Le Retour du Général
- Автор: Дютертр Бенуа
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213629971
- Жанр: Прочее юмористическое
Электронная книга - «Le Retour du Général». Краткое содержание книги:
Dans cette fantaisie romanesque, Benoît Duteurtre revisite la mythologie française et sa dernière figure légendaire — confrontés aux urgences de la mondialisation. Réflexions et observations sur l’époque alternent avec le portrait de ce Général un peu foutraque qui reprend le pouvoir, parle comme un révolutionnaire et ranime jusqu’à l’absurde les idéaux de la vieille Europe.
Biographie de l'auteur
Après Le Voyage en France (prix Médicis 2001), Service clientèle (2003) ou La petite fille et la cigarette (2004), traduits dans plus de vingt langues, Benoît Duteurtre a publié récemment Les Pieds dans l’eau (2008) et Ballets roses (2009).
— Mais ce n’est pas tout ! Une loi votée après la Révolution…
À ce mot, plusieurs enfants tremblèrent comme autrefois lorsqu’on parlait du loup. Selon leur vision du passé, nourrie par le programme de la Vidéo School, la « Révolution » désignait cette époque chaotique qui, vingt ans plus tôt, avait failli ramener le pays à l’âge des cavernes.
— Peu après la Révolution, donc, une loi spéciale empêcha les propriétaires d’augmenter les loyers (comme cela existait déjà dans ma jeunesse). En outre, chaque immeuble devait accueillir une famille à revenus modestes. Si bien qu’on trouvait, dans le même quartier, des gens riches, des gens pauvres, des étudiants, des retraités sans le sou. C’était…
— Le paradi ? osa la fillette rousse.
— Et koman ky feuzé leur marge ? leur cash flow, leur operating profit ?
L’écolier studieux avait prononcé ces mots sans hésiter, tandis que le monsieur levait les yeux au ciel :
— Le logement n’était pas un moyen de s’enrichir, voilà tout !
— N’ékouté pa s’vieu boufon ! insista un autre.
Toujours penché sur sa console, celui-ci semblait agacé par la fascination de ses camarades. Les circonstances lui furent d’ailleurs favorables. Car presque au même moment, sortant de l’école, une Nike girl, coiffée de sa casquette, s’approcha du groupe d’écoliers. Occupés par le monsieur, les enfants ne la virent pas arriver. Soudain, la tête de la jeune femme apparut au-dessus du banc, jaugea la situation, dévisagea l’homme avec suspicion, puis s’exclama :
— Hey, kids !
Tous les visages se retournèrent, affolées, vers la surveillante qui poursuivit :
— Savépa k’sé tinterdi de parlé aux adult’s dan la rue ?
Les enfants restèrent cois, tandis que le vieux monsieur levait un regard frondeur sur la femme qui insistait :
— On voulapadi, à la school ?
Le vieux philosophe tenta une contre-attaque :
— Mes amis, n’écoutez pas cette péronnelle !
— Set kôa ? s’indigna la femme sans comprendre.
Elle adopta alors un ton plus menaçant :
— Léssé nos kids trankils. Zavé pa vu les pano ?
Elle désignait, sur le trottoir d’en face, une affiche lumineuse montrant la silhouette d’un enfant et celle d’un monsieur, côte à côte, barrées d’une grande croix rouge et accompagnées de cette légende : « Ne parlez qu’à vos parents ».
Sans demander leur reste, la plupart des petits avaient ramassé leurs sacs et s’éloignaient déjà vers les résidences bâties de part et d’autre de l’avenue Bill-et-Melinda-Gates — où l’on pouvait encore apercevoir, à certains coins de rue, les vieilles lettres gravées dans la pierre : avenue du Maréchal-Foch.
Quelques années plus tôt, la suppression des noms de militaires dans les espaces publics avait fait l’objet d’un vote des représentants, emporté à la majorité absolue. Le mois suivant, la Chambre des entreprises (qui avait remplacé le Sénat depuis le quinzième amendement) confirmait cette décision. Soutenu par des parlementaires de tous bords, le texte de loi prônait plus largement — dans l’intérêt des générations futures — l’éradication des traces de violence, sexisme et racisme dans les appellations officielles. Selon le principe de parité, les avenues « du Président-Kennedy » s’étaient vu rebaptiser « avenue John-et-Jackie-Kennedy », tandis que les places « Chopin » devenaient places « Chopin-Sand ». Mais ce mouvement déplorait surtout l’invasion de la mémoire collective par une cohorte de meurtriers confondus avec des héros. Généraux et maréchaux n’avaient plus rien à faire sur les murs des villes — sauf s’ils appartenaient à des forces de pacification comme l’OTAN.
Selon la formule de la rapporteuse du projet : « Dans un monde où l’amour du prochain et les Trois Libertés (Entreprendre, Commercer, Circuler) constituent, selon le deuxième amendement, les conditions inaliénables du bonheur, le temps est venu de remplacer les soldats par des scientifiques et des créateurs, mais aussi de rendre hommage à tous ces parents anonymes qui ont fait la véritable histoire. Accepterons-nous d’éduquer nos enfants sous l’emprise mentale de guerres épouvantables et de drapeaux ensanglantés ? »
Une vague d’enthousiasme avait alors saisi le pays. Des mouvements d’étudiants, de femmes, de descendants d’esclaves, avaient défilé pour appuyer le projet d’une mémoire lavée de son sang. Des centaines de villes et de villages avaient organisé le décrochage et la destruction des plaques portant les noms de Hoche, Bonaparte, Murat, Kléber ou des maréchaux Joffre, Lyautey, Leclerc, pour les remplacer par des hommages à l’art, à l’intelligence, à la famille… Partout on avait vu fleurir la rue des Mamans, le boulevard des Papas, le square de l’Antiracisme, sans parler de la place du Développement-Durable ou des jardins de l’Air-Pur.
Ces noms voulaient-ils faire oublier l’odeur atroce qui envahissait la ville, depuis que l’industrie automobile avait lancé la mode des chars ? Ces véhicules de sécurité dotés d’une armature d’acier, de vitres antivandalisme et de caméras de sécurité, permettaient de traverser sans danger n’importe quel quartier, mais ils répandaient partout des effluves de pourriture liés à la combustion du greengas — ce carburant agricole présenté comme l’ultime espoir de la voiture individuelle.
Malgré ces précautions, la rue n’était jamais innocente : quelques jours après l’intervention de la surveillante, le monsieur qui faisait rire les enfants était de retour sur son banc et les écoliers rassemblés autour de lui. La réputation de ce personnage commençait même à s’étendre.
Un mardi soir, comme il débitait ses souvenirs d’un temps légendaire, l’homme eut la désagréable surprise de voir revenir le garçonnet moqueur qui l’avait traité de vieux fou, entouré par trois grandes perches d’adolescents. Alertés par ce gamin, ses frères voulaient découvrir l’hurluberlu et lui régler son compte s’il représentait le moindre danger pour les petits. S’approchant dans leurs pantalons-kilts, sous des bérets à la dernière mode, ils restèrent toutefois désemparés tandis que le vieillard les regardait dans les yeux puis déclamait :
— Messieurs, je vous attendais ! Car je dois vous adresser une communication de la plus haute importance !
— Ta vu komiparl ? s’exclama le petit en tirant la manche de son aîné, perplexe.
— C’est kôa, ce clone ?
— Je ne suis ni un clone ni un clown. Et je m’en vais vous tenir un important discours sur l’économie.
Le grand frère impatient semblait prêt à en découdre, mais un de ses camarades fit un geste pour le retenir, comme s’il se prenait au jeu.
— Pour commencer, chers disciples, cette odeur de greengas que vous sentez si fort aujourd’hui, à cause de l’anticyclone, n’est pas seulement l’odeur d’un produit naturel destiné à protéger la planète. Sachez que ce carburant agricole, lancé pour sauver l’économie du marasme, a détourné la plupart des campagnes de l’élevage et des plantes vivrières. Il est donc également responsable de la merde industrielle que vous mangez sous les noms de chicken ou de fish — ces formes dégénérées d’animaux qu’on appelait autrefois poulet ou poisson.