Le Retour du Général
- Автор: Дютертр Бенуа
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213629971
- Жанр: Прочее юмористическое
Электронная книга - «Le Retour du Général». Краткое содержание книги:
Dans cette fantaisie romanesque, Benoît Duteurtre revisite la mythologie française et sa dernière figure légendaire — confrontés aux urgences de la mondialisation. Réflexions et observations sur l’époque alternent avec le portrait de ce Général un peu foutraque qui reprend le pouvoir, parle comme un révolutionnaire et ranime jusqu’à l’absurde les idéaux de la vieille Europe.
Biographie de l'auteur
Après Le Voyage en France (prix Médicis 2001), Service clientèle (2003) ou La petite fille et la cigarette (2004), traduits dans plus de vingt langues, Benoît Duteurtre a publié récemment Les Pieds dans l’eau (2008) et Ballets roses (2009).
Tout avait commencé par une directive sur la conservation des sauces — mesure d’hygiène, apparemment dérisoire, qui avait provoqué en France un débordement d’agitation. L’Union européenne avait-elle commis une faute en se montrant trop ferme dans son travail de réglementation ? Les spécialistes s’accordent du moins à considérer qu’un groupuscule terroriste — recourant au piratage pour s’infiltrer dans le réseau télévisuel — profita des circonstances pour mettre en scène ce « général de Gaulle » âgé de cent vingt ans.
Après plusieurs mois de crise politique, les élections lui donnèrent un semblant de majorité pour lancer une série de réformes visant l’objectif de l’autosuffisance à l’intérieur de frontières étanches. L’Imposteur bénéficiait d’un terrain favorable dans un pays encore bercé par une illusion de grandeur. Après l’exil des représentants des partis démocratiques, puis le rattachement tapageur de la Wallonie et du Mali à la France, l’Union allait toutefois condamner ce régime qui précipitait tout un peuple dans la régression, en bafouant le principe universel de la concurrence libre et non faussée. Plusieurs résolutions visant à condamner ce coup d’État furent présentées au Conseil de sécurité des Nations unies par le Royaume-Uni, avec l’appui des États-Unis et de la Chine. L’Assemblée générale restait toutefois divisée sur plusieurs questions : le siège permanent français à l’ONU revenait-il aux gaullistes ou au gouvernement en exil qui voulait en faire un siège européen ? Quant à la Russie, en proie aux penchants ultranationalistes, elle soutenait par son abstention le pouvoir gaullo-fasciste et repoussait la perspective d’une intervention militaire.
Devant l’impossibilité de régler la question aux Nations unies, l’Union se tourna vers l’Alliance atlantique. Un gouvernement illégitime pouvait-il sortir son pays de l’OTAN sans bouleverser l’équilibre des forces occidentales ? L’arrogance française n’affaiblissait-elle pas la protection américaine sur le Vieux Continent ? Bruxelles lança un premier ultimatum exigeant l’organisation d’élections libres sous contrôle international. En cas de refus, l’Europe se réservait la possibilité de faire appel à l’OTAN pour des opérations ciblées… Mais, là encore, un grain de sable enrayait le dispositif. Car si le démantèlement des armées, entrepris depuis trente ans, limitait les capacités de défense de la France, ce pays disposait toujours du terrible arsenal conçu par de Gaulle au début des années soixante : cette force nucléaire stratégique qui faisait de l’hexagone un sanctuaire inviolable. Comment assurer que le pseudo-Général, dans sa furie nationaliste, ne serait pas tenté de s’en servir ?
Lors d’une nouvelle réunion, le Conseil des ministres des Trente se prononça pour le blocus du territoire français. Le manque de matières premières et l’impossibilité de voyager mobiliseraient la population contre le tyran et constitueraient le plus efficace ferment d’une contre-révolution. Les forces de l’Alliance se postèrent aux frontières terrestres et maritimes pour riposter à la fermeture économique en organisant l’isolement forcé du pays. Au bout de six mois, il apparut pourtant que le blocus n’avait aucun effet. La France conservait des ressources innombrables. L’énergie demeurait disponible en abondance grâce au parc de centrales nucléaires édifiées au temps des grands programmes nationaux ; et le confinement à l’intérieur des frontières avait peu d’effet sur le moral des Français qui semblaient goûter plus que jamais la beauté de leurs campagnes ressuscitées par le programme de soutien à l’agriculture traditionnelle. Cette foi collective, caractéristique des dictatures, allait permettre à l’hystérie nationaliste de perdurer quelques mois encore.
C’est alors qu’une rencontre secrète des chefs de gouvernement déboucha sur une stratégie plus subtile pour abattre la tyrannie. Ce plan visait à utiliser les réseaux d’information en ligne pour semer le trouble dans l’opinion. Sans relâche, des messages allaient envahir les ordinateurs ; intellectuels et créateurs seraient mobilisés pour tourner en dérision la mystique de l’autosuffisance et du retour à la terre : « De Gaulle, le nouveau Pétain ! » résumait une formule choc. Des bataillons d’internautes se mirent au travail.
L’opération se fixa d’emblée sur un aspect particulièrement scandaleux de l’action du Général : ces Centres de la mort douce où les grands malades et les personnes suicidaires pouvaient quitter l’existence dans des conditions relativement paisibles. Le pseudo-de Gaulle, depuis son retour, semblait obsédé par cette question. Après l’ouverture du premier centre, il avait désigné ce projet comme « la plus noble mission que puisse accomplir un gouvernement civilisé ». Les représentants des grandes religions, appuyés par des philosophes, firent alors pleuvoir des déclarations indignées, rapprochant ce programme public d’euthanasie de la solution finale. Le succès des centres de la mort douce n’apportait-il pas, en outre, une preuve de la dépression du peuple français sous la botte ? Cette campagne allait troubler profondément une partie de la population, qui se demanda si le Président n’était pas allé trop loin en se consacrant à la mort plutôt qu’à la procréation.
La seconde salve fut déclenchée après la découverte d’une photographie compromettante. Prise dans une école primaire, lors de l’inauguration d’un arbre de l’Indépendance, elle montrait le vieux Prévoteau de la Bretelle en train d’embrasser goulûment une fillette de sept ou huit ans. Retrouvée par des reporters, la mère de l’enfant avait décidé de porter plainte. Elle se disait horrifiée par les attouchements auxquels se serait livré le vieillard, provoquant chez son enfant un traumatisme irrémédiable. Cette campagne se répandit comme l’éclair malgré les dénégations du directeur de cabinet, qui tenta de se justifier à la télévision, rosette à la boutonnière, mais sembla peu crédible lorsqu’il jura n’éprouver « aucune attirance pour les petites filles ».
La question de son renvoi fut posée par une journaliste lors d’une conférence de presse du Général, qui s’emporta au lieu de s’excuser :
— Je ne répondrai pas, madame, à cette question !
La journaliste insista :
— La maman de cette fillette a pourtant apporté un témoignage accablant !
À ces mots, le chef de l’État éclata :
— La maman ! La maman ! Quel âge avez-vous pour parler comme un bébé ? Et quand cesserez-vous de proférer vos accusations indignes ?
Dès le lendemain, plusieurs collectifs de femmes se rassemblaient derrière des banderoles : « Les enfants et leurs mamans indignes exigent la vérité ! » ; ou encore « Pas de violeurs au gouvernement ! » Une seconde fois, le pouvoir de l’Imposteur semblait ébranlé. C’est alors que Bruxelles lança la troisième phase de son projet, celle qui allait utiliser contre la dictature la plus malléable des armes : la jeunesse.
Sorti de l’imagination d’un publicitaire, le coup de génie consista à lancer une rumeur selon laquelle le freeweb, un nouveau réseau à très haut débit, entièrement gratuit et accessible partout, venait de voir le jour aux États-Unis. Cet instrument serait prochainement mis à disposition des internautes de toute la planète, à l’exception des Français qui s’étaient placés délibérément hors de la communauté internationale. Quelques jours plus tard, un communiqué précisa que l’Union européenne — désireuse de ne pas pénaliser un peuple soumis à la tyrannie — avait souhaité que l’hexagone bénéficie du même dispositif ; mais une troisième dépêche annonça que le Général aurait fermement refusé que les citoyens français recourent à une technologie d’origine étrangère.