmes, ces enfants qui couraient, les premières lumières des magasins, le salon de coiffure d’homme avec un fauteuil d’acier et de cuir rouge où un gros homme allongé, le visage couvert de mousse, se faisait raser en regardant la rue. Les garçons qui marchaient à côté de Pouce et de Poussy se lassaient, s’en allaient, étaient remplacés par deux autres garçons bruns de visage et de cheveux, avec des dents très blanches. Ils essayaient de leur parler en français, en anglais, puis ils recommençaient leur bavardage en italien, en fumant de fausses cigarettes américaines qui sentaient la feuille morte. Pouce et Poussy entraient dans les magasins de mode, ou chez le marchand de chaussures, et elles essayaient des robes et des sandales qui ressemblaient à des cothurnes, sans regarder les deux garçons restés au-dehors qui leur faisaient des signes et des grimaces à travers la vitrine.
« Ils m’énervent », disait Pouce.
« Laisse-les. Ne les regarde pas », disait Poussy.
Mais ça n’était pas facile de faire des affaires avec de tels pitres dans les parages. Les gens s’arrêtaient devant le magasin, cherchaient à voir ce qu’il y avait à l’intérieur en plissant leurs yeux. Même il y a eu un policier tout à coup, et Poussy et Pouce ont senti leur cœur battre plus vite, mais il était là comme les autres, par curiosité. Puis il s’est senti vexé d’être surpris à baguenauder, alors il est entré dans le magasin et il a dit quelque chose, et la vendeuse qui parlait français a traduit :
« Il vous demande si les garçons vous ennuient. »
« Oui, non », ont dit Pouce et Poussy. Elles étaient un peu gênées.
Mais quand elles sont sorties du magasin, les garçons avaient décampé, et plus personne ne s’est approché d’elles, comme si tout le monde avait été au courant de l’intervention du policier.
Vers la fin de l’après-midi, Pouce a commencé à traîner la jambe et à souffler. Quand Poussy l’a regardée, elle a été un peu effrayée de la voir si pâle, malgré le hâle.
« Qu’est-ce que tu as ? »
Pouce a haussé les épaules.
« Je suis fatiguée… J’ai froid, c’est tout. »
Alors elles se sont mises à chercher un hôtel. Mais c’était partout pareil. Quand elles entraient dans le hall, les gens de la réception les regardaient bizarrement, avec un regard en dessous, et tout de suite ils demandaient à Poussy de payer la nuit d’avance. C’était lassant, et elles auraient bien payé si elles avaient eu suffisamment d’argent, mais l’aumônière de Poussy était maintenant presque vide. Alors elles faisaient semblant d’être venues juste pour le renseignement, et Poussy disait : « Merci, on vous téléphonera plus tard pour réserver. » Et elles s’en allaient très vite, de peur que les gens de l’hôtel n’aient l’idée d’alerter la police.
« Alors, qu’est-ce qu’on fait ? » a dit Pouce.
Elles étaient un peu fatiguées par tout le monde, et, en plus, elles n’avaient rien pu prendre dans les magasins à cause du policier. Alors elles sont retournées jusqu’à la place Partigiani, et de là, elles sont allées sur la plage. C’était le soir, il n’y avait pas de vent sur la mer. Le ciel était immense et rose, couleur de perle, et les grandes vieilles maisons debout dans le sable de la plage ressemblaient à des vaisseaux échoués. Jamais Pouce et Poussy n’avaient rien imaginé de plus beau.
« Tu crois que c’est comme ça, à Venise ? » a dit Pouce.
Les oiseaux de mer volaient lentement au ras de la mer, sautant légèrement par-dessus les vagues. Il y avait l’odeur profonde et lointaine, le goût du sel, et cette lumière rose du ciel sur l’eau grise, sur les façades couleur de vieil or.
« Je voudrais ne jamais m’en aller d’ici », a dit encore Pouce.
Elles se sont assises sur le sable, tout près de la frange d’écume, pour regarder la nuit venir.
Elles ont dormi là, sur la plage, protégées des regards et du vent froid par un vieil escalier qui conduisait à une porte murée, et par la carcasse d’une barque abandonnée. Mais le sable était doux et léger, et il gardait un peu de la chaleur dorée de la dernière lumière du soleil. C’était bien de dormir en plein air, entouré par le bruit lent de la mer, et par l’odeur puissante du sel. C’était comme si elles avaient été à l’autre bout du monde, et que tout ce qu’elles avaient connu autrefois, depuis leur enfance, était effacé, oublié.