Cri de la chouette
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #3
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253000860
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:
— Je te parie que les voilà.
C'est Mme Rezeau qui vient de parler. La concierge a dû nous décrire avec une suffisante précision. Un œil a déjà bouché la lumière de l'œilleton, alors que j'appuie sur le bouton, signant ma présence par cette série de petits coups de sonnette qui fut si longtemps accueillie à la maison par une calvacade d'enfants criant dans les escaliers : Voilà Papa ! Voilà Papa !
— Bon, bon, ne t'énerve pas ! fait la voix de ma mère, accompagnée par un grand recul de verrous.
La porte s'ouvre sur une entrée qui n'est en fait que le prolongement du studio et c'est aussitôt la surprise. L'ensemblier n'a sûrement pas consulté Mme Rezeau, habituée à ce mobilier disparate des provinces, acquis au hasard des legs et qui fait plier les parquets sous une masse de temps et de chêne. Dans cette composition à la fois stricte et légère où chaque objet vaut par son volume, par sa tache de couleur, où les sièges font chauffer du rouge ou refroidir du vert olive sur un grand tapis de chèvre lui-même jeté sur une moquette anthracite, il n'y a qu'à voir s'avancer Salomé pour comprendre à quel point elle est l'âme de ce décor. Mme Rezeau, à l'inverse, y est aussi inattendue qu'une bonne sœur aux Folies-Bergère. Mais une fois que nous serons assis, après la sèche petite lèche réglementaire, il ne sera fait aucune allusion au propriétaire, au décorateur, à l'argent dépensé ; on ne nous demandera même pas si nous apprécions.
— Il ne fallait pas vous inquiéter, dit Salomé. Nous étions à La Belle Angerie.
— D'ordinaire j'y vais pendant le week-end, quand Salomé remonte à Gournay, dit Mme Rezeau. Cette fois je l'ai emmenée pour qu'elle discute elle-même avec les peintres de la réfection de sa chambre.
Et tournée vers la vraie maîtresse de maison :
— On les garde à dîner ?
— Je ne demande pas mieux, dit Salomé. Mais dans ce cas il faut que j'aille faire des courses.
— Non, dit Bertille, il faut de toute façon que nous rentrions : Baptiste doit passer à neuf heures.
— A propos, j'ai fait le compte des premiers travaux, reprend Mme Rezeau. Tu m'enverras la moitié de la somme et je réglerai le tout.
— Je voulais justement vous demander les factures.
Je me déteste, je donne dans son jeu. Il y a des êtres près desquels il est plus facile de vivre en ennemi : pierre contre pierre, au moins ça fait des étincelles. Ménager Madame Mère, c'est tourner autour d'un bloc. Elle a décidé de ne pas comprendre le vrai but de notre visite. Que lui disputons-nous ? De quel droit ? Enveloppés, voilà ce que nous sommes, Bertille et moi, dans ce naturel qui fait bon ménage avec l'incroyable. Je ne parle pas du naturel de Salomé : elle se force, elle a des cils de plomb, elle croise et décroise sans arrêt des jambes dont elle ne sait que faire. Je parle de celui de ma mère, proche de l'inconscience, mais aussi de la béatitude. Elle qui mettait si peu de fesse sur les bords de fauteuil, je ne l'ai jamais vue assise ainsi : tout enfoncée dans le moelleux du dossier. Elle a forci. C'est une grosse chatte satisfaite qui rentre la griffe dans le velours et à qui l'emphysème prête une sorte de ronronnement :
— J'ai craint un moment d'être obligée d'annuler nos vacances, Salomé n'a théoriquement pas travaillé assez longtemps pour avoir droit à un mois.
Elle ne se cache plus. Il est désormais entendu que tout dépend de Salomé, qu'il n'y a pas lieu d'en discuter :
— Heureusement, Max ferme ses bureaux en juillet.
Bertille se lève. Ce qu'elle voulait gémir lui est resté dans la gorge ; elle n'a plus envie que de s'en aller. Mais Mme Rezeau insiste pour nous faire visiter le reste de l'appartement. Bouleau de Norvège pour la chambre de Salomé : cela semble sorti d'une vitrine de la rue Saint-Antoine et on ne retrouve rien de son cher fouillis de Gournay, sauf une panthère de peluche noire gagnée à une loterie foraine par Gonzague. Teck pour Mme Rezeau, obligée de dormir sur un divan bas que surplombe un grand portrait de sa chérie. Son regard, avec la même ferveur, se pose sur le double ; puis sur l'original :
— Soyez tranquilles : on ne la maltraite pas, dit-elle.
XXV
Mai, juin. Je préfère les crises aux situations fausses, si celles-ci peuvent nous guérir de celles-là. Il devenait souhaitable d'en voir éclater une parmi les miens, six mois plus tôt fort unis. Tout excessif qu'il fût, Jeannet n'avait pas eu tort : nous n'aurions jamais dû renouer avec Mme Rezeau. Détester, adorer, cela ne changeait rien à sa façon de faire. Elle recommençait à exténuer la famille autour d'elle, peut-être sans le vouloir, peut-être même sans en avoir conscience : une fatalité, en somme, liée comme l'est la vague à l'excès de son mouvement. A certains moments du reste je n'étais pas loin de croire à plus de noirceur, à l'intention délibérée de nuire, de s'attaquer à ce groupe bien bouqueté que j'ai toujours considéré comme ma revanche, de s'en revancher à son tour en y portant la division. Quoi qu'il en soit, cherché ou non, le résultat était le même et de scène en scène se renouvelait ce sabotage.
Bertille, il lui arrive de s'en prendre à moi maintenant. Si les femmes réagissent plus vivement que nous aux incidents de la vie privée, elles en sont excusables : la plupart n'ont pas comme les hommes l'avantage d'en être protégées par l'épaisseur des préoccupations professionnelles. Mais Bertille est allée jusqu'à me dire :
— Tu aurais dû mettre le holà tout de suite. Comment veux-tu que j'intervienne ? Après tout c'est ta mère.
Regrettons d'avoir riposté :
— Et de quoi aurais-je eu l'air ? Jouer le parâtre réclamant contre Salomé, merci bien ! Après tout, c'est ta fille.
Blandine, à seize ans, va passer le bac, que les Français, nantis d'un simple bulletin de naissance, considèrent encore comme le bulletin de connaissance permettant d'accéder aux vies supérieures. Du coup elle s'est prise au sérieux ; elle est sortie de l'âge délicieux où les adolescentes ignorent leur grâce pour entrer dans celui où la petite personne se cherche une personnalité. On la voit de loin, sa tignasse flamboyant sur un chemisier blanc bien garni, à ceinture corsaire si sèchement serrée qu'elle fait rebondir le contenu du pantalon à pont vert céladon. On la voit de si loin que, malgré l'ombre propice du déambulatoire de l'église Saint-Arnoult, je l'ai aperçue en train de se mélanger à du châtain :
— T'as vu ? Ma sœur se noie : on lui fait le bouche à bouche, dit Aubin qui m'accompagne à la civette.
— Attends un peu que j'aille à son secours !
Je fonce, j'écarte poliment un dadais marqué de rouge ; je ramène une Blandine au sein gonflé de soupirs à qui je m'entends dire que le bachotage pour l'heure est plus urgent que le pelotage, qu'elle a à se faire examiner par ses profs avant d'en confier le soin aux garçons… Mais malgré l'âge on proteste, on incrimine ma conception des poids et mesures, on cite le nom de Salomé… Quoi donc ? J'en suis tout épaté, tout désolé. Mais vlan ! mignonne, te voilà giflée.
Nous devenons tous nerveux. Baptiste qui, mauvais signe, se tire sur la barbe, débouche dans le vivoir. Il passait hier place Dauphine et qui a-t-il vu, sortant du palais de justice ? Sa nièce ! Raccompagnée jusqu'à la grille par un robin en toge poinçonnée d'une rosette. J'essaie de blaguer :