Le Retour du Général
- Автор: Дютертр Бенуа
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213629971
- Жанр: Прочее юмористическое
Электронная книга - «Le Retour du Général». Краткое содержание книги:
Dans cette fantaisie romanesque, Benoît Duteurtre revisite la mythologie française et sa dernière figure légendaire — confrontés aux urgences de la mondialisation. Réflexions et observations sur l’époque alternent avec le portrait de ce Général un peu foutraque qui reprend le pouvoir, parle comme un révolutionnaire et ranime jusqu’à l’absurde les idéaux de la vieille Europe.
Biographie de l'auteur
Après Le Voyage en France (prix Médicis 2001), Service clientèle (2003) ou La petite fille et la cigarette (2004), traduits dans plus de vingt langues, Benoît Duteurtre a publié récemment Les Pieds dans l’eau (2008) et Ballets roses (2009).
Pour prévenir les dérives nationalistes, les responsables de l’Union entreprirent de refondre toute la division géopolitique du continent. Les anciens États ne constitueraient plus que des entités symboliques, conservées lors des compétitions sportives. Elles passeraient au second plan derrière cinquante Régions administratives reprenant le découpage des anciennes provinces et reconnaissant pleinement les langues traditionnelles, à côté de l’anglais, promu langue officielle. La France elle-même fut divisée en six Régions. La plus importante — qui englobait approximativement le nord-ouest du pays — recouvra son ancien nom de Neustrie, hérité du partage de l’empire de Charlemagne. Le drapeau communautaire comportait désormais cinquante étoiles.
10
Le monsieur qui faisait rire les enfants
C’était longtemps après…
Chaque soir, à la sortie de l’école, le même groupe d’enfants se rassemblait sur le trottoir de la rue Victor-et-Adèle-Hugo. Quand sonnait la fin des cours, la plupart des élèves grimpaient dans les chars de leurs mères ; les plus disciplinés patientaient à la Nike Room ; mais quelques bambins du quartier filaient vers ce renfoncement d’immeuble, à deux pas de l’établissement.
Là, pendant un quart d’heure environ, leurs sacs à dos trop lourds semblaient agités de joyeuses saccades. Des rafales d’éclats de rire fusaient du groupe resserré autour d’un objet mystérieux. Il aurait fallu regarder par-dessus les têtes ébouriffées pour apercevoir cette attraction qui polarisait l’attention des garçons et filles d’une dizaine d’années : un monsieur âgé aux cheveux tout blancs. D’une voix vibrante, ce personnage semblait débiter un enseignement qui provoquait dans son auditoire de véritables soubresauts d’hilarité.
— Écoutez-moi bien, jeunes gens et jeunes filles…
Sur le même ton emphatique, un garçonnet farceur répétait ces phrases qui faisaient se poiler tout le groupe :
— Ecouté-môa, jeun jan zé jeune fiye…
— Tu veux dire boys and girls ? demanda soudain une voix aiguë.
Apparemment fâché, le monsieur assis sur son banc fronça les sourcils et lâcha avec mépris :
— Je m’efforce charitablement de vous enseigner le français ; alors taisez-vous, bande de pauvres mioches ! De mon temps, boy se disait garçon ; girl se disait fille. Les enfants voussoyaient les adultes et la marmaille écoutait respectueusement les grandes personnes…
La voix du garçon reprit en se retenant de rire :
— D’mon tan, c’été l’bon tan…
— C’est quoi, la mamaye ? insista une petite rouquine.
Le monsieur au veston élimé tourna vers elle des yeux mécontents :
— La marmaille est constituée des enfants de moins de douze ans qui passent leur temps à crier, s’agiter, réclamer — mais qui feraient mieux de se taire et de s’instruire afin de devenir des adultes responsables !
— J’croi k’il é conplètman ding ! affirma un blondinet ébahi.
Indifférent, le vieillard annonça :
— Je voudrais donc en venir aujourd’hui à ma troisième leçon, où il sera question du logement…
Plusieurs enfants se dévisagèrent en écarquillant les yeux. Ils devinaient que le monsieur allait se lancer dans un de ses sermons bizarres décrivant un monde où rien n’allait comme aujourd’hui, où les gens marchaient la tête en bas et les pieds en l’air, où la lune réchauffait le soleil, où les cuisses de poulets KFC avaient des plumes et couraient autour des maisons, où l’on mangeait des poissons sauvages ramassés au fond des mers. Dans le relatif silence de l’auditoire pressé d’entendre son délire, l’homme entonna :
— Vous l’ignorez, mes chers disciples, comme vous ignorez ce que fut réellement le monde…
Il se racla la gorge avant de reprendre :
— En ce temps-là, l’humanité n’était pas dirigée par des entreprises, mais par des États…
— Lai nazisses ? osa timidement une voix.
— Non, monsieur, des États censés agir pour le bien commun et pour celui des peuples qui partageaient une même langue et une même histoire ; comme ce beau pays où nous avons grandi et qui s’appelait la France.
Le vieux avait prononcé ce dernier mot d’une voix emphatique. Mais, aux regards ébahis, il devina qu’aucun des enfants n’avait compris. La fillette rousse s’inquiéta d’un détail :
— Pourkoi seulman lai zom ?
Sa copine affirma avec assurance :
— Lai fame avé droa 2 rien. Sé ma mère kim la di !
Le monsieur sourit avant de répondre :
— Mademoiselle, lorsqu’on disait « les hommes », en bon français (avant la loi de Révision du langage), cela incluait les hommes et les femmes. Je vous rappelle d’ailleurs que le masculin l’emporte sur le féminin !
À ces mots, un éclat de rire fusa du groupe d’écoliers qui, malgré leur inscription au first master de la Nike School, n’avaient jamais entendu cette règle étonnante — sauf peut-être en histoire, dans le chapitre consacré à l’abolition des discriminations sexistes. Le plus sérieux de la bande, qui suivait l’option School Text du programme officiel (quand la plupart de ses camarades préféraient l’option School Game), opposa une remarque au vieux philosophe :
— M’sieu, M’sieu ! La Frans, L’a fai dé génocid en Afrik.
— La Frans pété plu o k’son cul ! ajouta un autre élève.
— Sé pour sa kon a fai l’Europ ! reprit le premier.
— Fadaises ! s’exclama l’homme d’une voix indignée, tandis que le farceur reprenait en écho :
— Falaiz !
Et tout le monde d’éclater de rire au nez du monsieur qui s’impatientait :
— Ne m’interrompez plus, et écoutez-moi. En ce temps-là, rien n’était comme vous l’imaginez. Chaque pays avait ses propres lois, sa façon de vivre, de parler, de penser… Si bien qu’en voyageant on avait l’impression de découvrir des mondes étrangers par leur architecture, leur cuisine, leur habillement, où rien n’était semblable à ce qui existait chez soi.
Plusieurs enfants froncèrent les sourcils, inquiets, tandis qu’il poursuivait :
— Mais nous nous égarons. Tout cela, je vous l’ai déjà expliqué. C’est pourquoi je désire aujourd’hui vous parler du logement. À cette époque, donc — écoutez-moi les enfants —, le gouvernement fournissait des appartements presque gratuits (on disait alors logements sociaux) à ceux qui manquaient d’argent…
— Kôa ? cria une voix.
— Oui, j’ai dit que le gouvernement logeait les gens qui en avaient besoin — sans chercher à gagner d’argent. Et ils pouvaient conserver ces appartements toute leur vie !
— Il é fou, j’vou di ! lança froidement le garçonnet sceptique qui jouait sur sa console en écoutant d’une oreille distraite.
— Je ne prétends pas que tout était parfait, loin de là, reprit l’homme. Mais enfin, cela valait mieux que ces campements qui jonchent aujourd’hui les banlieues.
Les enfants inscrits à la Nike School connaissaient mal ces précaires conditions d’existence. Tous avaient néanmoins aperçu, lorsqu’ils partaient en vacances, les immenses bidonvilles étalés dans la campagne à trente kilomètres à la ronde. Eux vivaient dans les beaux quartiers. Leurs parents appartenaient au groupe des rentiers et propriétaires — ou tentaient de s’y fixer en achetant des appartements hors de prix, en payant des assurances sociales de première catégorie, et en inscrivant leurs rejetons dans des établissements de standing. C’est pourquoi ceux-ci furent plus surpris encore lorsque l’homme releva ses yeux clairs et poursuivit :