La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Vous ne dites rien ? lança Lefloc-Pignel, outré que Joséphine reste coite.
Ses pommettes s’enflammèrent, elle rabattit ses cheveux pour qu’on ne voie pas la pointe de ses oreilles s’empourprer. Madame Berthier se leva et vint fermer la porte d’un coup sec. Les parents restèrent interdits.
— Elle m’a claqué la porte au nez ! s’exclama Lefloc-Pignel.
Il fixait la porte, livide.
— Quand je vous disais que les professeurs, ils les recrutent en banlieue maintenant ! dit une mère en pinçant les lèvres.
— Quand les élites se délitent, on ne répond plus de rien ! grogna un père. Pauvre France !
Joséphine aurait donné n’importe quoi pour se trouver ailleurs. Elle décida d’organiser sa fuite.
— Je crois qu’en attendant, je vais aller voir… euh… le professeur d’EPS !
Une mère la jaugea et, dans son regard, Joséphine perçut le mépris d’un général devant le soldat qui déserte. Elle s’éloigna. Devant chaque salle, il y avait un père ou une mère qui trépignait, invoquait Jules Ferry. Un père menaçait d’en parler au ministre dont il était proche. Elle eut un élan de solidarité envers les professeurs et décida d’alléger leur peine en séchant ses deux derniers rendez-vous.
Elle fit un compte rendu à Zoé. Souligna la bonne opinion qu’avaient d’elle ses professeurs, lui raconta les scènes d’émeute auxquelles elle avait failli assister.
— Toi, tu es restée zen, parce que tu étais contente, fit remarquer Zoé. Peut-être que les autres parents, ils ont plein de problèmes avec leurs enfants et ils s’énervent…
— Ils mélangent tout. Ce n’est pas la faute des professeurs.
Elle commença à débarrasser. Zoé vint lui entourer la taille de ses bras.
— Je suis très fière de toi, mon amour, murmura Joséphine.
Zoé lui rendit son câlin et resta blottie contre elle.
— Il va revenir quand papa, tu crois ? soupira-t-elle au bout d’un moment.
Joséphine sursauta. Elle avait oublié l’homme du métro.
Elle resserra son étreinte. Revit le col roulé rouge. La joue balafrée, l’œil fermé. Murmura, je ne sais pas, je ne sais pas.
Le lendemain matin, Iphigénie, en lui apportant le courrier, l’informa qu’une femme avait été poignardée, la veille, sous les frondaisons de Passy. À côté du corps, on avait retrouvé un chapeau, un drôle de chapeau à soufflets, vert amande… Exactement comme le vôtre, madame Cortès !
Deuxième partie
La recette disait : « Facile, raisonnable, temps de préparation et de cuisson : 3 h. » Ce soir, c’était Noël. Joséphine préparait une dinde. Une dinde farcie de vrais marrons, et non une de ces purées congelées insipides qui collent au palais. Le marron est moelleux, parfumé lorsqu’il est frais, fade et pâteux, cryogénisé. Elle préparait aussi des purées de céleri, carottes, navets pour accompagner la dinde. Des entrées, une salade, un plateau de fromages qu’elle était allée choisir chez Barthélemy, rue de Grenelle, et une bûche de Noël avec des nains et des champignons en meringue.
Qu’est-ce que j’ai ? Tout me pèse et m’ennuie. J’aime préparer la dinde de Noël, d’habitude ; chaque ingrédient m’apporte son lot de souvenirs, je remonte jusqu’à mon enfance ; debout sur un tabouret, je regardais officier mon père dans son grand tablier blanc, où était brodé en lettres bleues : JE SUIS LE CHEF ET ON M’OBÉIT. J’ai gardé ce tablier, il me ceint la taille, je passe les doigts sur les lettres en relief et relis mon passé en braille.
Son regard tomba sur la dinde pâle et flasque qui reposait sur le papier gras du boucher. Plumée, les ailes repliées, le ventre gonflé, la chair rougie, piquée de points noirs, elle offrait crûment sa misère de dinde faite aux pattes. À côté était posé un long couteau à lame étincelante.
Madame Berthier avait été poignardée. Quarante-six coups de couteau en plein cœur. On l’avait retrouvée, inerte, cuisses ouvertes, couchée sur le dos. Joséphine avait été convoquée au commissariat. L’officier de police avait rapproché les deux agressions. Mêmes circonstances, même mode opératoire. Elle avait dû expliquer à nouveau comment la chaussure d’Antoine placée sur son cœur l’avait sauvée. Le capitaine Gallois, qui l’avait reçue la première fois, l’écoutait, les lèvres pincées. Joséphine pouvait lire dans ses pensées « elle a été sauvée par une pompe ».
— Vous êtes un miracle vivant, avait dit la femme policier en secouant la tête comme si elle n’arrivait pas à y croire. Madame Berthier a reçu des coups extrêmement violents. La profondeur des entailles est évaluée entre dix et douze centimètres. L’homme est fort ; il sait manier l’arme blanche, ce n’est pas un amateur.
En entendant ces chiffres macabres, Joséphine avait serré ses mains entre ses cuisses pour réprimer le tremblement qui la secouait.
— La semelle de la chaussure devait être drôlement épaisse, énonça le capitaine comme si elle essayait de se convaincre. Il a frappé à l’emplacement du cœur. Comme pour vous.
Elle lui avait demandé d’apporter le colis d’Antoine afin de l’analyser.
— Vous connaissiez madame Berthier ?
— Elle était le professeur principal de ma fille. Nous étions rentrées un soir ensemble de l’école. J’étais allée la voir au sujet de Zoé.
— Vous n’aviez parlé de rien qui vous ait marquée ?
Joséphine sourit. Elle allait rapporter un détail cocasse. Le capitaine croirait qu’elle le faisait exprès ou qu’elle ne la prenait pas au sérieux.
— Si. Nous avions le même chapeau. Un drôle de chapeau à trois étages, un peu extravagant, que je n’osais pas porter et qu’elle m’a encouragée à mettre… J’avais peur de me faire remarquer.
La femme s’était penchée, avait pris une photo.
— Celui-là ?
— Oui. Le soir où je me suis fait agresser, je le portais, avait murmuré Joséphine en regardant la photo du bibi crâneur. Je l’ai perdu dans le parc… Pas eu le courage d’aller le rechercher.
— Rien d’autre qui vous aurait intriguée ?
Joséphine avait hésité, un autre détail cocasse… puis elle avait ajouté :
— Elle n’aimait pas la Petite Musique de nuit de Mozart, elle trouvait que c’était une ritournelle assommante. Il y a peu de gens qui osent dire ça. C’est vrai que c’est assez répétitif comme mélodie.
Le lieutenant de police lui avait jeté un regard mi-agacé, mi-dédaigneux.
— Bien, avait-elle conclu. Restez à notre disposition, nous vous appellerons si nous avons besoin de vous.
Tirer des lignes, dessiner des hypothèses, tracer des frontières entre le possible et l’impossible, le travail de l’enquêteur commençait. Joséphine ne pouvait plus les aider. C’était aux hommes et aux femmes de la brigade criminelle de travailler. Un détail : un chapeau vert à trois étages, dénominateur commun aux deux agressions. L’assassin n’avait laissé aucune trace, aucune empreinte.
Tirer des lignes, établir une limite à ne pas franchir, ne plus penser à madame Berthier, à l’assassin. Peut-être habite-t-il le quartier ? Peut-être voulait-il me poignarder en s’acharnant sur madame Berthier ? Il avait échoué, il a voulu recommencer et s’est trompé de proie. Il a vu le chapeau, il a cru que c’était moi, même taille, même allure… Stop ! cria Joséphine. Stop ! Tu vas gâcher la soirée. Shirley, Gary et Hortense étaient arrivés la veille de Londres et ce soir, Philippe et Alexandre les rejoindraient pour le dîner.
Me créer une bulle. Comme lorsque je fais mes conférences. Le travail m’apaise. Il fixe mon esprit, l’empêche de vagabonder dans des pensées moroses. La cuisine, aussi, la ramenait à ses chères études. On n’a rien inventé, ruminait Joséphine en s’écorchant les doigts sur les marrons. Les fast-foods existaient au Moyen Âge. Tout le monde ne possédait pas sa propre cuisine, les logements en ville étant trop petits. Les célibataires et les veufs mangeaient dehors. Il existait des traiteurs, des professionnels de l’alimentation ou « chair cuitiers », qui installaient des tables dehors et vendaient des saucisses, des petits pâtés ou des tourtes à emporter. L’ancêtre des hot-dogs ou des MacDos. La cuisine représentait un secteur très important de la vie quotidienne. Les marchés étaient bien approvisionnés, huile d’olive de Majorque, écrevisses et carpes de la Marne, pain de Corbeil, beurre de Normandie, lard du Ventoux, tout arrivait aux halles de Paris. Dans les bonnes maisons, il y avait un « maître queux », qui, du haut de sa chaire, agitait sa louche pour indiquer à chacun son travail. Il surveillait les « happe-lopins » ou galopins, les enfants de cuisine qui arrachaient des morceaux de nourriture pour les avaler en cachette. Les cuisiniers s’appelaient « Poire molle », « Goulu », « Rince-pot », « Taillevent ». Les recettes s’écrivaient en mesures religieuses. On faisait cuire « de l’heure des vêpres jusqu’au soir », bouillir les raviolis de viande le temps de deux Pater Noster, les noix pendant trois Ave Maria. Dans les cuisines, les marmitons récitaient des prières, surveillaient la cuisson, goûtaient, priaient à nouveau en reprenant leur chapelet. La haute noblesse utilisait la feuille d’or pour décorer les plats. Le repas donnait lieu à une vraie cérémonie. Les cuisiniers s’efforçaient de préparer des plats en couleur, le civet rosé, la tarte blanche, la sauce cameline pour accompagner le poisson frit. La couleur aiguisait l’appétit, les aliments blancs étant réservés aux malades qu’il convenait de ne pas exciter. Chaque plat changeait de couleur selon la saison : le potage de tripes était brun en automne, jaune en été. Le comble du raffinement étant la sauce italienne « bleu céleste ». Et, pour plaire aux convives, le cuisinier peignait les armoiries sur les plats en gelée, déposait des grains de grenade ou des fleurs de violette. Inventait des « mets déguisés » dignes de figurer dans des films d’épouvante. Il fabriquait des animaux fantastiques ou des scènes humoristiques en assemblant des moitiés d’animaux différents. Le coq heaumé représentait un chevalier à tête de coq enfourchant un cochon de lait. Il y avait aussi les entremets-surprises : on plaçait des oiseaux dans une tourte en pain, on soulevait le couvercle au moment de servir et les oiseaux s’envolaient, effrayant l’assistance ravie. Je devrais essayer un jour, se dit Jo en retrouvant le sourire.