La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Mais elle ne pouvait pas le sacquer, répliqua la petite voix de Zoé.
Le garçon tournait la page de son cours d’électricité triphasée. Les étudiants encerclaient au feutre rouge un appartement rue de la Glacière. Deux pièces, sept cent cinquante euros. Un homme, monté à la station Passy, feuilletait une revue sur les résidences secondaires. Financement et fiscalité. Il portait une chemise blanche, un costume gris à rayures bleu ciel et une cravate à pois bleus. L’homme qu’elle avait pris pour Antoine portait un col roulé rouge. Antoine détestait les cols roulés. Antoine détestait le rouge. C’est une couleur pour camionneur, affirmait-il.
Elle passa l’après-midi à la bibliothèque, mais eut beaucoup de mal à travailler. Elle n’arrivait pas à se concentrer. Revoyait le wagon et ses occupants, la grosse femme à carreaux, la femme menue aux deux traits d’eye-liner vert et… Antoine en col roulé rouge. Elle secouait la tête et reprenait l’étude de ses textes. Sainte Hildegarde de Bingen, protégez-moi, dites-moi que je ne suis pas folle. Pourquoi revient-il me torturer ?
À six heures moins le quart, elle rangea ses dossiers, ses livres et reprit le métro en sens inverse. À la station Passy, elle chercha des yeux un homme en col roulé rouge. Il est peut-être devenu clochard. Il vit dans une rame de métro. Il a choisi la ligne 6 parce qu’elle est aérienne, qu’on y voit Paris comme sur une carte postale, qu’il peut admirer la tour Eiffel qui scintille. La nuit, il dort dans un vieux manteau sous une arche du métro aérien. Ils sont nombreux à se réfugier sous le métropolitain. Il ne sait pas où j’habite. Il erre tel un ermite. Il a perdu la mémoire.
À dix-huit heures trente, elle pénétra dans le collège de Zoé. Chaque professeur recevait dans une salle d’étude. Les parents faisaient la queue dans le couloir, attendant que leur tour vienne pour parler des problèmes ou des exploits de leur enfant.
Elle inscrivit sur une feuille le nom des professeurs, le numéro de leur salle et l’heure à laquelle elle était attendue. Alla faire la queue devant son premier rendez-vous, le professeur d’anglais, miss Pentell.
La porte était ouverte et miss Pentell, assise derrière son bureau. Elle avait sous les yeux les notes de l’élève et des commentaires sur sa conduite en classe. Chaque entretien était censé durer cinq minutes, mais il n’était pas rare que des parents anxieux prolongent l’entrevue dans l’espoir de faire remonter la cote de leur progéniture. Les autres parents, qui patientaient sur le seuil de la salle de classe, soupiraient en regardant leur montre. Il y avait souvent des échanges acerbes, parfois même des altercations. Elle avait déjà assisté à des prises de bec mémorables où des pères solennels se transformaient en vociférateurs violents.
Certains lisaient le journal en attendant, des mères papotaient, échangeaient des adresses de cours particuliers, de stages de vacances, des téléphones de filles au pair. D’autres avaient l’oreille collée à leur portable, d’autres enfin tentaient de resquiller en passant devant tout le monde, soulevant des concerts de protestations.
Elle entrevit son voisin, monsieur Lefloc-Pignel, qui sortait d’une salle de cours. Il lui fit un petit signe de main amical. Elle lui sourit. Il était seul, sans sa femme. Puis ce fut son tour de s’entretenir avec le professeur d’anglais. Miss Pentell lui assura que tout allait bien, Zoé avait un très bon niveau, un accent parfait, une aisance remarquable dans la langue de Shakespeare, un très bon comportement en classe. Elle n’avait rien à signaler de particulier. Joséphine rougit devant tant de compliments et renversa sa chaise en se levant.
Il en fut de même pour les professeurs de maths, d’espagnol, de SVT, d’histoire, de géographie, elle cheminait de salle en salle, recueillant louanges et lauriers. Tous la félicitaient d’avoir une fille brillante, drôle, consciencieuse. Très bonne camarade aussi. On l’a nommée tutrice d’un élève en difficulté. Joséphine recevait ces compliments comme autant de satisfecit qu’elle se décernait. Elle aussi aimait l’effort, la perfection, la précision. Elle rayonnait de bonheur et marchait allégrement vers son dernier rendez-vous, madame Berthier.
Monsieur Lefloc-Pignel attendait à la porte de la classe. Son salut fut moins chaleureux qu’auparavant. Il se tenait appuyé contre le chambranle de la porte ouverte, en frappait le panneau de son index, faisant un bruit régulier et irritant qui dut importuner madame Berthier car elle leva la tête et demanda d’un ton las : « Pouvez-vous arrêter ce bruit, s’il vous plaît ? »
Sur une chaise, à côté d’elle, posé bien à plat et toujours aussi joufflu, reposait son chapeau vert à soufflets.
— Vous ne gagnerez pas de temps et vous m’empêchez de me concentrer, souligna madame Berthier.
Monsieur Lefloc-Pignel tapota le cadran de sa montre pour lui indiquer qu’elle était en retard. Elle hocha la tête, écarta les mains en signe d’impuissance et se pencha vers une mère qui avait l’air désespérée, les épaules voûtées, les pieds en dedans, ses longues manches de manteau couvrant ses doigts. Monsieur Lefloc-Pignel se contint un moment, puis reprit son martèlement, l’index replié, comme s’il cognait à la porte.
— Monsieur Lefloc-Pignel, dit madame Berthier en lisant son nom sur la liste des parents, je vous serais reconnaissante d’attendre votre tour patiemment.
— Je vous serais reconnaissant de respecter vos horaires. Vous avez déjà trente-cinq minutes de retard ! C’est inadmissible.
— Je prendrai le temps nécessaire.
— Quel genre de professeur êtes-vous si vous ne savez pas que l’exactitude est une politesse qu’il convient d’enseigner aux élèves ?
— Quel genre de parent êtes-vous si vous êtes incapable d’écouter les autres et de vous adapter ? répliqua madame Berthier. Nous ne sommes pas dans une banque, ici, nous nous occupons d’enfants.
— Vous n’avez pas de leçons à me donner !
— C’est dommage, sourit madame Berthier, je vous aurais bien pris comme élève et vous auriez été obligé de filer doux !
Il se cabra comme piqué au sang.
— C’est toujours comme ça, dit-il, prenant Joséphine à partie. Les premiers rendez-vous, ça va, et ensuite, les retards s’enchaînent. Aucune discipline ! Et elle, à chaque fois, elle fait exprès de me faire attendre ! Elle croit que je ne m’en aperçois pas, mais je ne suis pas dupe !
Il avait élevé la voix de façon à ce que madame Berthier l’entende.
— Savez-vous qu’elle a traîné les enfants à la Comédie-Française, le soir, en pleine semaine, vous êtes au courant, n’est-ce pas ?
Madame Berthier avait emmené sa classe voir Le Cid. Zoé avait été enchantée. Elle avait troqué Les Misérables contre les stances du Cid et déambulait, tragique, dans le couloir en récitant : « Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie… ? »
Joséphine avait beaucoup de mal à ne pas éclater de rire devant ce don Diègue imberbe en pyjama rose.
— Et ils se sont couchés à minuit. C’est un scandale. Un enfant a besoin de sommeil. Son équilibre, le développement de son cerveau en dépendent.
Il parlait de plus en plus fort. Il avait été rejoint par une mère d’élève qui alimentait sa colère en renchérissant.
— En plus, elle nous a demandé huit euros par enfant ! glapit-elle.
— Quand on pense à l’argent qu’on verse avec nos impôts ! s’exclama un autre père.
— C’est un théâtre subventionné, grogna la mère. Il pourrait offrir les places aux enfants des collèges et des lycées.
— Absolument ! renchérit une autre qui grossit le groupe de mécontents. Faut être pauvre pour qu’on s’occupe de vous dans ce fichu pays !