Le Retour du Général
- Автор: Дютертр Бенуа
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213629971
- Жанр: Прочее юмористическое
Электронная книга - «Le Retour du Général». Краткое содержание книги:
Dans cette fantaisie romanesque, Benoît Duteurtre revisite la mythologie française et sa dernière figure légendaire — confrontés aux urgences de la mondialisation. Réflexions et observations sur l’époque alternent avec le portrait de ce Général un peu foutraque qui reprend le pouvoir, parle comme un révolutionnaire et ranime jusqu’à l’absurde les idéaux de la vieille Europe.
Biographie de l'auteur
Après Le Voyage en France (prix Médicis 2001), Service clientèle (2003) ou La petite fille et la cigarette (2004), traduits dans plus de vingt langues, Benoît Duteurtre a publié récemment Les Pieds dans l’eau (2008) et Ballets roses (2009).
— Les Britanniques vous ont quand même accueilli pendant la guerre !
— Jusqu’à un certain point. Et seulement grâce aux Africains qui avaient rallié la France libre.
Le visage du gouverneur du Mali s’éclaira :
— Vous avez raison, mon général. L’Afrique sera toujours à vos côtés.
Rêveur, de Gaulle posa sa main décharnée sur celle du chef coutumier africain. Puis, comme son verre était vide, il regarda celui de son voisin en prononçant à mi-voix :
— Tiens ! Vous avez du vin, vous ?
Comprenant le message, le maître d’hôtel s’approcha pour verser encore un peu de saint-émilion sous les yeux affolés de la maîtresse de maison. Le Président s’écria :
— Toast au gouverneur Bernard Mamdou !
Il ajouta avec un grain de nostalgie dans la voix :
— En hommage au gouverneur du Tchad Félix Éboué qui nous a tellement aidés le 26 août 1940. Je m’en souviens comme si c’était hier !
Cul sec, le Général engloutit son verre de bordeaux avant de le reposer fortement sur la table. Plongé dans ses souvenirs, le visage du vieillard était maintenant éclairé par un sourire de joie ; le cuir de son front prenait une chaude lueur de bronze ; mais son épouse avait fini par baisser la tête, et regardait fixement son assiettée de blanquette dans une attitude de contrition. Seul le balancier de la pendule entrecoupait obstinément le silence. Alors, d’une voix puissante, le maître de maison se tourna vers son directeur de cabinet :
— Vous ne vous rappelez pas, sacré Prévoteau, vous n’étiez pas dans le coup, à l’époque. Mais en 44, tous ces grands esprits, Franklin Roosevelt en tête, restaient persuadés que j’allais instaurer une dictature. Où donc ont-ils été chercher cette idée ? Une véritable obsession !
— Vous trouverez toujours refuge à Bamako, mon général ! affirma solennellement le préfet Mamdou, de la tribu dongo.
— Merci, mon frère, prononça le chef du dernier village gaulois.
Puis l’élan d’ivresse retomba. De Gaulle montra soudain sa lassitude et le maître d’hôtel, qui plus tard devait rapporter cette scène, éprouva une étrange impression : la sueur qui perlait aux tempes du Président ressemblait à un maquillage en train de couler… Allait-on découvrir le visage de l’imposteur ? Le vieillard se tamponna avec un mouchoir et reprit alors, comme si d’autres souvenirs affleuraient par vagues successives :
— Je les ai bien eus, pourtant, quand j’ai claqué la porte, en 1946. Messieurs les ministres et les députés, le dictateur vous dit bye bye ! Eh bien, ça ne les a pas empêchés, pendant toutes les années suivantes, de ruminer la même chose : de Gaulle est un tyran, il veut établir une dictature militaire !
Une voix implorante s’éleva du bout de la table :
— Cessez de penser à tout cela. Il faut vous reposer, Charles.
— Me reposer, me reposer, j’aurai toute la mort pour me reposer ! Enfin, si ces messieurs veulent bien me laisser mourir en paix après m’avoir accusé une fois encore d’être le fils monstrueux d’Hitler et de Staline !
Repoussant ces accusations d’un regard ahuri, le Général convoqua l’Antiquité :
— César trouvait déjà les Gaulois insupportables, capables de briller quand ils unissent leurs forces, mais le plus souvent divisés, gaspillant leur temps en bavardages !
Il prit Prévoteau de la Bretelle à témoin :
— En 1958, ils étaient bien contents, finalement, que je sauve la République et les débarrasse de l’Algérie. Eh bien, ça ne les a pas empêchés de recommencer. On vous l’avait bien dit : de Gaulle est un militaire incontrôlable, de Gaulle est un dictateur mégalomane, de Gaulle est un nationaliste fanatique, de Gaulle nous mitonne son coup d’État permanent… Je n’ai entendu que ça pendant toutes ces années.
Il regarda sa femme comme s’il lui demandait, cette fois, la permission :
— Allons, Yvonne, trinquons un coup !
Pour l’inciter à conclure ce pénible spectacle, la première dame de France dressa son verre d’eau face à l’homme qu’elle aimait depuis près d’un siècle et qui poursuivait dans son élan :
— Je les revois comme si j’y étais, ces petits-bourgeois exaltés qui défilaient en mai 68 et me comparaient au Führer. Hier ou aujourd’hui, je les entends, puisque ce sont les mêmes. À soixante ans passés, ils tirent les ficelles. Après avoir conduit ce pays à l’abandon et à la faillite, ils retrouvent enfin le sens du combat : persuader le bon peuple qu’il s’est soumis à ma tyrannie. Et utiliser les armes de De Gaulle pour tuer de Gaulle !
Le Général faisait allusion à l’intervention récente d’un groupe de parlementaires qui, depuis Bruxelles, avaient lancé un appel à la « résistance du peuple français ». Il se tourna vers le préfet :
— Vous avez vu, Mamdou ? Ils parlent de résistance, les anciens gardes rouges ! Pendant que leurs petits-enfants défilent avec les mêmes airs de sales mioches, persuadés que je veux les empêcher de devenir tout à fait modernes !
Ses bras s’agitaient, ses yeux jetaient du feu. Dans un nouvel élan, sa voix fut traversée par un tressaillement :
— Et à présent, ces traficoteurs de pensée osent prétendre que j’aurais lancé un programme eugéniste !
Il se tourna vers sa femme, l’air atterré :
— Eugéniste ! Eugéniste ! Vous entendez cela, Yvonne ? En réalité, une simple réflexion de bon sens… qui, selon eux, mettrait la France au ban des nations !
Il soupira encore :
— Ce sont leurs mots, toujours leurs mots qui ne veulent rien dire : le grand air du complot ! Quand je voudrais seulement me reposer un peu avec vous, ma chère amie…
Mme de Gaulle éprouva un pincement au cœur en entendant la voix blessée de son mari :
— … et quand je prétends redonner un peu de dignité à tant de malheureux rincés par cette société pourrie.
Dans un souffle épuisé, il ajouta :
— Pauvre France !
Pris par l’émotion, le préfet Mamdou avait fait signe au maître d’hôtel qui servit une dernière tournée de bordeaux, puis il leva son verre en clamant :
— Nous ne vous abandonnerons pas, mon général !
Le 23 juillet, les forces de la coalition entraient dans Paris par la porte d’Orléans. Le commandant tchèque de cette opération internationale placée sous l’autorité de l’OTAN avait tenu à investir la capitale française par le sud, comme la division Leclerc en août 1944. Tous les symboles comptaient pour marquer la Libération après ces trois années de tyrannie. Seule différence avec la Seconde Guerre mondiale : la cible des Alliés n’était pas l’armée allemande, mais le général de Gaulle, illégalement installé à la tête du pays.
Certains détails méritent d’être rappelés. Depuis la suppression de l’Histoire de France dans les écoles et son remplacement par des cours d’histoire de la démocratie, les jeunes générations n’ont plus qu’une vague notion des événements de cette période. Les mieux instruits savent qu’un prétendu de Gaulle — se faisant passer pour l’homme du 18 juin 1940 — profita d’une période de troubles pour prendre la tête du pays, en ravivant un nationalisme aux relents cocardiers. Déjà revenu au pouvoir en 1958, de Gaulle s’était montré largement dépassé par le monde moderne, obsédé par des idées fixes comme la « grandeur de la France », l’indépendance militaire, la prétention d’une puissance moyenne à jouer un rôle diplomatique. À la lumière des événements récents, certains chercheurs se demandent d’ailleurs si ce « second » de Gaulle, père de la Cinquième République, était bien le même homme que celui de 1940, ou s’il ne s’agissait pas déjà d’un imposteur. Le « troisième » de Gaulle, au XXIe siècle, allait s’évertuer, plus nettement encore, à enfermer le pays dans ses mauvais penchants.